Feu l'Amour

_Pour Joseph Galtier._

Nous prenions le café dans le jardin de l'Automobile qui domine, comme

une terrasse babélique, la place de la Concorde.

La nuit glissait lente et douce du ciel.

La chaleur était moins accablante.

Au loin apparaissaient, derrière un rideau de brume et de poussière, des

clochers, des dômes, des masses grises de maisons.

Peu à peu, parmi les vagues ténèbres s'épanouirent de féeriques

floraisons, se déroulèrent des remous de clarté, surgirent des étoiles.

Le fleuve charriait des reflets changeants, multicolores, s'embrasait du

sillage rouge des bateaux-mouches. Les Champs-Élysées avaient

l'apparence d'un parterre de tulipes merveilleuses. D'innombrables

petits points lumineux palpitaient de tous côtés, traçaient au fond de

ce gouffre d'ombre des lignes d'épure, des courbes de grimoire.

La sourde rumeur de la ville se perdit dans des flonflons de

cafés-concerts qui éclataient bruyants et canailles. De rauques sirènes

de chalands hululèrent, parurent pleurer la fin du jour.

Chacun s'était tu, en un besoin instinctif de se recueillir, de

contempler, sans la moindre réflexion oiseuse, ce changement à vue. Mais

haussant les épaules, ayant l'air, par dilettantisme, de défendre une

religion surannée qui a fait son temps et que pratiquent, seuls,

quelques vieux dévots, Guillaume d'Aussonnes se remit bientôt à

vitupérer les moeurs d'aujourd'hui.

«Certainement si, c'est la faillite lamentable, le crépuscule

douloureux... L'amour se porte de plus en plus étriqué, de plus en plus

léger, vous affirmeront les belles mesdames du dernier bateau... Elles

le considèrent comme une frivolité, un accessoire, l'écharpe de soie

souple que l'on jette sur ses épaules et que l'on perd presque tout de

suite, la fleur artificielle que l'on épingle à son corsage ou à son

manchon et que l'on jette au déclin de la journée, au retour du bal...

Quand trouveraient-elles le temps de jouer à ça, d'écouter de la musique

de coeur, d'ébaucher une petite liaison sentimentale et tendre, de

goûter et de donner de la joie?... Leurs pauvres nerfs ne sont-ils pas

trop fragiles, usés avant d'avoir servi, et résisteraient-ils à de

telles épreuves?... Y a-t-il quelque chose qui vibre dans ces corps de

mannequins, dans ces âmes de luxe égoïstes et futiles qui n'appuient

leurs lèvres avec plaisir que sur le miroir où elles s'admirent?... Ne

sont-elles pas atteintes, toutes ou presque toutes, de narcissisme,

cette névrose de la beauté?... Demandez-leur d'essayer dix toilettes,

vingt chapeaux par jour, de courir les thés de cinq à six, d'aller

coudoyer des cocottes et regarder des danseuses d'occasion, une partie

de la nuit, dans des cabarets de Montmartre, de se montrer tour à tour,

suivant la saison, à Saint-Moritz, à Rome, à Deauville, à Biarritz, de

faire du quatre-vingts sur les routes, de s'entraîner au ludge ou au

golf, d'avoir une demi-douzaine de flirts qui vous flattent et vous

amusent, mais ne leur parlez pas d'aimer... Des secousses, des émotions,

des histoires... Avoir l'air coco, petite fleur bleue ou tempérament

excessif... Vous ne le voudriez pas...»

Pierre Cernay l'interrompit, gouailleur:

«Quelle diatribe, mon cher, et que vous êtes acide, ce soir!... Parions

que vous avez donné rendez-vous à une jeune personne non moins agréable

que fantasque et qu'elle vous aura fait poser inutilement une ou deux

heures!

--Je vous jure que vous vous trompez!

--Serait-ce la vilaine rupture, le p. p. c. brutal de l'amie adorée qui

vous assomme comme un coup de poing de traîtrise?

--Nullement!

--Alors quoi?

--Simplement une lettre que j'ai reçue de Gabès et qui m'annonce la mort

brusque... le suicide peut-être... du modèle des _professionnal lovers_,

d'un des derniers qui se soient efforcés de continuer la tradition des

amants magnifiques et singuliers de jadis et qui aient su le fin du fin

de l'amour... Mon pauvre et charmant camarade Fontrailles...

--Le marquis Hugues de Fontrailles qui eut tant de duels, de passions et

de passionnettes et qui fit perdre la tête à la petite princesse de

Clèves... Je le croyais parti depuis longtemps pour l'autre monde...

--Il s'était contenté de disparaître, de se terrer sans retour, au fin

fond de la Tunisie, dans une villa solitaire, perdue sous les palmes et

les roses, qui lui venait d'un de ses oncles... Cela après trois échecs

successifs, véritablement humiliants et pénibles pour un don Juan de son

envergure qui n'avait jamais rencontré de rebelles... Trois tentatives

déplorables d'où il s'était relevé meurtri, désenchanté, vieilli,

doutant de soi-même, sentant qu'il datait, que les snobinettes nouvelles

se fichaient de ses prétentions, le cataloguaient dans le rayon des

antiquailles, se refusaient obstinément à l'adopter comme éducateur, à

profiter, en des leçons particulières, de son expérience subtile et

raffinée... le désastre après quoi il ne vous reste qu'à battre en

retraite, qu'à abdiquer... Songez qu'il n'avait vécu jusque-là que pour

aimer et être aimé, qu'il avait eu les aventures les plus folles... Vous

citiez à l'instant le cas de la princesse Gisèle de Clèves... Voici

l'épisode le plus joli de ce roman qui se termina par un procès de

scandale et de haine...

--Le revers de la médaille!

--Jaloux, quinteux, averti par des lettres anonymes, confit en piété, le

prince Tiburce avait jugé bon d'arracher l'infidèle à ce Paris corrompu

où elle parvenait si aisément à éluder sa surveillance et à le tromper,

de la séparer des amies trop heureuses de lui servir de complices...

Depuis des semaines et des semaines, l'infortunée se languissait de

désir, se cristallisait au fond d'un de ces vieux châteaux moroses où

l'on croirait que l'ennui coule, goutte à goutte, par les fissures des

plafonds, désespérait de revoir l'ami délicieux et effréné qui l'avait

conquise et embrasée à jamais... Elle s'étiolait... Elle maudissait son

destin amer, sa servitude cruelle... Elle se claustrait dans sa chambre,

désâmée, inerte, abattue... Pour bien lui prouver qu'il était décidé à

habiter maintenant durant toute l'année l'aire ancestrale, le prince

avait entrepris d'importantes réparations, abandonné aux maçons et aux

peintres le corps de bâtiment qu'il occupait avec sa prisonnière... Des

échafaudages, des câbles à noeuds, des échelles s'accrochèrent aux murs

épais... Or, un après-midi que Gisèle bâillait et s'étirait dans un

sopha devant la fenêtre ouverte par où, comme un vol de flèches d'or,

s'éparpillaient les rayons obliques du soleil couchant, un ouvrier dont

la blouse en loques était pleine de taches, dont le visage était comme

masqué par une couche de hâle et de plâtre, se pencha au bord de la

planche frêle sur quoi il était suspendu dans le vide et grattait de son

mieux les pierres moisies.

«--Bonjour, toi!» murmura-t-il d'un accent allègre.

«La princesse tressaillit, croyant rêver, reconnaissant la voix de

Fontrailles.

«--J'en avais assez d'être privé de tes baisers, chuchota-t-il de

nouveau, je me suis fait embaucher parmi ces ouvriers.»

«Elle était devenue livide, frissonnait d'épouvante et d'angoisse,

n'osait pas prononcer une seule parole... S'il allait, inexpérimenté

encore, perdre l'équilibre, tomber, s'écraser dans le fossé si profond!

«--M'aimes-tu encore? reprit-il, câlin.

«--Je t'adore, soupira-t-elle.

«--Si l'oiseau s'envolait de sa cage, qu'en dirais-tu? lui proposa-t-il

aussi tranquillement que de faire un tour de valse.

«--Hélas! c'est impossible! gémit-elle.

«--Impossible n'est pas français, ma chère princesse,» plaisanta-t-il.

«Et il ajouta:

«--Votre mari me dégoûte superlativement... Il a gagné la revanche...

Nous gagnerons la belle et pas plus tard que cette nuit... Un

enlèvement... et par une échelle de corde... N'est-ce pas tout à fait

régence?»

«Et le lendemain le farouche Sganarelle, lorsqu'il vint, selon sa

louable habitude, dès le matin, prendre des nouvelles de sa victime,

faillit avoir une attaque en voyant que l'alcôve était vide et que parmi

les dentelles de l'oreiller, bien en évidence, la fugitive avait épinglé

ce billet impertinent: «_Adieu, mon cher époux, l'air de la campagne est

décidément mauvais pour moi. Je retourne à Paris. Vous m'obligerez en

prenant soin des tourterelles que j'avais apprivoisées. Le marquis de

Fontrailles se rappelle à votre bon souvenir et me prie de vous

transmettre ses sincères compliments de condoléances._»

--Une gravure de Moreau le jeune, retouchée par Forain!» conclut Georges

Lagrenaudie en jetant son cigare.

L'amour prodigue · 第 27 / 41 题