310. En France, on ne se soucie guère de voir trop répéter la même
pièce: l'Empire nous a saturés de gloire, la Restauration et le
Gouvernement de Juillet de liberté prospère, les premiers mois de 1848
de désordres sanglants; ceux-ci, pour longtemps, ne sont donc plus à
craindre chez nous; mais l'étranger n'a ni les mêmes enseignements, ni
la même satiété.
Les événements des dernières années renferment de grandes leçons pour
les Gouvernements européens; ceux qui ne se mettraient pas sérieusement
en mesure de résister à la violence des ouragans révolutionnaires
manqueraient à leur mission.
Une sage prévoyance doit éviter aux bons citoyens ces luttes
fratricides, et empêcher que les sources providentielles de l'aisance du
peuple ne soient subitement taries.
Les nations, menacées de décadence subite, au milieu de leur plus grande
prospérité, implorent aussi protection contre un danger si grand.
Ces habitudes de guerre civile, de plus en plus enracinées dans une
partie des populations européennes, nécessitent pour les grandes
capitales, à l'instar de ce qui a déjà lieu dans quelques-unes,
l'adoption des dispositions suivantes:
* * * * *
311. Installation successive de tous les ministères, des principales
administrations, de la Poste, de l'Imprimerie nationale, des
Messageries, dans un grand quartier militaire, autour du chef du
Gouvernement et des pouvoirs législatifs: les mesures de défense
précédemment prescrites deviendront plus faciles.
312. À l'avenir, les casernes seront construites dans des positions
militaires, de manière à faciliter l'attaque comme la défense, à pouvoir
être gardées par peu de monde, et contenir des forces considérables
libres de déboucher dans plusieurs directions.
Elles seront, soit à la circonférence du quartier militaire, soit dans
les arrondissements les plus éloignés du centre, pour commander les
grandes avenues et les faubourgs remuants.
Chaque mairie, avec une caserne en face ou attenante, pour 1, 2 à 3
bataillons de ligne, dominera sa circonscription délimitée
militairement; une place ou une cour intermédiaire liera ces deux
établissements jumelés, qui formeront centre de défense et
d'approvisionnements de tous genres à débouchés nombreux.
Ainsi le ralliement des gardes nationaux devient facile; et en
revêtissant l'uniforme de ces derniers, les insurgés ne peuvent
dominer, par surprise, dans les mairies ou légions.
313. De l'établissement de l'administration municipale dans un hôtel de
ville central, d'où surgissent ordinairement les pouvoirs
révolutionnaires, résultent, pendant la crise, l'isolement,
l'antagonisme des autorités principales, la nécessité de la dispersion
des forces.
On en finirait, avec chacun de ces forum de l'anarchie, en y
établissant, soit une caserne, soit un hôpital civil: l'administration
centrale serait placée dans le quartier militaire, sous la main du chef
du Gouvernement.
Peut-être même, malgré tous les inconvénients d'un ordre différent qui
pourraient en résulter, conviendrait-il de diviser chacun de ces
pouvoirs uniques, dangereux et presque toujours si mal placés, en
plusieurs grandes directions civiles établies au centre des divisions
militaires de ces capitales, correspondant à ces divisions, et
centralisant chacune trois ou quatre arrondissements avec les banlieues
attenantes.
Avoir, dans chaque état, dans chaque grande capitale, plusieurs centres
importants d'une administration unique, c'est fractionner et affaiblir
la révolte; les réunir, tout en divisant les pouvoirs, séparant les
attributions et multipliant les spécialités, c'est désarmer; il ne
reste de centralité et de fort que l'anarchie.
* * * * *
314. Un ordre pareil à ceux qui existent dans les places de guerre, pour
les cas d'alerte, étudié et rédigé d'avance, d'après les principes
précédents, serait connu de tous les chefs militaires, de manière à ce
que chacun puisse s'y conformer, au premier avertissement.
Ainsi la concentration de tous les corps sur leurs positions de combat,
s'ils n'y sont déjà établis en permanence, se fera militairement, par
une agglomération progressive le long de communications faciles et
assurées, dans le temps convenable et sans que ces corps cessent un
moment d'être utiles à la répression, sur la voie stratégique qu'ils
parcourent.
315. Ces principes, d'après lesquels la troupe doit être employée pour
réprimer les émeutes, sont écrits dans l'histoire des guerres civiles
qui, à diverses époques, ont désolé le monde; par les événements de
Paris en 1830 et 1832, ceux de Lyon en 1831, ils avaient acquis un tel
degré d'évidence qu'il eut été impardonnable de les méconnaître.
Disperser la troupe par pelotons, sur les places et rues, sans moyens
d'attaque ou de défense, au fur et à mesure que les émeutiers s'y
agglomèrent; la laisser ainsi stationner au milieu de ces derniers, sans
repos ni abris, et quelquefois sans vivres; suivre le désordre partout
où il lui convient d'agir et de prendre position, sans réserves ni bases
fixes, ni points d'appui ou centres de commandement, ce serait ne pas
agir militairement et compromettre le salut de l'État.
* * * * *
316. Les armées, leurs nobles institutions, les principes salutaires et
traditionnels d'où résultent la force, la discipline, la fidélité au
drapeau, l'énergie du devoir sont les soutiens des États.
Par leurs institutions, par la nature du service habituel, par le
maintien de la force militaire dans les meilleures conditions, les
armées, restent mobiles et puissantes.
En temps de paix, les corps dont la spécialité, dont l'organisation
fortifient la discipline, sont relativement plus nombreux.
Partout, le militaire demeure complètement étranger aux passions qui
divisent le pays, et au milieu desquelles son intervention calme
pourrait être réclamée.
Banni d'une société, l'ordre régnerait encore longtemps dans son armée.
317. L'état-major général est un des principaux éléments de force; il
s'entretient actif et vigoureux, dans l'exercice le plus large du
commandement et de l'initiative.
Le commandement est fortifié par une centralisation réelle des
spécialités; c'est un principe salutaire de force pour la société
européenne.
318. Des lois de recrutement, sans déclasser les populations tranquilles
et laborieuses, attirent aux armées les hommes inoccupés et retiennent
longtemps les vieux soldais au service; elles font partout de l'état
militaire, à l'opposé de l'imprudent système de landwehr, une véritable
profession spéciale; du telle sorte que la partie aguerrie de chaque
nation soit dans l'armée et non en dehors.
Ces lois se prêtent à l'extension la plus complète, la plus rapide de la
force armée pour le cas d'invasion du territoire ou d'une coalition, en
vue desquelles elles ne sont cependant pas conçues exclusivement: car il
y a d'autres éventualités.
319. Partout les milices bourgeoise sont constituées d'après ce
principe, qu'en militarisant moins de monde, mais plus complètement,
dans un but plus sérieux d'une réelle utilité, on augmente d'autant le
prestige militaire.
Des armées passons au triste théâtre de leur action considérée du point
de vue de ce livre. Tel est l'état des choses, qu'il faut désormais se
dérober au spectacle admirable des plus rassurantes institutions, pour
se préoccuper exclusivement de difficultés qui seraient désespérantes,
si, après tant de dévastations, la société n'avait pas, pour les
vaincre, une surabondance de moyens plus grands encore.
* * * * *
320. Les principales communications intérieures, telles que les quais,
les boulevards, les rues importantes, ne devraient point être pavées, ni
plantées d'arbres: les progrès de la science des constructions
permettent d'espérer, à cet égard, une solution qui satisfasse toutes
les nécessités.
Il faudrait même que ces grandes voies fussent plutôt bordées par des
maisons précédées de cours ou de jardins que par des bâtiments contigus
et à un grand nombre d'étages: cette modification est plus désirable
que facile à obtenir.
321. Un obstacle, rivière, canal, escarpement, pâté longitudinal de
maisons sans passage, vieille enceinte ou muraille, dont les rares
intervalles ou défilés, à 1200m les uns des autres, seraient commandés
par autant de casernes, et des deux côtés duquel existerait une
communication large et facile, diviserait ou arrêterait l'insurrection;
il permettrait de porter successivement, contre ses différentes
factions, des réserves importantes.
Chaque intervalle d'obstacle, créé _ad hoc_, coûterait plusieurs
millions, y compris les expropriations.
On pourrait, à la rigueur, se servir d'un pareil obstacle, soit pour
entourer et couvrir, en partie, le quartier militaire, soit pour diviser
et maintenir un arrondissement difficile; soit enfin pour dominer toute
une ville, à l'aide d'un tracé particulier.
322. Des sémaphores mettraient en rapide communication, pendant le jour
et la nuit, les mairies avec le centre du Gouvernement, l'hôtel de
ville, la police centrale, l'état-major de la garde nationale et les
quartiers généraux des divisions ou subdivisions militaires, _intrà_ ou
_extrà muros_.