XXVIII

D'un seul mot, Delamorte-Felines a défini l'instruction: «Une lutte.»

Lutte terrible, entre la justice qui veut arriver à la vérité et le

crime qui prétend garder son secret.

Mandataire de la société, investi de pouvoirs discrétionnaires, ne

relevant que de sa conscience et de la loi, le juge d'instruction

dispose du plus formidable appareil.

Rien ne le gêne, personne ne lui commande. Administration, police,

force armée, il a tout à ses ordres. Sur un mot de lui, vingt agents,

cent s'il le faut, vont remuer Paris, fouiller la France, explorer

l'Europe.

Pense-t-il qu'un homme peut éclairer un point obscur, il cite cet

homme à comparaître dans son cabinet, et il arrive, fût-il à cent

lieues. Voilà pour le juge.

Seul, sous les verroux, au secret le plus souvent, l'homme accusé d'un

crime se trouve comme retranché du nombre des vivants. Nul bruit

de l'intérieur n'arrive jusqu'au cabanon où il vit sous l'œil des

gardiens. Ce qu'on dit, ce qui se passe... il l'ignore. Quels témoins

ont été interrogés et ce qu'ils ont répondu, il ne sait. Et il en est

réduit à se demander, dans l'effroi de son âme, jusqu'à quel point

il est compromis, quels indices ont été recueillis, quelles charges

accablantes sont près de l'écraser.

Voilà pour le prévenu.

Eh bien!... en dépit de cette terrible disproportion d'armes des deux

adversaires, parfois l'homme au secret l'emporte.

S'il est bien sûr de n'avoir laissé derrière lui aucune preuve du

crime, s'il n'a pas d'antécédents qui se lèvent contre lui, il peut,

inexpugnable dans un système de négation absolue, braver tous les

efforts de la justice.

Telle était, en ce moment, la situation de Mai, le mystérieux

meurtrier.

Monsieur Lecoq — Volume 1 L'enquête · 第 40 / 60 题