Londres, 24 juin.
L'_Empress_, le véloce steamer du South Eastern and Chatham Railway,
venait à peine, hier soir, par un morne crépuscule, de quitter, lourd de
foule, les jetées de Boulogne, qu'un tout petit nuage, au ras de
l'horizon, vers le nord-est, s'éleva dans le ciel de cendres où
s'éteignaient de mourantes braises. Des yeux errants, dans l'inaction de
la trop courte traversée, l'avaient remarqué et ne le quittèrent plus:
tout est événement sur la mer calme. Il grandit, s'assombrit,
s'éparpilla bientôt en trois panaches, que le vent échevelait sur les
flots gris comme des crinières. Alors, les regards exercés devinèrent:
trois navires de guerre s'avançaient dans la direction même de la route
que nous suivions. Et, des qu'on les eut signalés, toute l'attention du
bord se tendit vers eux, indifférente aux blancs voiliers glissant d'un
vol lent vers le port, aux steamers affairés et haletants. On n'eut plus
d'yeux que pour ces trois _men of war_ qui s'en allaient à tirage forcé,
vers Portsmouth, grossir la flotte assemblée pour accueillir,
impressionnante garde d'honneur, aux rives du Royaume-Uni, le président
de la République française: ce fut le premier indice que j'eus des fêtes
qui se préparaient.
Et l'on interrogeait les matelots; et l'on suivait avec amour dans leur
course écumante les trois navires qui, rapidement, s'avançaient,
révélant peu à peu à la vue l'édifice savant de leurs mâts militaires,
et la masse formidable de leurs coques. Tous les coeurs battaient à
l'unisson, pour ces monstres de fer, d'une commune ferveur. On eût
souhaité volontiers qu'un accident, une avarie, retardât un moment la
marche de l'_Empress_, afin de les pouvoir admirer de plus près. Jamais
je n'ai mieux compris qu'à ce moment quelle passion ardente attache,
rive à sa marine, sauvegarde, égide du _home_, la nation britannique
tout entière, du premier gentleman du royaume au dernier des cockneys.
[Illustration: Pavoisement et décoration de certaines rues de Londres,
en l'honneur de la visite présidentielle.]
[Illustration: M. Poincaré accompagné par le roi George à sa résidence
du palais de Saint-James (24 juin).]
Je suis sûr que, dans l'opinion de beaucoup d'Anglais, la réception à
Portsmouth du président Poincaré par le prince de Galles revêt une
importance autrement singulière que les différentes cérémonies qui vont
se dérouler à Londres.
Et d'abord, c'est un début sensationnel, et par tout le pays attendu
avec une tendre impatience, le premier acte public du jeune héritier du
trône, que cette mission de haute et raffinée courtoisie qui lui a été
confiée. Qu'il dût s'en acquitter à merveille, le loyalisme britannique
n'en pouvait douter, certes. Mais comme on va savourer les moindres
détails de cette matinée historique, depuis l'apparition, au faîte de la
tour du sémaphore, qu'à 11 heures, guettaient tant d'yeux émus, du
pavillon du prince, jusqu'au débarquement, à Victoria-Station!