Le mardi gras, cette année-là, fut très-gai, ce qui veut dire que le
Mont-de-Piété et les bals publics firent des affaires.
Quand, vers minuit, Lecoq quitta l'hôtel de Mariembourg, les rues
étaient bruyantes et peuplées comme en plein midi, et les cafés
regorgeaient de consommateurs.
Mais le jeune policier n'avait pas le cœur à la joie. Il se mêlait
à la foule sans la voir et fendait les groupes sans entendre les
imprécations que soulevait sa brusquerie.
Où il allait?... il l'ignorait. Il marchait droit devant lui, sans
but, au hasard, plus éperdu que le joueur dont le dernier louis perdu
a emporté la dernière espérance.
--Il faut se rendre, murmurait-il, l'évidence éclate, mes présomptions
n'étaient que chimères, mes déductions, jeux de hasard! Il ne me reste
plus qu'à me tirer avec le moins de dommage et de ridicule possibles
de ce mauvais pas.
Il venait d'atteindre le boulevard, quand une idée jaillit de sa
cervelle, si éblouissante, qu'il ne put retenir un cri.
--Je ne suis qu'un sot!
Et il se frappait le front à le briser.
--Est-il possible, poursuivait-il, que moi, si fort en théorie, je
devienne d'une si pitoyable faiblesse dès que je passe à la pratique!
Ah! je ne suis qu'un enfant encore, un conscrit, qu'un rien surprend
et jette hors du bon chemin. Je me trouble, la tête me tourne et je
perds jusqu'à la faculté de raisonner.
Or, réfléchissons froidement:
Comment avais-je tout d'abord jugé ce prévenu, dont le système nous
tient en échec?
Je m'étais dit: celui-là est un homme d'un génie supérieur, d'une
expérience et d'une pénétration consommées, audacieux, d'un sang-froid
à toute épreuve et qui tentera l'impossible pour assurer le succès de
sa comédie.
Oui, voilà ce que je disais, et à la première circonstance que je ne
m'explique pas, là, sur-le-champ, je jette le manche après la cognée.
Il tombe sous le sens, pourtant, qu'un homme d'une prodigieuse
habileté ne saurait avoir recours à des manœuvres vulgaires.
Devais-je espérer qu'il coudrait ses malices de fil blanc?
Allons donc!... plus les apparences sont contre mes présomptions et en
faveur de la version du détenu, plus il est sûr que j'ai raison!... ou
la logique n'est plus la logique.
Le jeune policier éclata de rire et ajouta:
--Seulement, exposer cette théorie à la Préfecture devant mons
Gévrol serait peut-être prématuré, et me vaudrait un certificat pour
Charenton.
Il s'interrompit, il était devant sa maison. Il sonna, on lui ouvrit.
Il avait lestement grimpé ses quatre étages, et il arrivait à son
palier, quand une voix dans l'obscurité appela:
--Est-ce vous, monsieur Lecoq?
--Moi-même, répondit le jeune agent un peu surpris, mais vous?...
--Je suis le père Absinthe.
--Ma foi!... soyez le bienvenu, je ne reconnaissais pas votre voix...
donnez-vous la peine d'entrer chez moi.
Ils entrèrent et Lecoq alluma une bougie.
Alors le jeune policier put voir son vieux collègue, et en quel état,
bon Dieu!...
Plus sale il était et plus crotté qu'un barbet qui a été perdu pendant
trois jours de pluie, sa redingote portait les traces de vingt
murailles essuyées, son chapeau n'avait plus aucune forme.
Ses yeux étaient troubles et sa moustache pendait pitoyablement. Il
mâchonnait à vide, comme s'il eût eu du sable plein la bouche. Par
moments, il essayait de cracher; il faisait le geste, l'effort... mais
rien ne sortait.
--Vous m'apportez de mauvaises nouvelles?... demanda Lecoq, après un
court examen.
--Mauvaises.
--Les gens que vous filiez vous ont glissé entre les doigts.
Le vieux eut un mouvement de tête affirmatif de haut en bas.
--C'est un malheur, prononça le jeune policier, flairant quelque
mésaventure, c'est un très-grand malheur! Cependant, il ne faut pas
vous désoler outre mesure. Voyons, papa, relevez la tête, morbleu! À
nous deux, demain, nous réparerons cela.
Cet amical encouragement redoubla le très-visible embarras du
bonhomme. Il rougit, ce vieil homme de la police, comme une
pensionnaire, et montrant le poing au plafond, il s'écria:
--Ah!... gredin, je te l'avais bien dit!
--Hein!... fit Lecoq, à qui en avez-vous?
Le père Absinthe ne répondit pas, il se plaça bien en face de la glace
et se mit à accabler son reflet des plus cruelles injures.
--Vieux propre à rien!... disait-il, vilain soldat! n'as-tu pas honte!
Tu avais une consigne, n'est-ce pas? Qu'en as-tu fait? Tu l'as bue,
malpropre, comme un vieil ivrogne que tu es. Va, cela ne se passera
pas ainsi, et quand même M. Lecoq te pardonnerait, tu seras privé de
goutte huit jours. Tu bisqueras, ce sera bien fait.
Voilà, justement, ce qu'avait pressenti le jeune policier.
--Allons, dit-il au bonhomme, vous vous sermonnerez plus tard.
Contez-moi vite votre histoire.
--Ah!... je n'en suis pas fier, je vous prie de le croire, mais
n'importe. Donc on vous a sans doute remis une lettre où je vous
disais que j'allais filer les jeunes gens qui avaient reconnu
Gustave?...
--Oui, oui, passez!
--Pour lors, une fois dans le café, où je les avais suivis, voilà mes
garçons qui se mettent à boire du vermouth à pleins verres, sans doute
afin de chasser l'émotion. Après avoir bu, la faim les prend, et ils
demandent à déjeuner. Moi, dans mon coin, je fais comme eux. Le repas,
le café, le pousse-café, la bière, tout cela exige du temps. À deux
heures, cependant, ils se décident à payer et à sortir. Bon!... je
pensais qu'ils rentraient chez eux. Pas du tout. Ils gagnent la rue
Dauphine, et je les vois ouvrir la porte d'un estaminet. Je m'y glisse
cinq minutes après eux; ils étaient déjà en train de jouer au billard.
Il toussait; c'est que le difficile à dire arrivait.
--Je me mets à une petite table, poursuivit-il, et je demande un
journal. Je ne le lisais que d'un œil, quand tout à coup entre un
bon bourgeois qui se place près de moi. Sitôt assis, il me demande le
journal quand j'aurai fini, je le lui passe, et nous voilà à parler
de la pluie et du beau temps. Bref, de fil en aiguille, ce bourgeois
finit par me proposer une partie de bezigue en quinze cents. Je refuse
le bezigue, mais j'accepte un cent de piquet. Les jeunes gens, vous
m'entendez, choquaient toujours l'ivoire. On nous apporte un tapis et
nous voilà à jouer des petits verres de fine. Je gagne. Le bourgeois
me demande sa revanche et nous jouons deux bocs. Je regagne. Il
s'entête, nous nous mettons à jouer des petits verres... Et toujours
je gagnais, et toujours je buvais, et plus je buvais....
--Allez, allez!... et ensuite?...
--Eh!... voilà le _hic_! Ensuite je ne me souviens plus de rien, ni du
bourgeois, ni des jeunes gens. Il me semble cependant me rappeler
que je m'étais endormi dans le café, et que le garçon est venu me
réveiller et me prier de me retirer... Alors, j'ai dû vaguer sur les
quais, jusqu'au moment où, les idées m'étant revenues, je me suis
décidé à venir vous attendre dans votre escalier.
À la grande surprise du père Absinthe, Lecoq semblait encore plus
préoccupé que mécontent.
--Que pensez-vous de ce bourgeois, papa? interrogea-t-il.
--Je pense qu'il me suivait, pendant que je filais les autres; et
qu'il n'est entré au café que pour me griser.
--Donnez-moi son signalement?
--C'est un grand bonhomme assez gros, avec une large figure rouge et
un nez très-camard, l'air bonasse....
--C'est lui!... s'écria Lecoq.
--Lui!... Qui?
--Le complice, l'homme dont nous avons relevé les empreintes, le
faux ivrogne, un diable incarné qui nous mettra tous dedans, si nous
n'ouvrons pas l'œil... Ne l'oubliez pas, papa, et si jamais vous le
rencontrez!...
Mais la confession du père Absinthe n'était pas finie, et comme les
dévotes il avait gardé le plus gros péché pour la fin.
--C'est que ce n'est pas tout, reprit-il, et je veux ne vous rien
cacher. Il me semble bien que ce traître m'a parlé du meurtre de la
_Poivrière_, et que je lui ai raconté tout ce que nous avons découvert
et tout ce que vous comptez faire....
Lecoq eut un si terrible geste que le vieux recula épouvanté.
--Malheureux!... s'écria-t-il, livrer notre plan à l'ennemi!...
Mais il reprit vite son calme. D'abord le mal était sans remède, puis
il avait encore un bon côté: il levait tous les doutes qu'eût pu
laisser l'affaire de l'hôtel de Mariembourg.
--Mais ce n'est pas le moment de réfléchir, reprit le jeune policier,
je suis écrasé de fatigue; prenez un matelas au lit, pour vous,
l'ancien, et couchons-nous...