PRINCIPES PARTICULIERS.

84. 300 à 600 hommes suffisent, en quelques heures, pour barricader, à

l'aide d'une première traverse provisoire couvrante et plus avancée,

tout un quartier, de cent pas en cent pas; ils travaillent par groupes

de 10 à 20 hommes; une fois l'opération exécutée, ils peuvent défendre

la tête de leur travail, si profond qu'il soit.

85. 150 à 200 hommes de troupes de ligne suffisent d'abord, dans un

quartier de 15 à 25,000 âmes de population, de cent hectares d'étendue,

pour empêcher, au premier moment, avec les quelques gardes nationaux

déjà accourus, l'élévation des barricades.

86. Une fois les insurgés groupés, fortifiés, et excités par l'inertie

de la répression, 1,500 soldats deviendront insuffisants devant la série

de barricades accumulées, les unes derrière les autres, le long d'une

rue et sur ses flancs; ces véritables citadelles intercepteront toutes

les communications, bloqueront chez eux les gardes nationaux; elles

seront défendues, avec un entraînement inexplicable, par ceux-là mêmes

qui d'abord seraient restés tranquilles, ou auraient aidé à les

attaquer; une population ainsi agitée n'est que trop disposée à suivre

moutonnement ceux qui savent l'entraîner; ses dispositions varient du

tout au tout en un instant.

Ces 1,500 hommes, vu leur nombre et la manière dont l'absence de la

garde nationale aura été expliquée, seront insuffisants, quoique

convenablement engagés par leurs chefs; mais si, ce qui arrive

quelquefois dans des circonstances aussi critiques, la direction laisse

à désirer, un échec partiel peut devenir bientôt imminent.

87. L'élévation de ces barricades constitue, au milieu de la ville, un

grand obstacle qui intercepte les communications, les mouvements de

troupes, la transmission des ordres et des rapports, l'arrivée des

vivres et de la grande quantité de munitions nécessaires, qu'il faut,

dès lors, faire venir par de longs détours et avec de grosses escortes,

si ces moyens de défense indispensables n'ont pas été, à l'avance,

réunis sur les positions principales.

88. Dès ce moment, la cavalerie ne peut être employée dans la partie

barricadée que par petites troupes, sur les places et carrefours, en

arrière des barricades, et avec beaucoup de prudence ou d'à-propos; elle

est d'autant moins utile qu'on a laissé élever plus de retranchements.

89. Lors même qu'elle fait peu de mal réel, l'artillerie produit un

grand effet moral sur la population, soit avant l'élévation des

barricades qu'elle empêche, à l'aide de quelques volées de coups de

canon, dans les rues longues et droites.

Soit, après leur construction, pour faire évacuer ces retranchements

ainsi que les bâtiments qui les dominent.

Soit contre les colonnes profondes d'insurgés qui se présentent

imprudemment à ses coups. Avec son concours, la troupe les disperse sans

courir risque de s'éparpiller elle-même en les poursuivant.

Son action est plus avantageuse partout où elle peut atteindre de loin,

sans se découvrir à la fusillade des insurgés, soit en se masquant

pendant une partie de la manoeuvre derrière un retour de rue, ou en

faisant occuper, en avant d'elle, par l'infanterie, les maisons d'où

celle-ci pourra la protéger.

Le nouveau tir des obus à balles de plein fouet aurait une puissance

telle, qu'il est à désirer qu'on n'ait pas lieu d'en faire usage dans

une lutte aussi funeste.

L'artillerie ne peut plus circuler à travers un quartier déjà barricadé,

elle doit éviter, soit de laisser couper ses communications en arrière

et de côté, par des traverses; soit de traîner, à sa suite, en tête des

colonnes d'attaque, le nombre de chevaux et de caissons excédant ses

besoins les plus indispensables dans une pareille lutte; des pièces

prises, ou que l'on ne pourrait facilement dégager, exalteraient le

moral des insurgés; la place de cette arme est principalement aux

réserves divisionnaires ou générales.

90. Le feu de l'infanterie produit le plus d'effet dans des rues

étroites, et du haut de positions dominantes, sur les groupes arrêtés

par des obstacles.

L'impulsion donnée par le duc d'Aumale, à l'aide d'écoles spéciales, aux

exercices du tir et au perfectionnement de l'arme, ont fait acquérir,

sous ce rapport, à l'infanterie, une puissance et des propriétés

nouvelles, dont les premières guerres démontreront toute l'importance

sur l'art désormais profondément modifié.

Chaque arme attire les insurgés sur le terrain qui lui est favorable et

évite de se laisser entraîner, là où elle perd une partie de ses

avantages.

* * * * *

91. 200 soldats de ligne, approvisionnés et bien commandés, résistent

dans un bâtiment de facile défense cerné par l'insurrection.

92. Deux bataillons de ligne, approvisionnés dans un centre d'action,

ralliant au besoin les gardes nationales du quartier, commandent, autour

d'eux, un espace militaire d'environ 500 mètres de rayon.

93. Pour enlever une barricade, ordinairement faite par 10 à 20 hommes,

défendue tout au plus par 50 à 100 hommes, deux patrouilles jumelées de

100 hommes chaque, dont une agissant sur les flancs, par les rues

latérales ou l'intérieur des maisons, suffisent en une demi-heure.

L'attaque, uniquement faite de front, et par le bas de la rue même,

exigerait dix fois plus de monde, de temps et de pertes.

94. Entre deux centres d'action espacés de 500 mètres, des patrouilles

mixtes de 100 hommes de garde nationale et de troupes de ligne, chacune,

cheminant en deux pelotons distants de 50 mètres, suffisent, surtout si

elles sont appuyées par une patrouille semblable, suivant, à même

hauteur, une direction parallèle.

95. Par arrondissement de 50 à 100,000 âmes de population, de 400 à 800

hectares de superficie, il faut, selon que le quartier est plus ou moins

populeux, hostile ou révolté, 200, 2,000, 4,000 ou 6,000 hommes, au

plus, de troupes de ligne, c'est-à-dire moins de 10 soldats par hectare,

et 200 hommes par rayon de 250 mètres environ.

96. Dans chaque arrondissement, les troupes en patrouille doivent être

le tiers de celles en réserve, au centre d'action; les deux tiers de

l'effectif total des disponibles.

97. Entre deux grands quartiers généraux, disposant d'une réserve mobile

de troupes, et espacés de 1,500 mètres, aucune insurrection sérieuse ne

pourra solidement s'établir.

98. Entre deux centres d'action espacés de 500 mètres, convenablement

occupés et approvisionnés, aucune barricade ne pourra être élevée bien

solidement, même dans le quartier le plus hostile; il sera difficile,

pour des attroupements considérables, d'y stationner et même de s'y

former.

* * * * *

99. Un faible détachement d'une ou deux compagnies peut lutter

avantageusement, dans le dédale des rues, contre un corps considérable

d'insurgés, si celui-ci n'agit que de front, et si, au contraire, les

flancs et derrière du détachement sont assurés.

La profondeur des colonnes mobiles ou d'attaque n'est qu'un embarras et

une cause de pertes ou d'étonnement; le chef ne peut répondre de ce qui

se passe loin derrière lui; les subdivisions doivent marcher à une

distance telle les unes des autres, qu'elles puissent se protéger

réciproquement contre les entreprises tentées des maisons et rues

transversales intermédiaires; deux ou trois subdivisions de garde

nationale et de ligne entremêlées et flanquées de semblables colonnes

jumelées suffisent.

Plus une position à enlever est formidable, plus un quartier à battre

est hostile et populeux, plus l'emploi de colonnes parallèles jumelées,

cheminant à la fois de front et sur les flancs des rassemblements ou

barricades, est indispensable.

100. La concentration de la troupe par corps et fractions constituées de

corps, sous les ordres de ses chefs naturels, fait sa force morale et

assure plus facilement, plus complètement tous les besoins.

Trop souvent cette troupe avait été fatalement fractionnée sur des

étendues de 2 à 4,000m, sous des commandements supérieurs différents, en

détachements de 2 à 4 compagnies, et chaque position se trouvait être

occupée par des fractions ainsi affaiblies de plusieurs corps.

Dans de pareilles circonstances, où tout moment peut amener des

événements qui changent totalement la position des partis, les

détachements sont toujours difficiles; ils deviennent fâcheux s'ils ne

sont indispensables; tous ne sont pas également capables, au milieu de

pareilles préoccupations, de prendre conseil des circonstances; un seul

qui se trompe peut causer un échec partiel.

* * * * *

101. Le soldat qui stationne, sans agir, plusieurs jours de suite sur

les places ou rues, au milieu de la population agitée, se fatigue et

s'inquiète: la troupe qui n'est pas active doit rester, au repos, à

l'intérieur d'établissements et positions convenables.

102. La force armée, obligée de se rassembler, d'attendre les officiers,

de se munir de tout ce qui est nécessaire, et souvent de relever ses

postes journaliers, occupe d'autant plus tard les positions de combat

que celles-ci sont plus éloignées de ses quartiers.

L'arrivé des ordres de mouvement exige une heure à une heure et demie de

temps; le départ du quartier a lieu une demi-heure après; la troupe

emploie une heure ou deux pour se rendre sur les points de

concentration; elle n'entre en action que deux ou trois heures ensuite,

obligée souvent de rebrousser chemin; ainsi, presque toujours, il y a

quatre à six heures de retard, habilement mis à profit par l'émeute pour

s'établir.

103. Les divers corps doivent se concentrer sur les points d'une

circonférence de positions les plus rapprochées de leurs casernes; cette

circonférence menace les quartiers suspects et couvre, à proximité, le

centre de défense ou quartier militaire.

104. La réunion des gardes nationales est d'autant plus lente et plus

difficile, leur action sera d'autant moins efficace, leur service

d'autant plus pénible, qu'elles iront opérer sur des positions plus

éloignées de leur quartier.

Les légions de garde nationale, les pelotons à cheval, les

arrondissements, les subdivisions militaires de défense, organisées

d'une manière permanente, doivent avoir les mêmes circonscriptions, et

pour centre unique d'action, la mairie convenablement établie dans un

lieu central dominant à débouchés faciles; une caserne, pour 2 à 3

bataillons, est en face ou à côté.

105. Il faut se hâter d'occuper le réseau de toutes les positions

principales; et successivement, au fur et à mesure du développement de

l'insurrection et de l'arrivée des forces dont on dispose, occuper

également, dans les plus mauvais quartiers, les positions secondaires et

tertiaires autour des grands centres d'action, afin d'obliger la

révolte, désunie et débordée de toutes parts, à les attaquer avec

désavantage.

Il serait regrettable de lui avoir laissé le temps de se réunir, de

choisir, de prendre ces positions, de s'y fortifier et de réduire

ensuite la troupe à en faire le siége long et sanglant.

Dans ce genre de guerre, l'avantage est pour celui qui part de

positions défensives judicieusement établies; les pertes, les

difficultés, pour celui qui les attaque sans les bases d'appui

nécessaires.

Il y a d'autant moins de danger à occuper un plus grand nombre de postes

que la position de l'armée et les dispositions de la garde nationale

sont meilleures; mais toujours ces détachements doivent être

convenablement appuyés d'une réserve centrale présentant une force

double de l'effectif total des diverses fractions qui en dépendent.

106. Les méprises, les engagements pris en apparence avec les révoltés,

sont leur principal moyen de succès; l'insurrection les obtient à l'aide

de pourparlers toujours compromettants et dangereux. Dans aucun cas, la

troupe et ses chefs ne doivent entrer en rapport avec les insurgés, si

habiles à profiter des hésitations et des malentendus, et décidés à

pousser tout à l'extrême, tant que l'on reste sur la voie des

concessions. Toute hésitation est funeste, même au seul point de vue de

l'humanité.

* * * * *

107. Les gros détachements doivent se lier entre eux et au quartier

général par des postes intermédiaires ou, au moins, par des signaux de

correspondance.

108. Quelques grandes cours seront occupées comme places d'armes avec

des réserves de toutes armes.

Elles sont d'autant plus avantageuses qu'elles dominent mieux un plus

grand nombre de débouchés et qu'elles assurent les communications entre

les principaux détachements.

109. Les divers postes, et même les plus considérables, doivent toujours

pouvoir se soutenir et, au besoin, réunir toutes leurs forces contre un

gros rassemblement qui se formerait dans leur rayon d'activité.

110. Chaque poste ou détachement a son but, son centre d'action, sans y

être immobilisé.

Il doit marcher, soit au secours des corps voisins, soit au secours du

quartier général lui-même, selon les circonstances.

La première règle, pour tous, est de ne pas cesser d'être utiles et de

prendre conseil des événements.

111. Le temps de l'établissement des troupes sur leurs positions de

combat est le plus critique de toute la lutte.

Il faut l'abréger autant que possible, et éviter de modifier, pendant ce

mouvement, les ordres donnés, ce qui le rendrait plus long, plus

difficile, plus dangereux.

* * * * *

112. Les dégâts résultant de la lutte donnent lieu à une dépense de 100

à 200,000 fr., par journée, et pour un arrondissement de 100,000 âmes.

113. La perte en tués et en blessés, pour les deux partis, s'élève de 1

à 15/10,000 de la population, par journée de combat: la force armée

supporte les 2 à 5/10 de ces pertes. Dans les deux partis, les hommes

tués font les 3 à 4/12 de tous ceux frappés.

114. Par heure, un parc d'artillerie organisé à raison de 50 bouches à

feu, dont 1/2 à 2/3 mortiers, pour 100,000 âmes de population hostile,

jettera dans un quartier de ville de cette importance 100 projectiles,

dont 2/3 bombes, 1/3 boulets rouges. Il détruira 100 maisons et fera

pour 250,000 fr. à 500,000 fr. de dégâts. Ce genre d'attaque, employé

contre Bruxelles en 1695, peut se prolonger pendant 2 et 3 jours:

l'humanité le réprouve, même contre une population étrangère.

115. Dans la moitié ou les deux tiers d'une ville en émeute, et pendant

deux à quatre jours, on élève ordinairement 8 à 12 barricades par

hectare.

On distribue le plus souvent 4 à 8 cartouches, par journée de lutte, à

chaque soldat ou garde national; les 2/3 de ces munitions sont

consommées. On peut tirer 400 à 800 coups de canon pur jour, dans la

plus grande capitale; les approvisionnements seront faits d'avance à

chaque quartier général, en conséquence, ainsi que pour les vivres.

C'est surtout le quartier militaire qui doit être abondamment pourvu,

non-seulement de tous moyens de résistance, mais encore des transports

nécessaires.

116. Si la ville a une surface en hectares de S hect.

le chiffre P de la population sera 250 S

y compris une population flottante de 50 S

Le nombre d'individus gênés en temps difficile 2/3 P

Les individus secourus P/3

parmi lesquels sont indigents P/10

Chiffre de la classe ouvrière P/36

dont sans ouvrage en temps difficile P/160

L'effectif de la garde nationale est 2P/25

dont un quart se présentera au rappel P/50

L'effectif des gardes journalières fournies

par la troupe sera P/250

La troupe disponible fera les 2/3 de son effectif total.

Le chiffre des gardes nationaux de province, accourus

2 ou 3 jours après au secours de l'autorité,

s'élèvera peut-être à P/20

La garnison nécessaire pour avoir de suite, et sans

compter sur ce dernier secours tardif ou incertain,

moitié en sus des plus gros rassemblements hostiles

possibles, sera P/20

Le chiffre maximum des hommes sur lesquels l'émeute

pourrait compter, hommes la plupart accourus à cet

effet du dehors, s'élèverait peut-être, dans les

circonstances les plus critiques, à P/30

Insurrections et guerre des barricades dans les grandes villes par le général de brigade Roguet · 第 31 / 60 题