Il fait nébuleux, comme disait cette jeune personne dont parle quelque
part Tallemant des Réaux. Mais nébuleux vraiment, sans l'espoir même
d'un rayon.
Dans cette atmosphère en demi-teinte flottent, avec une allégresse
tempérée, des drapeaux, des flammes autant que Londres, ville correcte
et retenue même en ses enthousiasmes, en peut bien arborer: c'est-à-dire
que les divers parcours que doivent suivre, en ces trois jours de
réjouissances qui commencent, les cortèges officiels sont pavoisés à
profusion, bordés de mâts, d'écussons, fleuris de vasques verdoyantes.
Des banderoles se tendent dans le ciel calme, dont certaines, à côté des
traditionnels souhaits de bienvenue, arborent quelques inscriptions plus
libres et d'autant plus touchantes.
Quelques balcons, aussi, s'égaient de pavillons, mais on sent que
l'initiative personnelle n'a pas songé à lutter avec la munificence
officielle: la sympathie britannique se traduira d'autre manière. Il est
un, toutefois, de ces drapeaux, qui induirait, si l'on était de loisir,
à quelques réflexions: au fronton triangulaire de l'hôtel familial des
Wellington, dans Piccadilly, s'éploient, flambant neuves, nos trois
couleurs. Le grand ancêtre de Waterloo, qui veille, sur son cheval de
bronze, au seuil de la seigneuriale demeure, semble rêver.
L'énorme métropole, par ailleurs, a gardé son aspect de tous les jours,
et les foules s'y hâtent silencieuses, flegmatiques, comme de coutume.
Vers 2 heures, pourtant, quelque mouvement se dessine aux abords de
Buckingham palace et de la gare de Victoria, toute proche, allées et
venues de troupes et d'équipages, et les premiers curieux s'approchent,
comme hésitants; les policemen commencent à s'occuper de faire régner
l'ordre, le bel ordre anglais.
Sous le hall immense de Victoria-Station, on a roulé, de l'autre côté du
quai où doit arriver le train présidentiel, une bizarre estrade, un
wagon plate-forme, sur lequel on a édifié un plancher, des mains
courantes toutes drapées de bleu, de blanc, de rouge: c'est de là que la
presse, les photographes, les tourneurs de cinématographes assisteront à
la première entrevue du président de la République avec le roi George V.
Mais ils ont devant eux une imposante haie de bonnets à poil: la
compagnie de la garde irlandaise qui doit rendre les honneurs est
arrivée déjà avec son enseigne amarante, sa musique, son chien, grand
lévrier aux poils rudes que tient en laisse un boy tout chamarré de
passementeries blanches mouchetées de trèfles noirs.
Dans les fermes vert d'eau de la moitié de la gare, celle qui se
présentera aux yeux du président à sa descente de wagon, frissonnent,
aux courants d'air, autour de l'étendard royal, des pavillons
multicolores.
Nous avons, pour nous distraire en attendant l'événement, l'arrivée du
«carrosse d'État» à caisse pourpre, armorié de l'écusson surchargé du
Royaume-Uni, avec ses piqueurs, ses laquais tout en or, des voitures de
la cour et des automobiles pour la suite;--jusqu'au van pour les
bagages. Mais l'attente est si longue, que le porte-enseigne de la
garde, lui-même, se fatigue de l'immobilité. Et le voilà, son étendard
sur l'épaule, comme un fusil, faisant les cent pas, flanqué des deux
sous-officiers, sabre au clair, qui l'encadraient au front de la
compagnie. A un signal, à grandes enjambées ils reviennent, se remettent
au poste.
Et tour à tour nous voyons arriver le feld-maréchal sir John French, le
duc de Connaught, le prince Arthur son fils, l'amiral prince Louis de
Battenberg, «premier lord de la mer», d'autres généraux encore, d'autres
amiraux, puis des ministres: M. Asquith, sir Edward Grey...
[Illustration: La reine Mary et la reine-mère Alexandra, le 25 juin,
dans leur voiture fleurie.]
Un commandement bref, un bruit d'armes, le _God save the King_ qui
éclate: voici le roi, tout seul dans une Victoria attelée de deux nobles
bêtes. Cinq minutes plus tard, le train présidentiel, d'un roulement
mourant, entre sous le hall, sa machine jonchée, à l'avant, de verdure
et de fleurs, son corselet noir cerclé, pour la circonstance de
tricolore, son tender chargé de charbon peint en blanc; et elle
s'appelle _la France_.
[Illustration: M. Raymond Poincaré à l'hôpital français de Londres.]
[Illustration: M. Poincaré. M. Gambon. Lady-Mayoress. L'arrivée au
Guildhall: après les présentations, M. Poincaré, accompagné par le duc
de Connaught, passe la garde en revue.]
Cette première entrevue du roi avec le président fut empreinte d'une
évidente et chaleureuse cordialité; aux accents de _la Marseillaise_, on
ne vit que deux sourires, on devina des mots charmants. Un clair soleil,
perçant enfin la nue, illuminait le haut vitrage, et, blond, frêle et
fin dans son uniforme de marin, tout gracieux, tout heureux, le prince
de Galles traversait cette scène d'histoire comme l'image même de
l'éternellement jeune espérance.
Le grand carrosse de gala, capitonné de satin cerise s'éloigna,
emportant le roi et le haut représentant de la République française. On
n'entendit plus dehors qu'une galopade, des vivats lointains.