Si l'on jette au milieu d'un lac une lourde pierre, elle produit un
jaillissement considérable, et la masse de l'eau est agitée jusque sur
les bords... Mais le grand mouvement ne dure qu'une minute; le remous
diminue à mesure que ses cercles s'élargissent, la surface reprend
son immobilité, et bientôt nulle trace ne reste de la pierre, enfouie
désormais dans les vases du fond.
Ainsi il en est des événements qui tombent dans la vie de chaque jour,
si énormes qu'ils puissent paraître. Il semble que leur impression
durera des années; folie! Le temps se referme au-dessus plus vite que
l'eau du lac, et, plus rapidement que la pierre, ils glissent dans les
abîmes du passé.
C'est dire qu'au bout de quinze jours le crime affreux du cabaret de
la Chupin, ce triple meurtre qui avait fait frémir Paris, dont
tous les journaux s'étaient émus, était plus oublié qu'un vulgaire
assassinat du règne de Charlemagne.
Au Palais, seulement, à la Préfecture et au Dépôt, on se souvenait.
C'est que les efforts de M. Segmuller, et Dieu sait s'il s'était
épargné, n'avaient pas eu un succès meilleur que ceux de Lecoq.
Interrogatoires multipliés, confrontations habilement ménagées,
questions captieuses, insinuations, menaces, promesses, tout s'était
brisé contre cette force invincible, la plus puissante dont l'homme
dispose, la force d'inertie.
Un même esprit semblait animer la veuve Chupin et Polyte,
Toinon-la-Vertu et Mme Milner, la maîtresse de l'hôtel de Mariembourg.
Il ressortait clairement des dépositions que tous ces témoins avaient
reçu les confidences du complice et qu'ils obéissaient à la même
politique savante: mais que servait cette certitude!
L'attitude de tous ces gens conjurés pour jouer la justice ne
variait pas. Il arrivait parfois que leurs regards démentaient leurs
dénégations, on ne cessait de lire dans leurs yeux l'inébranlable
résolution de taire la vérité.
Il y avait des moments où ce juge, le meilleur des hommes cependant,
écrasé par le sentiment de l'insuffisance d'armes purement morales, se
prenait à regretter l'arsenal de l'inquisition.
Oui, en présence de ces allégations dont l'impudence arrivait à
l'insulte, il comprenait les barbaries des juges du moyen âge, les
coins qui brisaient les muscles des patients, les tenailles rougies,
la question de l'eau, toutes ces épouvantables tortures qui
arrachaient la vérité avec la chair.
Le meurtrier, lui aussi, s'était tenu, et même chaque jour il ajoutait
à son rôle une perfection nouvelle, pareil à l'homme qui s'habitue à
un vêtement étranger où d'abord il s'était trouvé gêné.
Son assurance, en présence du juge, grandissait, comme s'il eût été
plus sûr de soi, comme s'il eût pu, en dépit de sa séquestration et
des rigueurs du secret, acquérir cette certitude que l'instruction
n'avait point avancé d'un pas.
À un de ses derniers interrogatoires, il avait osé dire, non sans une
nuance très-saisissable d'ironie:
--Me garderez-vous donc encore longtemps au secret, monsieur le
juge?... Ne serai-je pas remis en liberté ou envoyé devant la cour
d'assises? Dois-je souffrir longtemps de cette idée qui vous est
venue, je me demande comment, que je suis un gros personnage!...
--Je vous garderai, avait répondu M. Segmuller, tant que vous n'aurez
pas avoué.
--Avoué quoi?...
--Oh! vous le savez bien....
Cet homme indéchiffrable avait alors haussé les épaules, et de ce
ton moitié triste, moitié goguenard qui lui était habituel, il avait
répondu:
--En ce cas, je ne me vois pas près de sortir de ce cabanon maudit!...
C'est en raison de cette conviction, sans doute, qu'il parut prendre
ses dispositions pour une détention indéfinie.
Il avait obtenu qu'on lui remît une partie des effets contenus dans
sa malle, et il avait témoigné une joie d'enfant en rentrant en
possession de ses affaires.
Grâce à l'argent trouvé sur lui et déposé au greffe, il s'accordait de
ces petites douceurs qu'on ne refuse jamais à des prévenus, lesquels,
en définitive, quelles que soient les charges qui pèsent sur eux,
peuvent être considérés comme innocents tant que le jury n'a pas
prononcé.
Pour se distraire, il avait demandé et on lui avait donné un volume de
chansons de Béranger, et il passait ses journées à en apprendre par
cœur; il les chantait à pleine voix et avec assez de goût.
C'était, prétendait-il, un talent qu'il se donnait là, et qui ne
manquerait pas de lui servir quand on lui rendrait la clef des champs.
Car il ne doutait pas, affirmait-il, de son acquittement.
Il s'inquiétait de l'époque du jugement, du résultat, non.
S'il était pris de tristesses, c'était quand il parlait de sa
profession. Il avait la nostalgie du tréteau. Il pleurait presque en
songeant à son costume bariolé de pitre, à son public, à ses boniments
accompagnés par les musiques enragées de la foire.
Jamais d'ailleurs, on ne vit détenu plus ouvert, plus communicatif,
plus soumis, meilleur enfant.
C'est avec un empressement marqué qu'il recherchait toutes les
occasions de babiller. Il aimait à raconter sa vie, ses aventures, ses
courses vagabondes à travers l'Europe, à la suite de M. Simpson, le
montreur de phénomènes.
Ayant beaucoup vu, il avait beaucoup retenu, et il possédait un
inépuisable fonds de bons contes et de saillies triviales qui
faisaient se pâmer de rire les surveillants.
Et toutes les paroles de ce grand bavard, de même que ses actions les
plus indifférentes, étaient marquées d'un tel cachet de naturel, que
les gens du Dépôt ne doutaient plus de la vérité de ses assertions.
Plus difficile à convaincre était le directeur.
Il avait affirmé que ce soi-disant «bonisseur» ne pouvait être qu'un
dangereux repris de justice, dissimulant des antécédents accablants;
il ne négligea rien pour le prouver.
Quinze jours durant, Mai fut soumis tous les matins à l'examen du ban
et de l'arrière-ban des agents de la sûreté, réguliers et irréguliers.
On le présenta ensuite à une trentaine de forçats renommés pour leur
connaissance parfaite de la population des prisons, et qui avaient été
transférés au Dépôt pour cette épreuve.
Personne ne le reconnut.
Sa photographie avait été envoyée à tous les bagnes, à toutes les
maisons centrales; personne ne se rappela ses traits.
À ces circonstances, d'autres vinrent se joindre, qui avaient bien
leur importance, et qui plaidaient en faveur du prévenu.
Le 2e bureau de la Préfecture, qui était celui des sommiers
judiciaires, trouva des traces positives de l'existence d'un nommé
Tringlot, «artiste forain,» lequel pouvait fort bien être l'homme de
la version de Mai. Ce Tringlot était mort depuis plusieurs années.
En outre, de renseignements pris en Allemagne et en Angleterre, il
résultait qu'on y connaissait très-bien un sieur Simpson, en grande
réputation sur tous les champs de foire.
Devant de telles preuves le directeur se rendit, et avoua hautement
qu'il s'était trompé.
«Le prévenu Mai, écrivit-il au juge d'instruction, est bien réellement
et véritablement ce qu'il prétend être; les doutes à cet égard ne sont
plus possibles.»
Ce fut en dernier lieu l'avis de Gévrol.
Ainsi M. Segmuller et Lecoq restaient seuls de leur opinion.
Il est vrai que seuls ils étaient bons juges, puisque seuls ils
connaissaient tous les détails d'une instruction demeurée strictement
secrète.
Mais peu importe! Lutter contre tout le monde est toujours pénible,
sinon dangereux, eût-on d'ailleurs mille et mille fois raison.
«L'affaire Mai,» on lui donnait ce nom, avait transpiré; et si
le jeune policier était accablé de quolibets grossiers dès qu'il
paraissait à la Préfecture, le juge d'instruction n'était pas à l'abri
d'amicales ironies.
Plus d'un juge, en le rencontrant dans la galerie, lui demandait, le
sourire aux lèvres, ce qu'il faisait de son Gaspard Hauser, de son
homme au masque de fer, de son mystérieux saltimbanque...
De là chez M. Segmuller et chez Lecoq, cette exaspération de l'homme
qui, ayant la certitude absolue d'une chose, ne peut cependant en
démontrer l'exactitude.
Ils en perdaient l'appétit l'un et l'autre, ils en maigrissaient, ils
en verdissaient.
--Mon Dieu!... disait parfois le juge, pourquoi d'Escorval est-il
tombé!... Sans cette chute maudite, il aurait tous mes soucis, et, à
cette heure, je rirais comme les autres!
--Et moi qui me croyais fort! murmurait le jeune policier.
Mais l'idée ne leur venait point de se rendre. Bien que de
tempéraments essentiellement opposés, chacun d'eux, à part soi,
s'était juré d'avoir le mot de cette agaçante énigme.
C'est alors que Lecoq résolut de renoncer à ses courses au dehors pour
se consacrer uniquement à l'étude du prévenu.
--Désormais, dit-il à M. Segmuller, je me constitue prisonnier comme
lui, et sans qu'il me voie, je ne le perds plus de vue!...