D'un seul mot, Delamorte-Felines a défini l'instruction: «Une lutte.»
Lutte terrible, entre la justice qui veut arriver à la vérité et le
crime qui prétend garder son secret.
Mandataire de la société, investi de pouvoirs discrétionnaires, ne
relevant que de sa conscience et de la loi, le juge d'instruction
dispose du plus formidable appareil.
Rien ne le gêne, personne ne lui commande. Administration, police,
force armée, il a tout à ses ordres. Sur un mot de lui, vingt agents,
cent s'il le faut, vont remuer Paris, fouiller la France, explorer
l'Europe.
Pense-t-il qu'un homme peut éclairer un point obscur, il cite cet
homme à comparaître dans son cabinet, et il arrive, fût-il à cent
lieues. Voilà pour le juge.
Seul, sous les verroux, au secret le plus souvent, l'homme accusé d'un
crime se trouve comme retranché du nombre des vivants. Nul bruit
de l'intérieur n'arrive jusqu'au cabanon où il vit sous l'œil des
gardiens. Ce qu'on dit, ce qui se passe... il l'ignore. Quels témoins
ont été interrogés et ce qu'ils ont répondu, il ne sait. Et il en est
réduit à se demander, dans l'effroi de son âme, jusqu'à quel point
il est compromis, quels indices ont été recueillis, quelles charges
accablantes sont près de l'écraser.
Voilà pour le prévenu.
Eh bien!... en dépit de cette terrible disproportion d'armes des deux
adversaires, parfois l'homme au secret l'emporte.
S'il est bien sûr de n'avoir laissé derrière lui aucune preuve du
crime, s'il n'a pas d'antécédents qui se lèvent contre lui, il peut,
inexpugnable dans un système de négation absolue, braver tous les
efforts de la justice.
Telle était, en ce moment, la situation de Mai, le mystérieux
meurtrier.