72. Commençons par l'exposé des principes généraux qui ont rapport à la
force morale de la troupe et à son maintien en toutes circonstances.
Il est d'abord nécessaire de rappeler huit assertions relatives à
l'emploi de l'armée dans les troubles civils; on avait donné beaucoup
trop d'importance aux trois premières; les militaires et les hommes
d'État ne peuvent les admettre, même très-exceptionnellement et avec les
plus grandes restrictions. Les trois dernières sont moins contestables.
1° Le lendemain même d'une révolution, a-t-on dit, la troupe serait
moins apte à faire cette guerre, sans aucune préoccupation.
2° Il y aurait même, dans ce premier moment, lieu de ne pas trop
s'exagérer ce service, qui, peu de jours après, serait décisif.
3° La troupe obtiendra immédiatement un succès complet, si la garde
nationale marche avec elle; dans le cas contraire, il faudra moins
espérer de la prompte efficacité de son action.
4° Un gouvernement régulier et national peut être forcé d'avoir,
quelquefois, recours à ce moyen extrême.
5° Dans ce genre de guerre, le tort et la défaite sont presque toujours
pour le parti qui donne lieu à la lutte; le succès et le droit pour le
Pouvoir qui se défend et sait se laisser attaquer.
6° Les forces morales sont incommensurables par rapport aux forces
matérielles: 10,000 hommes de secours que l'autorité peut recevoir sont
plus, pour elle, que 20,000 hommes à la présence desquels les partis
sont habitués.
7° Si, dans la guerre ordinaire, le moral joue le plus grand rôle, il a
une autre importance dans une guerre d'émeutes, au milieu des
hésitations ou du délire des partis, et des embarras du Pouvoir.
8° Les troupes doivent donc, en général, être tenues à proximité des
villes où la tranquillité peut être compromise, plutôt que dans ces
villes mêmes où elles pourraient, quelquefois, être disséminées dans une
lutte mal engagée.
* * * * *
73. Ajoutons que les armées n'ont pas une valeur égale et constante,
surtout aux époques critiques de la vie des nationalités; il y a, pour
cela, une infinité de raisons dont le sujet de ce livre ne comporte pas
le développement: quatre principales doivent cependant être rappelées:
la discipline, l'administration, le maintien de l'effectif des
disponibles, la bonne composition des cadres.
L'administration et la discipline font les armées patientes, durables,
laborieuses, invincibles: avec elles le soldat est heureux, puisqu'il
est pourvu aussi bien que possible, et qu'il sait ce qu'exige de lui une
volonté intelligente, non capricieuse au gré des instants.
Le militaire qui, tous les jours, et jusque dans les moindres choses,
aura contracté l'habitude impérieuse de la règle et du devoir, n'y
échappera jamais dans les circonstances les plus grandes, les plus
difficiles, et même à l'heure suprême des Gouvernements où la mollesse
et le scepticisme ont quelquefois plus de latitude.
74. L'effectif, ou plutôt le maintien de l'effectif des disponibles, est
une des premières causes d'ordre et de force morale: un corps qui, au
jour d'une action, d'une opération militaire importante, a moitié moins
de l'effectif disponible qu'il pourrait déployer, n'est capable que de
la moitié de ce qu'il doit au pays; bien plus, le découragement qui
résulte de cette situation fâcheuse, les vices dont elle provient,
réduisent réellement sa force morale au quart de celle d'un autre
régiment qui se serait mieux maintenu: souvent même, l'effet si
rapidement progressif du désordre rend cette troupe d'un secours douteux
ou négatif.
Le maintien de l'effectif résulte de l'observation constante et
intelligente de l'administration, de la discipline et des règles
militaires: le soldat qui n'a pas ce qu'on peut lui procurer, qui n'est
pas commandé comme il doit l'être et par qui il le faut, qui n'est pas
utilisé comme le veulent les règlements, ce soldat, ailleurs précieux et
inépuisable élément de gloire, prend l'habitude du désordre; il s'use au
milieu des difficultés et du vice incessant d'une position rendue
impossible; il végète dans les hôpitaux, échappe à ses chefs et au
service de mille manières, ou succombe écrasé par un surcroît de devoirs
devenus d'autant plus grands pour ceux qui restent auprès du drapeau:
cent soldats ne sont pas égaux à cent soldats; ils valent d'autant plus
que tous les éléments précédents se sont mieux maintenus autour et
au-dessus d'eux; d'autant moins qu'ils ont été davantage négligés ou
méprisés.
L'art si difficile du commandement se compose de deux parties bien
distinctes: créer et entretenir l'élément de combat; le mettre en
action. Aucuns succès durables ne peuvent être obtenus sans le concours
de toutes deux.
75. Les cadres font aussi les armées qu'ils fortifient, qu'ils dominent,
qu'ils entraînent aux plus grandes choses, s'ils sont vigoureux, riches
de capacité, d'avenir, d'audace et de dévouement; ils forment, autour du
chef, au-dessus des soldats, une atmosphère entraînante qui, bonne ou
mauvaise, rend tout facile ou impossible: ils méritent la plus active,
la plus constante sollicitude.
Turenne, qu'il ne faut pas se lasser de citer, exécuta de grandes
choses dans ces temps d'anarchie où tout marche vers l'impossible; il
les exécuta avec de petits corps de troupes admirablement administrés et
dont il soignait lui-même l'éducation militaire par un sollicitude de
tous les jours, préparant chaque fois, dans d'immortelles conférences où
s'échappaient les secrets de la victoire, ses officiers aux efforts
surhumains que les circonstances exigeaient.
Napoléon doubla la force des légions impériales par l'admirable
composition de ses cadres. Ne se fiant même pas il sa prodigieuse
activité d'investigation, à sa profonde connaissance des hommes dont il
ne perdait aucun de vue, il aimait à reproduire, sous ce rapport, toute
sa volonté, toute sa persévérance, au milieu de nombreuses et de
lointaines armées, par des généraux de confiance longtemps éprouvés,
sous ses yeux, comme créateurs et conservateurs de l'élément de combat.
Il doubla surtout ses forces par d'inimitables proclamations, dont
l'héroïque poésie fera battre le coeur des soldats jusqu'aux derniers
âges du monde.
Ainsi il put longtemps soutenir une lutte prodigieuse, et contre
l'Europe, et contre les éléments, et contre des désastres successivement
accumulés, par ceux-ci, comme pour lui rappeler les limites dont aucun
génie humain n'avait jamais eu, encore, ni la force, ni l'audace
d'approcher.
Au dernier jour d'action et de gloire impériales, le monde étonné voit
Napoléon impassible, seul avec une poignée de soldats privés de tout, au
milieu des masses d'armées ennemies, étreindre, entraîner encore d'un
bras vigoureux, sous ses aigles toujours redoutées, la victoire
expirante de lassitude et d'efforts.
D'immortels cadres, qui ne croyaient rien d'impossible parce qu'ils
avaient déjà tant de fois fait ou vu faire tout ce qui est humainement
exécutable, et quelques jeunes paysans apprenant la charge en douze
temps dans les combats de chaque jour, partageront, avec le génie des
temps modernes, la gloire de cette grande lutte et de ces grands revers.
Mais c'est trop insister sur ces quatre principaux éléments de la force
des armées; il eût été mieux, surtout pour les temps d'anarchie, de n'en
compter qu'un seul: _le respect et l'habitude constante de la règle_,
d'où découlent nécessairement tous les autres, même la force morale.
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76. Une capitale soulevée est un champ de bataille des plus difficiles
par son étendue, les péripéties morales qui le compliquent, l'imprévu
qui y règne, les masses rapidement impressionnables au milieu desquelles
on agit, le terrain inextricable, le danger, quelquefois même la
nécessité de beaucoup de détachements; les positions, qui peuvent les
compromettre; l'importance, la diversité des résultats; le nombre des
partis, entre lesquels il faut choisir de suite, et sans perdre les
instants précieux aussi fugitifs que décisifs qui les conseillent; les
influences, les impressions, les exigences au milieu desquelles le chef
militaire est obligé de se débattre; les émotions progressives et
rapides qui aggravent tout autour de lui; la difficulté de savoir juger,
dans chaque circonstance, l'état dominant des esprits; ce qu'il permet
d'employer de rigueur et d'énergie, de manière à faire constamment
progresser la répression, sans accroître imprudemment l'excitation.
77. Pour une pareille lutte, le chef ne peut avoir trop de supériorité,
de fermeté, de calme, de jugement, de prudence ou de prévoyance habile.
Cette lutte devient tout-à-coup des plus graves; elle menace l'existence
du Pouvoir et de la société entière un moment après celui où elle
paraissait sans importance.
Le Gouvernement lui-même, presque toujours alors directement attaqué, et
par conséquent affaibli, doit avoir toutes ces qualités, en conserver
l'usage, et cependant les mettre entièrement à la disposition d'un chef
militaire, en qui il ait pleine confiance.
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78. En face de l'insurrection qui ne cesse pas d'être unie et
vigoureuse, en vue du renversement qu'elle se propose, les changements
de commandants militaires, de ministres, et à plus forte raison de chef
de l'État, sont toujours dangereux et décisifs.
79. Les divisions et sous-divisions, dans le commandement militaire,
doivent être assez nombreuses pour que partout la répression soit
prompte, énergique et éclairée; sans qu'il y ait lieu d'attendre une
direction qui ne peut partir de loin, quant aux détails d'exécution.
Un arrondissement de 400 à 800 hectares d'étendue, de 50 à 100,000 âmes
de population, est une unité de résistance partielle des plus
convenables; la répression y sera forte du concours de tous les moyens
d'action, de l'influence d'une autorité municipale et de la légion de
garde nationale directement intéressées au maintien de l'ordre.
La répression se multiplie autant qu'il est nécessaire, mais partout
sous une direction unique; les gardes nationales, l'armée,
l'administration, la police, le pouvoir judiciaire, la gendarmerie,
doivent réunir leurs forces et centraliser leur impulsion, avec les
services administratifs, dans des _quartiers généraux-magasins_ établis
aux mairies, ou aux chefs-lieux de circonscriptions civiles, sous les
ordres de commandants militaires investis des pouvoirs de l'état de
siége.
80. Trop souvent une faible insurrection semble tenir en échec le double
et quelquefois même le triple de ses forces réelles, à l'aide du
concours apparent des curieux et indécis trois ou quatre fois plus
nombreux.
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