DIVERS CAS D'ÉMEUTE.

235. Les principes précédemment exposés doivent subir d'importantes

modifications, selon le caractère de l'émeute à comprimer et les

circonstances au milieu desquelles celle-ci éclate.

Ces circonstances dépendent de cinq éléments principaux:

1° État moral et politique;

2° Esprit des populations intérieures et extérieures;

3° La force publique;

4° Nature de la ville;

5° Résidence du chef de l'État au moment de l'émeute.

* * * * *

236. L'état moral et la politique dominent tout: si les esprits sont

agités et mécontents; si l'opposition est dans toutes les têtes, la

patience nulle part; si les affaires souffrent; si les ambitions depuis

longtemps sont surexcitées et les esprits habitués aux changements; si

des puissances voisines, gênées dans leur politique ambitieuse, désirent

la chute du Gouvernement; si une classe importante est hostile à ce

Pouvoir, une seule étincelle déterminera l'explosion pour laquelle tout

est préparé.

Peu d'hommes décidés à tout, et depuis longtemps unis dans les mêmes

desseins, seraient en effet une force redoutable, vis à vis d'une

société divisée ou sans énergie, sans confiance en elle-même, et qui,

n'ayant qu'indifférence, doute ou esprit d'opposition, ne présenterait

nulle part, au milieu d'une tourmente sérieuse, un point d'appui réel à

l'autorité depuis longtemps affaiblie.

Le pouvoir le plus nécessaire au pays, le plus régulier, et en apparence

le plus fort, pourra s'affaisser tout à coup, au milieu de l'abandon

général.

Heureux si, alors, une résolution vigoureuse, prise à propos, lui permet

d'attendre, à la tête de l'armée, que cette surexcitation, que ces

erreurs aient fait leur temps.

237. Si le Gouvernement, disposant d'une troupe suffisante, a pour lui

l'opinion, tant dans la capitale qu'au dehors; si, rassuré contre une

révolution, il ne peut redouter qu'une simple émeute excitée par un

parti sans racines, il protégera l'ordre et les propriétés partout où

ils seront menacés.

Il pourra, alors, disséminer ses forces et les laisser à la disposition

des agents civils que cette affaire regardera particulièrement.

Mais il faut éviter que ces sortes de troubles se renouvellent et

laissent descendre l'agitation jusque dans les dernières profondeurs de

la société; éviter aussi que la troupe y soit employée d'une manière

indécise et compromettante, et que l'anarchie y fasse parade de ses

moyens: ce qui affaiblirait, à la longue, le moral du parti de l'ordre

et élèverait celui des factieux, pour des circonstances plus graves.

L'anarchie aveuglée n'apprécie jamais bien ses forces et ses ressources

relatives: elle compte tous les mécontents, tous les curieux pour ses

adhérents: au premier coup de fusil ceux-ci se retirent: il ne reste

plus que quelques groupes compromis dont les chefs prennent leurs

sûretés, et alors une moitié se défie de l'autre: il ne faut croire ni à

toutes ses espérances, ni à la sécurité que le défaut de ses forces

réelles inspirerait.

238. Si l'insurrection préparée, soit dans un faubourg, soit à la

campagne, est tout a fait étrangère et extérieure à la ville, où elle

veut agir dans une circonstance donnée, le mieux sera de lui barrer le

chemin, de l'isoler, soit en gardant les issues de l'enceinte; soit en

occupant le débouché des principaux faubourgs et une forte position

centrale intérieure, sur laquelle on convergera, en cas de trouble; soit

en prenant une position intermédiaire extérieure d'observation avec de

la cavalerie, sur la direction des populations agitées.

À l'entrée ou à l'intérieur de la ville, et même dans les communes

environnantes suspectes, on arrête les meneurs, mais de manière à ne pas

déterminer une explosion.

Dans ce cas, il faut se borner à repousser le désordre, éviter d'aller

le chercher dans son centre; de l'exciter, de lui fournir un prétexte;

d'appeler aux armes et de forcer, pour ainsi dire, à s'ameuter tous les

habitants des communes mécontentes, soit par des dispositions militaires

qui ne seraient pas indispensables, soit par des motifs de

mécontentement donnés aux approches des jours de fête, de marché ou de

réunion; on a soin de ne pas rallumer d'anciens dissentiments, par

l'emploi de gardes nationales étrangères à la localité.

239. Éviter, surtout, d'attaquer ouvertement, de retenir dans une lutte

des insurgés arrivés de l'extérieur sans but bien déterminé; faciliter,

sous main, leurs projets pour une autre direction, sauf à pourvoir: ou

aura plus facilement raison de cette insurrection bientôt réduite, au

dehors, au dixième, par la dispersion. Dans tous les cas, elle sera

moins redoutable que dans une capitale, où existent tant d'éléments

inflammables.

* * * * *

240. Si l'insurrection est dans le quartier militaire qu'occupe la

garnison, celle-ci, non affaiblie par des détachements, l'isolera

d'abord du reste de la ville et de l'extérieur.

Sans grande effusion de sang, on pourra compter sur un succès avant le

second ou le troisième jour, suivant les forces et les

approvisionnements des rebelles.

Mais, si l'on veut hâter la conclusion, les différents corps postés dans

les établissements publics les plus importants, bien approvisionnés de

vivres et de tous les moyens indispensables dans la guerre de maisons,

logés à l'écart de la population et des agitateurs, se lieront entre eux

et avec l'état-major général, comme il a été expliqué: agissant sur un

rayon proportionné à leurs forces, ils offriront ainsi aux gardes

nationaux et autorités civiles, dans des espèces de citadelles actives,

des centres de réunion et de défense.

Engagées de cette manière, les troupes n'éprouveront nulle part ni

perte, ni grande résistance, et triompheront bientôt d'une insurrection

débordée de toutes parts.

241. Dans le cas d'une émeute intérieure et sérieuse, les insurgés

veulent agir à la fois sur tous les points et se disséminent; alors, on

enlève la position la plus importante par un grand effort, et l'on

marche ensuite aux autres jusque-là contenues par de fausses attaques.

Ou les réduit successivement, on menace, on avance, avec toutes les

troupes réunies, en tête, en queue et par les flancs.

242. Si les insurgés n'occupent réellement qu'un seul point en forces,

il faut les y amuser par peu d'hommes éprouvés et, en même temps, les

cerner en occupant tous les débouchés environnants.

On agit vigoureusement et simultanément en plusieurs endroits, là où les

colonnes d'attaque pourraient être soutenues par une réserve commune.

243. Dans le cas d'une rébellion ouverte, l'émeute se développe à

l'extérieur du quartier militaire occupé; des secours attendus, des

causes de division ou de lassitude qui peuvent survenir parmi les

insurgés engagent à gagner du temps; alors, on se fera une enceinte, en

profitant des rues, jardins, vieux murs, canaux, rivières, le long de

laquelle on occupera de bons bâtiments, surtout aux embranchements de

rues et de carrefours, de 200 en 200 pas, afin du mieux se flanquer,

d'enfiler les principales communications parallèles et transversales.

Les édifices, faisant tête de pont au delà de cette enceinte, seront

également occupés, pour prendre des revers utiles sur le pourtour, et

permettre d'agir au dehors dès que cela sera possible ou nécessaire.

Ce parti serait chanceux, en cas de révolution imminente, dans la

capitale d'un gouvernement centralisé: il ne faut le prendre que comme

un pis aller, ou un des derniers moyens de ne pas abandonner tout à fait

un théâtre si important, et alors seulement que la garde nationale

refuse son concours; ainsi l'on reste près des factions, on profite de

leurs divisions, hésitations ou découragements.

Dans ce cas, on abandonne à la garde nationale la majeure partie de la

ville qu'elle sera obligée de préserver du pillage.

L'émeute de Clermont, en septembre 1841, est, sous certains rapports, un

exemple de l'application de ce principe.

244. L'agitation excitée dans la ville, parmi une classe de citoyens,

veut agir au dehors, contre quelques localités ou établissements, soit

par le pillage, soit par l'incendie.

Des troupes d'infanterie et de cavalerie sont cantonnées, dans des

positions intermédiaires d'observation, de manière à intercepter les

communications aux mal intentionnés; à les arrêter au départ ou au

retour; à se porter rapidement, soit au secours des établissements

menacés avec des pompes à incendie; soit aux quartiers de la ville où

les rassemblements s'organiseraient, en attaquant ceux-ci, partout où on

pourrait les atteindre, avant qu'ils ne deviennent dangereux par leur

nombre et leur position.

* * * * *

245. Si la force armée se compose d'éléments vigoureux et dévoués, tous

éprouvés dans des guerres longues et glorieuses, si les chefs sont des

hommes d'expérience, si les grands principes d'autorité et de fidélité

sont intacts; si de récentes catastrophes n'ont donné ni le goût ni

l'habitude des révolutions, le pouvoir ne peut redouter d'émeute que

celle qui aurait les motifs les plus graves, les plus irritants, pour

l'honneur et les intérêts de la nation: alors, la plus faible garnison

agissant, avec un ensemble majestueux, donnera facilement force à la

loi. Mais il faut que l'autorité veuille se défendre, et ne se laisse

pas égarer, de concessions en concessions, par l'espoir trompeur d'une

conciliation quelquefois impossible.

On ne doit pas oublier qu'au commencement de sa victoire, l'émeute n'est

en mesure nulle part, même sur les positions les plus importantes:

partout elle ne présente qu'une foule ivre de son succès; une compagnie

balayerait tout en un instant, si le pouvoir attaqué gardait son

sang-froid pour ce moment décisif.

246. Dans les mêmes circonstances, l'effectif du la troupe est si peu

nombreux qu'il lui est impossible de conserver ses postes au milieu de

l'insurrection. Des forces extérieures peuvent être ralliées: alors on

se concentre de plus en plus, se jetant, s'il le faut, au dehors de la

ville, ou à une de ses extrémités, de manière à pouvoir, soit rentrer au

besoin; soit couper extérieurement les communications de la révolte,

conserver les siennes et appeler les secours nécessaires.

Le caractère du chef pourra encore triompher d'une émeute bientôt

effrayée de sa propre victoire, et qui, à l'aspect des troupes qui vont

fondre sur elle de toutes parts et des difficultés intérieures qui

l'attendent, viendra elle-même prier qu'on reçoive sa soumission.

Les autorités civiles resteront, autant que possible, à leur poste, pour

profiter des premières bonnes dispositions des rebelles, et empêcher

l'élévation d'autorités nouvelles qui, une fois compromises, s'opposent

à tout accommodement.

La conduite ferme et habile de la reine-mère, dans l'émeute de 1588, est

un exemple de l'observation de ce principe.

247. Dans un état des pouvoirs publics, où ceux-ci auraient besoin

d'être fortifiés, encouragés, rassurés par le concours de l'opinion, il

faudrait agir avec prudence et résoudre le plus de difficultés possibles

sans rien compromettre.

248. Si, à proximité de la ville, existe un corps auxiliaire que l'on ne

peut immédiatement y faire entrer, pour quelque motif que soit, le camp

provisoirement occupé par ce corps et les positions de combat de la

garnison seront tels que leurs communications restent constamment

faciles et assurées.

249. Dans les états où il n'existe pas de garde nationale, le plan

général de défense exposé, chapitre 4, devra être grandement modifié; il

ne sera plus, alors, aussi indispensable d'organiser à l'avance, comme

centres d'action et magasins d'approvisionnements, toutes les mairies;

les règles pratiques du chapitre 5 resteront utiles.

Dans ce cas nouveau, il ne faudrait pas désespérer de réprimer le

désordre; un principe militaire plus fort, vis-à-vis de l'anarchie

entièrement désarmée, pourrait encore suppléer au défaut de cet utile

auxiliaire.

* * * * *

250. La topographie de la ville permet à la garnison d'occuper, comme

base d'opérations, un quartier militaire à cheval sur toutes les rives,

communiquant avec toutes les directions, renfermant les principales

administrations et s'étendant de la circonférence vers le centre: c'est

le cas le plus avantageux qui puisse se présenter.

251. Le nombre et l'importance des obstacles qui divisent la ville sont

à l'avantage de la troupe ou de l'insurrection, selon que la première

peut, d'un petit nombre de positions à sa portée, dominer ces obstacles,

ou que ceux-ci ne couvrent pas directement l'insurrection.

252. Un quartier militaire central est d'autant moins convenable que les

approvisionnements de toute nature y sont moins assurés, que la force

publique est moins puissante et que ses communications avec l'extérieur

peuvent être plus facilement interceptées. Il a souvent l'avantage

d'isoler les différents arrondissements insurrectionnels.

Le plus heureusement placé du tous ces quartiers est celui qui se

trouve dans un arrondissement peu habité et ouvert, au point de concours

de plusieurs obstacles transversaux, et au centre de diverses parties de

ville hostiles, populeuses, rétrécies et éloignées les unes des autres.

253. Si un quartier ennemi, très-habité, mal percé, domine toute la

ville, si la troupe ne peut y parvenir, en cas d'émeute, qu'en forçant

de redoutables positions, il faut nécessairement y avoir un

établissement militaire permanent.

À défaut du celui-ci, et si l'on veut éviter une affaire vive et

sanglante, l'attaque par le dehors de la cité ou le blocus peuvent

réussir.

254. Une enceinte de ville facilite la répression toutes les fois qu'on

peut faire garder ses rares issues, sans se trop diviser; mais elle rend

encore plus critique le parti déjà si hasardeux de l'évacuation; dans ce

cas, l'émeute, à qui on aurait abandonné la ville, s'y trouverait

fortifiée; avec des approvisionnements de vivres et du combat, elle

aurait peut-être les moyens de s'y défendre quelque temps.

255. Dans une grande ville que commande une citadelle, et quoiqu'on ait

peu de forces, il vaut mieux occuper cette bonne position militaire d'où

l'on pourra surveiller, contenir et au moins résister à la révolte, que

de laisser, en se retirant, celle-ci libre de soulever les plus

indifférents, et de venir, au dehors, profiter des avantages du nombre

ou de la position.

* * * * *

256. La résidence du chef de l'État, ou plus généralement la position

éventuelle du pouvoir et de ses principaux moyens d'action ou de

défense, avant ou au moment de l'émeute, est souvent décisive.

La position la plus favorable est assurément au dehors; on apprécie, on

domine mieux les événements, on est moins gêné par les hommes et les

circonstances, on est plus libre d'esprit et d'action, on est obligé à

moins de concessions; on peut enfin intervenir, avec autorité et un

grand effet moral, au moment opportun, et de la manière la plus

convenable; ces grands avantages, il ne faut pas se hâter légèrement de

les perdre, d'autant plus qu'on ne les retrouverait pas tels, en se

retirant ensuite après s'être avancé.

257. À la supériorité de cette position se joindront tous les moyens de

la faire valoir, si le chef de l'État apprend les événements au milieu

de forces réunies dans toute autre prévision, ou de populations

vigoureuses et dévouées, qu'il serait alors également facile de rallier

et de mettre en action.

258. La pire de toutes les positions est l'investissement complet du

chef de l'État dans un réduit intérieur; quels que soient la force, la

garnison et les approvisionnements de cette citadelle, il faut en

sortir, même au prix des plus larges concessions, pour se soustraire aux

enlacements de l'émeute ou à la discrétion des dangereux amis qui

viendraient la combattre à leur manière; il faut, aussi tôt que

possible, se mettre en rapport véritable avec les populations, les

moyens de gouvernement et de résistance.

Un bruit vrai ou faux, de nature à servir d'autre aliment à la révolte,

pourra la détourner tout à coup de la voie qu'elle suit; avant les

conséquences de sa nouvelle direction, si dangereuses qu'elles soient,

on aura le temps de prendre un parti et de tenter un effort décisif;

ainsi, il y aura moyen d'échapper et de ressaisir la direction des

événements.

* * * * *

Parmi les mesures adoptées par Napoléon, le 13 vendémiaire, on doit

remarquer la réunion aux Tuileries de tous les vivres et munitions

ramassés dans Paris, et les dispositions prises pour se retirer, avec la

Convention, sur la position de Meudon qu'il avait fait occuper, en vue

des circonstances les plus extrêmes.

§ II.

Insurrections et guerre des barricades dans les grandes villes par le général de brigade Roguet · 第 50 / 60 题