Le Dénonciateur

_Pour le marquis de Massa._

... Certes, nous n'aurions point un ménage désuni de plus, et la guerre

ne se fût pas allumée, douloureuse, inapaisable, entre Horace de

Vénerques et sa femme, si celle-ci eût consenti à le suivre dans le

petit trou tranquille et presque ignoré où il avait résolu sagement de

se mettre au vert, de pêcher à la ligne, d'amasser des forces, d'oublier

durant quelques semaines l'odieuse parade accoutumée, les thés

accablants des palaces, les dîners indigestes qui commencent entre neuf

et dix heures, les valses lentes que râclent sur vos nerfs tendus les

tziganes, les revues de salon et de café-concert, les cotillons de

Puteaux et d'ailleurs, les ventes d'illusoire charité et le reste.

Mais n'était-ce pas s'exposer, à coup sûr, à une scène sans précédent,

courir à un échec piteux, donner des preuves d'aberration mentale?

Offre-t-on ainsi tout à trac un tel programme d'été à une poupée de

Paris qui est et se sait superlativement jolie, qui ne comprend la

nature qu'améliorée par des casinos, des hôtels de luxe, le polo, le

golf et les courses, qui bâille, avec la même indifférence et le même

ennui, en face de la mer ou des montagnes et voudrait ne pas mettre deux

fois la même toilette ou le même chapeau?

Pouvait-elle accepter de ne pas figurer à Deauville et à Dinard, de

disparaître soudain comme les gens qui sont à la côte ou les malades que

tourmente leur foie ou leur estomac?

Et bien qu'elle se montrât d'ordinaire fort jalouse de son bien, qu'elle

eût un certain goût pour l'amour conjugal, qu'une telle séparation dût

lui sembler aussi pénible que dangereuse, Jacqueline n'avait pas hésité

un instant à laisser l'amateur de joies simples satisfaire son désir,

entreprendre cette retraite imprévue.

Les dix premières journées parurent trop brèves à l'affranchi.

Il se sentait une autre âme. Il s'imaginait être en vacances. Il

découvrait une vie nouvelle et s'y plongeait comme dans une piscine

d'eau miraculeuse. Il avait un appétit de roulier et des sommeils de

collégien. Il débordait de sève ainsi qu'un arbre qui a été transplanté

dans de la bonne terre.

Les lettres frivoles, trépidantes, ironiques, de l'écervelée qui

s'amusait ailleurs à sa manière lui faisaient apprécier davantage la

douceur de se cristalliser, la solitude et le calme.

«Crois-tu, Tomy, disait-il au fox-terrier malicieux qui l'écoutait

attentivement, assis sur son derrière, la tête penchée et l'oeil à demi

clos, crois-tu qu'on est bien, nous deux, et que j'ai eu la riche idée

en venant nous retaper ici?... Hein, ma vieille, ce qu'on se fiche des

belles madames et des snobs et ce qu'on sera d'attaque au retour?»

* * * * *

Malheureusement, qui échappe à son destin?

Un soir tendre et doré où Horace s'était assis sur le parapet du

vénérable pont romain qui domine le gave de son arche en briques

tapissée de lierre et regardait de haut les truites filer comme des

flèches dans les remous d'écume, la comédienne Andrée Doris passa, le

reconnut, s'arrêta.

«Toi, dans ce patelin perdu! Je n'en crois pas mes yeux, fit-elle

ébahie.

--Ne te frappe pas, mon p'tit, tout arrive, répliqua-t-il moqueur.

--La belle aventure?... On aime pour de vrai?... On joue à cache-cache?

--Pour qui me prenez-vous, mademoiselle?»

Ils éclatèrent de rire à l'unisson.

«Sérieusement... tu ne te fiches pas de moi? insista-t-elle.

--Ce doute m'honore!

--Alors, avoue-le franchement, c'est que tu as du gros bobo au coeur?

--Vous ne pensez donc qu'à l'amour?

--Dame! Y a-t-il au monde quelque chose de meilleur?

--Oui et non!

--Penses-tu?»

L'ombre enveloppait les hêtres et le chemin. Des étoiles scintillaient,

lointaines, entre les branches.

Ils se promenèrent, pas à pas.

«Est-ce drôle, dis, roucoulait Andrée, que nous ayons eu, toi et moi,

cette pensée d'évasion, cette lassitude, que nous nous soyons réfugiés

par hasard dans ce coin où nul ne songerait à vous chercher, et puis

aussi que j'aie liquidé l'amant qui m'ennuyait et que tu sois seul?»

Un arôme pénétrant de rose-thé émanait de ses gestes, se mêlait dans

l'air humide et tiède à l'âpre senteur des fougères.

«Ces histoires-là, vois-tu, continua-t-elle, ça me trouble toute!...

Serait-on de pauvres petites marionnettes dont une main invisible tient

les ficelles?

--Peut-être!

--Te rappelles-tu comme tu me chauffais quand nous répétions à l'Épatant

cette revue et que je chantais avec toi des couplets si poivrés sur

l'Entente Cordiale?... Et je ne voulais rien savoir, je ratais toujours

le train de plaisir... Et voilà qu'on se retrouve tout à coup comme à un

rendez-vous... que commence le plus beau de l'histoire... à moins que tu

n'en aies plus envie?

--Tu le mériterais, méchante!»

Sa voix tremblait.

Son bras avait ceinturé la taille souple et fine de la tentatrice.

«Pardon, m'sieur! Je ne le ferai plus!»

La tête renversée, les paupières à demi closes, elle lui donna ses

lèvres.

Vous devinez ce que fut la suite de la «cure de repos» et combien elle

se prolongea tandis que Mme de Vénerques villégiaturait, confiante, en

Normandie, en Bretagne, à Biarritz, le tournait en dérision, le traitait

de trappiste, de neurasthénique et de poète.

Quoique le monde soit petit, qu'il y ait partout quelque personnage

fielleux et perfide pour écrire des lettres anonymes, pour jeter la

discorde et donner de la besogne aux brasseurs de chicane, Jacqueline ne

soupçonnait aucunement l'amère vérité, était à cent lieues de supposer

que son mari l'eût trompée avec une semblable ardeur.

Et un matin d'octobre fouetté de feuilles mortes, où elle déambulait

avec Tomy dans le Sentier de la Vertu, quel ne fut pas son étonnement

quand elle vit le fox-terrier l'abandonner soudain, aboyer comme en

démence, se ruer d'un élan éperdu vers Andrée Doris qu'il venait

d'apercevoir au croisement de deux allées.

Gênée, déconcertée, celle-ci feignit de ne pas connaître le chien, de

s'apeurer, le repoussa du pied et de l'ombrelle, l'injuria, mais il

continua, allègre, familier, instinctif, se remémorant les longues

courses folles à travers les bois et les prairies, les morceaux de

sucre, les caresses de naguère, à harceler la comédienne, à sauter

jusqu'à ses mains baguées, à mordiller le bas de sa jupe.

Mme de Vénerques a oublié d'être sotte.

Elle sut bientôt à quoi s'en tenir, et qui sait si l'affaire

s'arrangera?

L'amour prodigue · 第 23 / 41 题