M. Segmuller, à cette seule supposition, pâlit de colère.

--Ah!... si je pouvais croire cela, s'écria-t-il, si j'étais sûr!...

Avez-vous quelque preuve, existe-t-il des indices?

Le jeune policier hocha la tête.

--J'aurais les mains pleines de preuves, répondit-il, que je ne sais

trop si je les ouvrirais. Ne serait-ce pas me fermer tout avenir?

Je dois, si je réussis dans mon métier, m'attendre à de bien autres

trahisons. Toutes les professions n'ont-elles pas leurs rivalités et

leurs haines? Et notez, monsieur, que je n'attaque pas la probité

de Gévrol. Pour cent mille francs, écus comptant, sur table, il ne

lâcherait pas un prévenu... Mais il déroberait dix accusés à la

justice, sur la seule espérance de me faire pièce, à moi qui lui porte

ombrage.

Que de choses ces quelques mots expliquaient, de combien d'énigmes

restées obscures ils donnaient la clef!... Mais le juge ne pouvait

suivre le jeune policier sur ce terrain.

--Il suffit, lui dit-il, passez dans le salon quelques instants, je

m'habille et je suis à vous... Je vais envoyer chercher une voiture;

il faut que je me hâte si je veux voir aujourd'hui M. le procureur

général....

Soigneux d'ordinaire, jusqu'à la minutie, M. Segmuller ne mit pas, ce

jour-là, un quart d'heure à sa toilette.

Bientôt il parut dans la pièce où Lecoq attendait, et d'un ton bref

lui dit:

--Partons.

Ils allaient monter en voiture, quand un domestique dont la tenue

correcte annonçait un serviteur de bonne maison, s'avança rapidement

vers M. Segmuller.

--Ah!... c'est vous, Jean, dit le juge, comment va votre maître?

--De mieux en mieux, monsieur. Il m'envoyait prendre des nouvelles de

monsieur et lui demander où en est l'affaire.

--Toujours au point que je lui disais dans ma lettre. Saluez-le de ma

part et dites-lui que je suis rétabli.

Le domestique salua, Lecoq prit place près de son juge d'instruction,

et le fiacre se mit en route.

--Ce garçon, reprit M. Segmuller, est le valet de chambre de

d'Escorval.

--Le juge qui....

--Précisément. Il me l'envoie tous les deux ou trois jours, afin de

savoir ce que nous faisons de notre énigmatique Mai.

--M. d'Escorval s'en préoccupe?

--Prodigieusement, et je le conçois, puisque c'est lui, en définitive,

qui a ouvert l'information, et qui la poursuivrait sans sa funeste

chute. Peut-être regrette-t-il cette instruction et se dit-il qu'il

l'eût mieux menée que moi. Nous nous entendrions bien, si c'était

possible, car je donnerais bonne chose de le voir à ma place....

Mais cette substitution n'eût pas été du goût de Lecoq.

--Ce n'est pas, pensait-il, ce terrible juge qui jamais eût consenti

aux démarches que je viens d'obtenir de M. Segmuller.

Il avait grandement raison de se féliciter, car le juge ne se ménagea

pas. Il était de ceux qui, longs à se décider, ne reviennent plus sur

un parti pris et vont jusqu'au bout sans détourner la tête.

Ce jour-là même, le projet de Lecoq fut adopté en principe, sauf à

convenir des détails et à régler le jour.

Cette même après-midi, la veuve Chupin obtint sa liberté provisoire.

Il n'y avait plus à s'inquiéter de Polyte. Traduit devant le tribunal

correctionnel pour le vol où il se trouvait impliqué, il avait été, à

sa grande surprise, condamné à treize mois de prison.

Désormais, M. Segmuller n'avait plus qu'à attendre, et ce lui fut

d'autant plus aisé que les vacances de Pâques étant arrivées il put

aller chercher en province, près de sa famille, un peu de repos et de

liberté d'esprit.

Rentré à Paris, le dernier jour des vacances, le dimanche, il était

resté chez lui, quand on lui annonça un domestique--envoyé par le

bureau de placement--pour remplacer le sien qu'il avait congédié.

C'était un homme qui paraissait quarante ans, fort rouge de figure,

ayant d'épais cheveux et de très-gros favoris roux, plutôt grand

que petit, de forte corpulence et roide sous ses vêtements coupés

carrément.

Il expliqua d'un ton posé et avec un accent normand des plus

prononcés, que depuis vingt ans il n'avait servi que des gens d'étude,

un médecin et un notaire, qu'il était au fait des habitudes du Palais,

qu'il savait épousseter des paperasses sans y mettre le désordre...

Bref, il s'exprima si bien, que tout en se réservant vingt-quatre

heures pour les informations, le juge tira de sa poche et lui tendit

le louis du denier à Dieu.

Mais l'homme, alors, changeant brusquement d'attitude et de voix,

éclata de rire et dit:

--Monsieur le juge croit-il encore que Mai me reconnaîtra?

--Monsieur Lecoq!... fit le juge émerveillé.

--Lui-même, monsieur, et je viens vous dire que si vous voulez bien

mander Mai pour l'interroger, toutes les mesures sont prises pour son

évasion... Ce sera demain si vous le voulez bien.

Monsieur Lecoq — Volume 1 L'enquête · 第 48 / 60 题