Cette farce dangereuse qui avait si bien débuté passionnait et délectait
Flossie autant qu'une partie de poker où l'on bluffe à chaque coup.
Elle s'en remémorait le prologue en se coiffant et en se faisant les
ongles après un interminable bain dans une mer d'huile où elle s'était
abandonnée au bercement de l'eau.
Aurait-elle jamais supposé que, par ce soir torpide de juillet, où, le
coeur gros d'ennui, ayant perdu sottement dans un tripot de femmes les
cinq louis qu'une camarade complaisante venait de lui prêter, elle
courait la prétentaine, en maraude, au Jardin de Paris, elle
rencontrerait Léa de Corlys, un ancien mannequin qui avait eu naguère
avec elle aux Capucines des bouts de panne, que celle-ci lui
présenterait le prince de Santa Venere, un ami d'un de ses nombreux
amis? Se fût-elle imaginée que le prince la trouverait à son goût,
l'emmènerait, séance tenante, souper à l'Abbaye et, au dessert, en
pelant une pêche, lui proposerait, de même qu'une chose absolument
simple, de tout lâcher, d'aller filer de compagnie le parfait amour sur
la côte normande, dans un «patelin» délicieux et tranquille, sur lequel
il s'était renseigné, mais à la condition formelle de n'avertir personne
de leur départ, de passer, là-bas, pour une petite mariée de la veille
qui a effeuillé à peine sa fleur d'oranger?
Ah! elle n'avait pas hésité une seconde à acquiescer au désir du
fantaisiste amant qui lui tombait du ciel, elle n'avait pas demandé la
moindre explication supplémentaire à ce type numéro un, en Parigote qui
ne s'étonne de rien, qui considère que la vie est un roman-feuilleton
dont il faut attendre insoucieusement la suite, savourer les
complications et les invraisemblances, qui se plaît à mystifier les
«poires» et se croit sûre, dans le cas où l'intrigue tournerait mal, de
retomber d'aplomb sur ses pieds!
Et comme Ettore parlait d'abondance de ses terres de Sicile, des banques
qu'il taillait à l'Épatant, des héritages opimes qu'il avait mangés en
trois bouchées ainsi qu'un sandwich au caviar, comme son rez-de-chaussée
sur l'avenue Wagram était plein de beaux vieux meubles, de portraits de
famille, de bibelots anglais, comme, l'accord conclu, il s'était
empressé de faire choisir par sa nouvelle maîtresse, en guise d'arrhes
galantes, d'adorables chapeaux, de suggestifs déshabillés, un souple et
élégant manteau de tussor rose bengale, la théâtreuse avait signifié par
le même courrier leur congé au coulissier juif qui l'entretenait
modérément et au «monsieur de la campagne», un brasseur tourangeau qui
le suppléait.
C'était du nouveau, de l'imprévu dans son existence monotone et si peu
accidentée, le premier rôle sérieux que quelqu'un osait lui confier et
peut-être enfin la passe de veine.
Cet étranger ne méditait-il pas sournoisement de l'essayer durant ces
semaines de retraite amoureuse, d'intimité tendre, de voir ce qu'elle
avait dans le coeur et dans la peau? N'avait-il pas l'intention, si
l'épreuve réussissait, de ne pas en rester là? N'était-il pas
probablement, comme tant d'autres, désabusé des jeunes filles et des
veuves de son monde? N'espérait-il pas, amateur de vie à deux, passionné
excessif, revenu des béguins éphémères, trouver en elle la maîtresse
d'élection qui se prête à tous les désirs, qui sait le fin du fin de
l'amour et la femme qui vous fait un intérieur agréable? Ne
reviendrait-elle pas de Fontenailles princesse de Santa Venere,
princesse «pour de vrai»?
«Quelle histoire, ma chère!» murmura-t-elle en jetant des baisers à son
image, qui lui souriait, fraîche et rose, dans une des glaces.
Et grisée par ce rêve, éblouie par ce bel avenir, elle lança au plafond
ses mules, se mit à danser, à travers la chambre, la matchiche, en
pantalon et en chemise, avec des ondoiements suggestifs de hanches et de
reins.