IX

Jamais consultation au chevet d'un malade mourant de quelque mal

inconnu, ne mit en présence deux médecins aussi différents que ceux

qui, sur la réquisition du parquet, accompagnaient le commissaire de

police.

L'un, grand, vieux, tout chauve, portait un large chapeau, et sur son

vaste habit noir mal coupé, un paletot de forme antique. Celui-là

était un de ces savants modestes, comme il s'en rencontre dans les

quartiers excentriques de Paris, un de ces guérisseurs dévoués à leur

art, qui, trop souvent, meurent ignorés après d'immenses services

rendus.

Il avait ce calme débonnaire de l'homme qui, ayant ausculté toutes

les misères humaines, comprend tout. Mais une conscience troublée ne

soutenait pas son regard perspicace, plus aigu que ses lancettes.

L'autre, jeune, frais, blond, jovial, trop bien mis, cachait ses mains

blanches et frileuses sous des gants de daim fourrés. Son œil ne

savait que caresser ou rire. Il devait s'éprendre de toutes ces

panacées miraculeuses qui chaque mois sautent des laboratoires de la

pharmacie à la quatrième page des journaux. Il avait dû écrire plus

d'un article de «médecine à l'usage des gens du monde,» dans les

feuilles de sport.

--Je vous demanderai, messieurs, leur dit le commissaire de police,

de vouloir bien commencer votre expertise par l'examen de celle des

victimes qui porte le costume militaire. Voici un sergent-major,

requis pour une simple question d'identité, que je voudrais renvoyer

le plus tôt possible à sa caserne.

Les deux médecins répondirent par un geste d'assentiment, et aidés

par le père Absinthe et un autre agent, ils soulevèrent le cadavre et

l'étendirent sur deux tables, préalablement mises bout à bout.

Il n'y avait pas eu à étudier l'attitude du corps, pour en tirer

quelque éclaircissement, puisque le malheureux qui râlait encore à

l'arrivée de la ronde avait été déplacé avant d'expirer.

--Approchez-vous, sergent, commanda le commissaire de police, et

regardez bien cet homme.

C'est avec une très-visible répugnance que le vieux troupier obéit.

--Quel est l'uniforme qu'il porte? continua le commissaire.

--Celui du 53e de ligne, 2e bataillon, compagnie des voltigeurs.

--Le reconnaissez-vous?

--Aucunement.

--Vous êtes sûr qu'il n'appartient pas à votre régiment?

--Ça, je ne puis l'affirmer; il y a au dépôt des conscrits que je n'ai

jamais vus. Mais je suis prêt à affirmer qu'il n'a jamais fait partie

du 2° bataillon, qui est le mien, de la compagnie des voltigeurs dont

je suis le sergent-major.

Lecoq, resté à l'écart jusque-là, s'avança.

--Peut-être serait-il bon, dit-il, de voir le numéro matricule des

effets de cet homme.

--L'idée est bonne, approuva le sergent.

--Voici toujours son képi, ajouta le jeune policier, il porte au fond

le numéro 3,129.

On suivit le conseil de Lecoq, et il fut reconnu que chacune des

pièces de l'habillement de cet infortuné, était timbrée d'un numéro

différent.

--Parbleu!... murmura le sergent, il en a de toutes les paroisses...

C'est singulier tout de même!...

Invité à vérifier scrupuleusement ses assertions, le brave troupier

redoubla d'application, rassemblant par un effort toutes ses facultés

intellectuelles.

--Ma foi!... dit-il enfin, je parierais mes galons qu'il n'a jamais

été militaire. Ce particulier doit être un pékin qui se sera déguisé

comme cela par farce, à l'occasion du dimanche gras.

--À quoi reconnaissez-vous cela!...

--Dame!... je le sens mieux que je ne puis l'expliquer. Je le

reconnais à ses cheveux, à ses ongles, à sa tenue, à un certain je ne

sais quoi, enfin à tout et à rien... Et tenez, le pauvre diable ne

savait seulement pas se chausser, il a lacé ses guêtres à l'envers.

Il n'y avait évidemment plus à hésiter après ce témoignage, qui venait

confirmer la première observation de Lecoq.

--Cependant, insista le commissaire, si cet individu est un pékin,

comment s'est-il procuré ces effets? Peut-il les avoir empruntés à des

hommes de votre compagnie?

--À la grande rigueur, oui... mais il est difficile de l'imaginer.

--Est-il du moins possible de s'en assurer?

--Oh!... très-bien. Je n'ai qu'à courir à la caserne et à ordonner une

revue d'habillement.

--En effet, approuva le commissaire, le moyen est bon.

Mais Lecoq venait d'en imaginer un aussi concluant et plus prompt.

--Un mot, sergent, dit-il. Est-ce que les régiments ne vendent pas de

temps à autre, aux enchères publiques, les effets hors de service?

--Si... tous les ans une fois au moins, après l'inspection.

--Et ne fait-on pas une remarque aux vêtements ainsi vendus?

--Pardonnez-moi.

--Alors, voyez donc si l'uniforme de ce malheureux ne présente pas des

traces de cette remarque.

Le sous-officier retourna le collet de la capote, visita la ceinture

du pantalon, et dit:

--Vous avez raison... ce sont des effets réformés.

L'œil du jeune policier brilla, mais ce ne fut qu'un éclair.

--Il faut donc, observa-t-il, que ce pauvre diable ait acheté ce

costume. Où?... Au Temple nécessairement, chez un de ces richissimes

marchands qui font en gros le commerce des effets militaires. Ils ne

sont que cinq ou six, j'irai de l'un à l'autre, et celui qui a vendu

cet uniforme reconnaîtra certainement sa marchandise à quelque

signe....

--Et cela nous mènera loin, grommela Gévrol.

Loin ou non, l'incident était vidé. Le sergent-major à sa grande

satisfaction, reçut l'autorisation de se retirer, non sans avoir été

prévenu, toutefois, que très-probablement le juge d'instruction aurait

besoin de sa déposition.

Le moment était venu de fouiller le faux soldat, et le commissaire de

police, qui se chargea en personne de cette opération, espérait bien

qu'elle donnerait pour résultat une manifestation quelconque de

l'identité de cet inconnu.

Il opérait, et dictait en même temps à un agent son procès-verbal,

c'est-à-dire la description minutieuse de tous les objets qu'il

rencontrait.

C'était: Dans la poche droite du pantalon: du tabac à fumer, une pipe

de bruyère et des allumettes.

Dans la poche gauche: un porte-monnaie de cuir très-crasseux, en forme

de portefeuille, renfermant sept francs soixante centimes, et un

mouchoir de poche en toile, assez propre, mais sans marque.

Et rien autre!...

Le commissaire se désolait, lorsque, tournant et retournant le

porte-monnaie, il découvrit un compartiment qui lui avait échappé, par

cette raison qu'il était dissimulé sous un repli du cuir.

Dans ce compartiment était un papier soigneusement plié. Il le déplia

et lut à haute voix ce billet:

«Mon cher Gustave,

«Demain, dimanche soir, ne manque pas de venir au bal de

l'_Arc-en-Ciel_, selon nos conventions. Si tu n'as plus d'argent,

passe chez moi, j'en laisse à mon concierge qui te le remettra.

«Sois là-bas à huit heures. Si je n'y suis pas déjà, je ne tarderai

pas à paraître.

«Tout va bien,

«LACHENEUR.»

Hélas!... qu'apprenait-elle, cette lettre! Que le mort s'appelait

Gustave; qu'il était en relations avec Lacheneur, lequel lui avançait

de l'argent pour une certaine chose, et que de plus ils s'étaient

rencontrés à l'_Arc-en-Ciel_ quelques heures avant le meurtre.

C'était peu, bien peu!... C'était quelque chose, cependant; c'était

un indice, et dans ces ténèbres absolues, il suffit parfois, pour se

guider, de la plus chétive lueur.

--Lacheneur!... grommela Gévrol, le pauvre diable prononçait ce nom

dans son agonie...

--Précisément, insista le père Absinthe, et même il voulait se venger

de lui... Il l'accusait de l'avoir attiré dans un piège... Le malheur

est que le dernier hoquet lui a coupé la parole...

Lecoq se taisait. Le commissaire de police lui avait tendu la lettre,

et il l'étudiait avec une incroyable intensité d'attention.

Le papier était ordinaire, l'encre bleue. Dans un des angles était un

timbre à demi-effacé ne laissant distinguer que ce nom: Beaumarchais.

C'était assez pour Lecoq.

--Cette lettre, pensa-t-il, a certainement été écrite dans un café du

boulevard Beaumarchais... Lequel? je le saurai, car c'est ce Lacheneur

qu'il faut retrouver.

Pendant que, réunis autour du commissaire, les hommes de la Préfecture

tenaient conseil et délibéraient, les médecins abordaient la partie

délicate et véritablement pénible de leur tâche.

Avec le secours de l'obligeant père Absinthe, ils avaient dépouillé de

ses vêtements le corps du faux soldat, et, penchés sur leur «sujet,»

comme les chirurgiens du «cours d'anatomie,» les manches retroussées,

ils l'examinaient, l'inspectaient, l'évaluaient physiquement.

Volontiers le jeune docteur-artiste eût enjambé des formalités

très-ridicules selon lui, et tout à fait superflues; mais le vieux

avait de la mission du médecin-légiste une opinion trop haute pour

faire bon marché du plus menu détail.

Minutieusement, avec la plus scrupuleuse exactitude, il notait la

taille du mort, son âge présumé, la nature de son tempérament,

la couleur et la longueur de ses cheveux, relatant l'état de son

embonpoint et le degré de développement de son système musculaire.

Ensuite, ils passèrent à l'examen de la blessure.

Lecoq avait bien vu. Les docteurs constatèrent une fracture à la base

du crâne. Elle ne pouvait, déclarait leur rapport, avoir été produite

que par l'action d'un instrument contondant à large surface, ou par

un choc violent de la tête contre un corps très-dur, d'une certaine

étendue.

Or, nulle arme n'avait été retrouvée, autre que le revolver, dont la

crosse n'était pas assez forte pour produire une telle blessure.

Il fallait donc, de toute nécessité, qu'il y ait eu une lutte corps

à corps entre le faux soldat et le meurtrier, et que ce dernier,

saisissant son adversaire par le cou, lui eût fracassé la tête contre

le mur.

La présence d'ecchymoses très-petites et très-nombreuses autour du cou

donnait à ces conclusions une vraisemblance absolue.

Ils ne relevèrent d'ailleurs aucune autre lésion; pas une contusion,

pas une égratignure, rien.

Ne devenait-il pas dès-lors évident, que cette lutte si acharnée,

mortelle, avait dû être excessivement courte.

Entre l'instant où la ronde avait entendu un cri et le moment où Lecoq

avait vu par la découpure du volet tomber la victime, tout avait été

consommé.

L'examen des deux autres individus «homicidés,» pour parler la langue

de la médecine légale, exigeait des précautions différentes sinon plus

grandes.

Leur position avait été respectée; ils gisaient en travers de la

cheminée comme ils étaient tombés, et leur attitude devait fournir des

indices précieux.

Elle était telle, cette attitude, qu'il ne pouvait même tenir à l'idée

que leur mort n'eût pas été instantanée.

Tous deux étaient étendus sur le dos, les jambes allongées, les mains

largement ouvertes.

Pas de crispations, de torsions de muscles, nulle trace de combat, ils

avaient été foudroyés.

Leur physionomie, à l'un et à l'autre, exprima l'épouvante arrivée à

son paroxysme. Ce qui devait faire présumer, l'opinion de Devergie

admise, que le dernier sentiment de leur existence avait été non la

colère et la haine, mais la terreur...

--Ainsi, disait le vieux docteur, je suis autorisé à imaginer qu'ils

ont dû être stupéfiés par quelque spectacle absolument imprévu,

étrange, effrayant... Cette expression terrifiée que je leur vois, je

ne l'ai surprise qu'une fois, sur les traits d'une brave femme, morte

subitement du saisissement qu'elle éprouva en voyant entrer chez elle

un de ses voisins qui s'était déguisé en fantôme, pour lui faire une

bonne farce.

Ces explications du médecin, Lecoq les buvait, pour ainsi dire, et il

cherchait à les ajuster aux vagues hypothèses qui surgissaient du fond

de sa pensée.

Mais qui pouvaient être ces individus, accessibles à une telle peur?

Garderaient-ils comme l'autre le secret de leur identité?

Le premier que les docteurs examinèrent avait dépassé la cinquantaine.

Ses cheveux étaient rares et blanchissaient; toute sa barbe était

rasée, à l'exception d'une grosse touffe rousse et rude qui

s'épanouissait sous son menton très-proéminent.

Il était misérablement vêtu, d'un pantalon qui s'effiloquait sur des

bottes lugubrement éculées, et d'une blouse de laine noire toute

maculée.

Celui-là, le vieux docteur le déclara, avait été tué d'un coup de feu

tiré à bout portant: la largeur de la plaie circulaire, l'absence de

sang sur les bords, la peau rétractée, les chairs dénudées, noircies,

brûlées, le démontraient avec une précision mathématique.

L'énorme différence des plaies d'armes à feu selon la distance, sauta

aux yeux quand les médecins arrivèrent à l'autopsie du dernier de ces

malheureux.

La balle qui lui avait donné la mort avait été tirée à plus d'un mètre

de lui, et sa blessure n'avait rien de l'aspect hideux de l'autre.

Cet individu, plus jeune de quinze ans au moins que son compagnon,

était petit, trapu et remarquablement laid.

Sa figure complètement imberbe était toute couturée par la petite

vérole.

Sa tenue était celle des pires rôdeurs de barrières. Il portait un

pantalon à carreaux gris sur gris, et une blouse ouverte à revers. Ses

bottines avaient été cirées. La petite casquette cirée, tombée près de

lui, devait bien accompagner sa coiffure prétentieuse et sa cravate à

la Collin...

Mais voilà tout ce que le rapport des médecins dégagé de ses termes

techniques, voilà tout ce que les investigations les plus attentives

fournirent de renseignements.

Vainement les poches de ces deux hommes avaient été explorées,

fouillées; elles ne contenaient rien qui put mettre sur la trace de

leur personnalité, de leur nom, de leur situation sociale, de leur

profession.

Non rien, pas une indication même vague, pas une lettre, pas une

adresse, pas un chiffon de papier; rien, pas même un de ces menus

objets d'un usage personnel, comme une blague, un couteau, une pipe,

qui peuvent devenir une occasion de reconnaissance, de constatation

d'identité.

Du tabac dans un sac de papier, des mouchoirs de poche sans marque,

des cahiers à cigarettes, voilà tout ce qu'on avait réuni.

Le plus âgé avait soixante-sept francs, à même son gousset; le plus

jeune était nanti de deux louis...

Ainsi, rarement la police s'était trouvée en présence d'une aussi

grave affaire avec aussi peu de renseignements.

À l'exception du fait lui-même, trop prouvé par trois victimes, elle

ignorait tout, les circonstances et le mobile, et les probabilités

entrevues, loin de dissiper les ténèbres, les épaississaient.

Certes, il était à espérer qu'avec du temps, de l'obstination, des

recherches et les puissants moyens d'investigation dont dispose la rue

de Jérusalem, on arriverait jusqu'à la vérité...

Mais, en attendant, tout était mystère, à ce point qu'on en était à se

demander de quel côté réellement était le crime.

Le meurtrier était arrêté, mais s'il persistait dans son mutisme,

comment lui jeter son nom à la face? Il protestait de son innocence,

comment l'accabler des preuves de sa culpabilité?

Des victimes, on ignorait tout... Et l'une d'elles s'accusait.

Une inexplicable influence liait la langue de la veuve Chupin.

Deux femmes, dont l'une pouvait perdre à la _Poivrière_ une boucle

d'oreille de 5,000 francs, avaient assisté à la lutte... puis disparu.

Un complice, après deux traits d'une audace inouïe, s'était échappé....

Et tous ces gens, le meurtrier, les femmes, la cabaretière, le

complice et les victimes, étaient également suspects, inquiétants,

étranges, également soupçonnés de n'être pas ce qu'ils semblaient

être.

Aussi le commissaire, d'une voix attristée, résumait ses impressions.

Peut-être songeait-il qu'il aurait, au sujet de tout cela, un quart

d'heure difficile à la Préfecture.

--Allons, dit-il enfin, il faudra transporter ces trois individus à la

Morgue. Là, on les reconnaîtra sans doute.

Il se recueillit et ajouta:

--Et dire que l'un de ces morts est peut-être Lacheneur...

--C'est peu probable, dit Lecoq. Le faux soldat, demeuré le dernier

vivant, avait vu tomber ses deux compagnons. S'il eût supposé

Lacheneur tué, il n'eût pas parlé de vengeance.

Gévrol qui depuis deux heures affectait de rester à l'écart, s'était

rapproché. Il n'était pas homme à se rendre même à l'évidence.

--Si monsieur le commissaire, dit-il, veut m'en croire, il s'en

tiendra à mon opinion, un peu plus positive que les rêveries de M.

Lecoq.

Un roulement de voiture devant la porte du cabaret l'interrompit, et

l'instant d'après le juge d'instruction entrait.

X

Il n'était personne à la _Poivrière_ qui ne connût, au moins de vue,

le juge d'instruction qui arrivait, et Gévrol, vieil habitué du Palais

de Justice, murmura son nom.

Monsieur Lecoq — Volume 1 L'enquête · 第 17 / 60 题