29. L'émeute qui eut lieu à Bruxelles, du 22 au 26 septembre 1830, donne
lieu aux observations suivantes:
Le 22, une division hollandaise de 12,000 hommes, arrivée en vue de la
ville, ne profita pas de l'imprudence que commirent les révoltés d'aller
au-devant d'elle: cette division pouvait attirer les insurgés à une
affaire décisive et les envelopper.
On négligea de s'emparer des portes ou de les masquer; l'arrivée des
secours entretint le moral des rebelles, et décida, le 27, l'évacuation
de la ville.
* * * * *
30. En novembre 1831, le lieutenant général Roguet, ayant à combattre, à
Lyon, avec peu de troupes, à la suite des journées de juillet, une
première et sérieuse insurrection, rallia ses forces, par une sortie
vigoureuse à travers le faubourg Saint-Clair, sur la position de
Montessuy.
Il maintint l'honneur du drapeau, prit sur lui de donner des ordres aux
troupes et gardes nationales des divisions voisines, les fit converger
sur Lyon en poste ou en bateau à vapeur, et réunit du grands moyens
contre l'insurrection bientôt effrayée de son isolement.
Peu de jours après, le duc d'Orléans put rentrer, avec une véritable
armée, dans la ville déjà soumise.
* * * * *
31. Lors des émeutes des 5 et 6 juin, les premières qui, à Paris,
menacèrent le Gouvernement de juillet, un ministre exprimait au conseil
ses inquiétudes; quelqu'un proposa de signer l'ordre suivant: «_Le
maréchal Lobeau, investi du commandement supérieur de toutes les forces
réunies dans et autour de la capitale, est chargé, sur sa
responsabilité, d'y rétablir l'ordre._» La signature apposée, on dit:
_Maintenant il n'y a plus rien à faire_.
L'émeute fut vigoureusement comprimée, nonobstant des fautes de détail
et l'apparition inquiétante de quelques groupes hostiles de gardes
nationaux, vrais ou supposés. Le roi saisit habilement le moment de sa
rentrée dans Paris et la rendit décisive.
Dans ces journées et celles qui successivement menacèrent l'existence du
Gouvernement de juillet, celui-ci fut chaque fois sauvé grâces aux
circonstances suivantes:
1° Unité de commandement militaire dans la 1re division;
2° Concours de la majeure partie de la garde nationale;
3° Lassitude dans la bourgeoisie de tous genres de troubles, par suite
de la révolution de juillet, encore trop récente, et aux périls de
laquelle on avait miraculeusement échappé;
4° Défaut de prétexte plausible pour l'émeute qui voulait évidemment une
révolution et ne savait pas neutraliser, égarer la population, en
masquant ses projets;
5° Intervention utile, au moment décisif, du roi et des princes;
6° Enfin, l'ascendant de la vieille expérience du maréchal Soult et de
toutes les traditions militaires qu'il représentait.
«Le gouvernement ne doit pas dédaigner des troubles qui ont déjà
plusieurs fois eu lieu sans danger; quoique tout nuage n'excite pas une
tempête, il en viendra, s'il en passe beaucoup, enfin un qui crèvera et
donnera le vent.
«BACON.»
* * * * *
32. L'émeute de Clermont-Ferrand, dans les journées des 9, 10 et 11
septembre 1841, donne lieu aux remarques suivantes:
Le 9, à 6 heures et demie du soir, une compagnie du 16e léger, chargée
de protéger l'opération du recensement contre 200 factieux, reçoit
prématurément l'ordre du faire feu; des gardes nationaux, mêlés aux
groupes pour les calmer, sont atteints. La population exaspérée se
prépare au combat, qui commence le lendemain matin.
Le 10, à midi, les 1,200 hommes du 16e léger et les dragons se
concentrent et se barricadent autour de la préfecture, de la mairie, sur
les places de la Poterne et d'Espagne. L'absence de postes aux
barrières, de patrouiller dans et autour de la ville, permet l'entrée
des paysans des environs; une barricade est élevée de la maison Uscale,
à la Petite-Fontaine.
Pendant le combat, de 6 heures du soir à minuit, la troupe ne perd que
la position de la poudrière.
Les insurgés établissent des postes chez les boulangers de la ville
basse, et songent à couper l'eau à la ville haute. Dans leurs attaques
infructueuses, ils ont 50 tués et 100 blessés.
Le 11, après quarante-huit heures de pillage, les insurges abandonnent
la ville et se retirent dans deux villages voisin. Le lendemain, la
troupe reprend toutes les positions évacuées.
De l'infanterie et de l'artillerie furent envoyées de Lyon et de
Bourges; les troubles de Moulins, Mâcon et Châlons, empêchèrent les
garnisons de ces villes d'arriver.
* * * * *
33. Pendant la lutte, plus politique que militaire, mais si sérieuse de
février 1848, on remarque un concours de circonstances fatalement
décisives.
Une revue étrangère, bien informée, a traité ce sujet de manière à ne
plus laisser rien à dire de nouveau après elle. Nonobstant son point de
vue particulier, nous la prendrons pour guide, chaque fois que nous
aurons il parler des mêmes événements.
Elle a signalé, avant tout, une prospérité inouïe qui, exaltant les
ambitions et poussant chacune au delà des limites de la prudence, avait
amené un véritable malaise dans les affaires.
Un nombre d'ennemis, et parmi lesquels de très-redoutables,
successivement grossi d'année en année, par tant d'ambitions non
satisfaites.
Peu pour défendre résolument le présent, quelque riche d'avenir qu'il
fût; beaucoup trop pour l'attaquer. Chez tous, un vague et inexplicable
désir d'innovation.
Ensuite, on a remarqué le défaut d'unité dans le commandement de toutes
les forces militaires réunies à Paris.
La moins bonne partie de la garde nationale s'assembla d'abord et devint
maîtresse des plus importantes positions; le reste, abandonné aux
menées des partis, passa successivement de l'inquiétude à
l'indifférence, de celle-ci à la turbulence ou à l'hostilité.
De graves changements dans les commandements militaires les plus
importants, intempestivement faits, au moment le plus critique, quant au
personnel et aux circonscriptions.
Une succession rapidement fatale de ministres et de commandants de la
garde nationale, qui n'eurent même pas le temps d'agir et de se faire
connaître.
Un moment, le Roi veut rallier son gouvernement, son armée autour de
Vincennes: heureuse pensée qui n'est pas suivie.
Un changement de règne, dans une pareille crise, devait immédiatement
briser, disperser tous les pouvoirs, décourager les plus fermes
dévouements; la prépondérance, que le roi exerçait autour de lui, ne
pouvait alors être ni déléguée, ni suppléée, ni supprimée.
On sait comment fut accueillie la courageuse démarche de la duchesse
d'Orléans, du duc de Nemours et des deux jeunes princes: dans cette
heure solennelle, un groupe d'inconnus, d'étrangers peut-être, dispose
de la société surprise.
La chambre, cornue tous les pouvoirs légaux, devait être méconnue tant
qu'elle resterait sous la pression de l'émeute; il était urgent de s'y
dérober; il fallait suivre cette autre pensée de rallier l'armée à
Saint-Cloud; un fatal et généreux espoir entraîna la monarchie.
Au milieu de si graves événements, on ne fut pas assez en rapport avec
les populations.
On a aussi constaté le défaut d'approvisionnements nécessaires; le long
stationnement des troupes au milieu des rassemblements; leur emploi en
fortes colonnes isolées, sans les points d'appui indispensables.
Enfin, ajoute-t-on, une pensée générale d'opposition, dans le but
d'arracher quelques réformes à un Gouvernement qu'on ne voulait pas
renverser, mais d'autant plus violemment attaqué qu'on le croyait
inébranlable; pas assez de croyance au droit, ou plutôt au devoir de
résister à l'anarchie; beaucoup trop de confiance dans la force de la
légalité et dans la raison du pays.
«Le prince ne doit pas mesurer le danger sur la justice des motifs qui
ont aliéné les esprits, ce serait supposer au peuple plus de raison
qu'il n'en a: souvent il regimbe contre ce qui peut lui être le plus
utile.»
«BACON.»
Ce Gouvernement s'est manqué à lui-même, par trop de confiance dans ses
bonnes intentions et dans l'évidente nécessité de son existence; il eut,
d'ailleurs, le tort grave de prendre au sérieux le régime
constitutionnel dans un pays où, à de certains jours, rien ne paraît
être sérieux.
Mais, a-t-on dit, pourquoi chercher les causes d'une catastrophe qui
restera inexplicable?
Une royauté paraissait forte par sa tête, par ses rejetons, par son
avenir, par les principes divers qu'elle représentait, par sa nécessité,
par une armée, des ministres, des généraux également éprouvés; cette
royauté, dont l'origine remontait aux premiers âges de notre monarchie,
et qui rappelait à la France ses plus grandes splendeurs, avait fait
trôner auprès d'elle, pendant 18 années de prospérité inouïe, les
principes les plus sages de la bourgeoisie: en trois jours elle fut
jetée aux abîmes.
La postérité aura peine à le comprendre; les contemporains, pour qui
l'instabilité était devenue habitude ou besoin, en sont eux-mêmes encore
étonnés.
Les chefs des peuplades sauvages ont d'autant plus d'inquiétude et de
vigilance que leurs tribus sont plus prospères; que les récoltes, que
les troupeaux sont plus riches; ils disent alors: _Méfie-toi, la
prospérité, c'est l'ivresse_: On s'est demandé s'il devait en être de
même des peuples civilisés?...
* * * * *
34. Lors de l'émeute de juin 1848, toutes les forces avaient d'abord été
concentrées près des Invalides, à l'extrémité du quartier militaire de
la capitale, sans détachements dans les faubourgs Saint-Antoine,
Saint-Marceau et Saint-Denis, comme centres extérieurs de résistance;
les approvisionnements de combat étaient insuffisants; la lutte fut
sanglante.
Grâce au pouvoir unique et respecté de l'Assemblée, au péril évident qui
menaçait la société, à de nobles dévouements dans l'armée et la garde
nationale, à la précision, à la vigueur des opérations, à l'élan des
provinces, le succès définitif resta assuré.
L'arrivée d'un grand convoi de munitions fut décisive.
Pour ces divers motifs, vu les circonstances et le faible effectif des
troupes au premier moment, cette concentration, sur l'opportunité de
laquelle les militaires et les hommes d'état seront souvent partagés,
fut peut-être utile; ces journées eurent, d'ailleurs, après celles de
février une immense portée. Honneur aux généraux et aux soldats! Honneur
à tant de victimes du plus noble devoir!
* * * * *
35. L'émeute du 13 juin 1849, si heureusement comprimée, prouve que le
plus souvent ces sortes de mouvements commencent par une grande
démonstration; une colonne se porte, avec un drapeau ou à un certain cri
de ralliement, à un lieu convenable pour faire éclater la révolte.
Attendre cette colonne à l'endroit choisi pour couronner la
manifestation; chercher à résister de front à une masse qui se grossit
en avançant de toute la foule des curieux, et dont la force morale peut
devenir irrésistible au terme, serait une faute.
Il faut charger transversalement sur ses flancs allongés; une double
masse, composée de cavalerie en tête et d'infanterie, débouche d'une rue
latérale; chaque colonne rabat sur l'un des deux côtés, et refoule la
moitié séparée jusqu'à une bonne position, dont on occupe toutes les
avenues; La cavalerie charge au milieu; l'infanterie l'appuie à droite
et à gauche.
* * * * *
36. Ces luttes, quelquefois usitées chez les anciens, très-souvent au
moyen-âge, sont devenues plus sérieuses aujourd'hui, par suite de
l'usage des armes à feu; du grand nombre de grosses voitures, barricades
roulantes en circulation dans les grandes villes; de la nature du pavage
des rues et des constructions qui les bordent; du système de recrutement
qui jette chaque année, en dehors des armées, la partie la plus
militaire de la population dès-lors déclassée; de l'extension exagérée
de l'industrie; de la misère accidentelle qu'elle occasionne, dans des
masses agglomérées d'ouvriers de même état; d'un luxe surabondant
d'aspirants aux fonctions publiques de tous les degrés; mais, surtout,
d'une centralisation imprudente et de l'affaiblissement graduel de tous
les pouvoirs.
De l'examen de chacun des faits précédents résultent des principes
généraux et la nécessité de les modifier selon les circonstances.
Nous essaierons de tenir compte de ces graves enseignements. Problème
difficile, important, digne des méditations des hommes d'état, des
militaires et des amis de l'humanité, non dans l'intérêt de la France
mais de l'Europe: la première a eu trop à souffrir des révolutions pour
désormais s'y exposer.
* * * * *
Heureuse la nouvelle génération européenne, si le hideux tableau des
luttes intestines, des excès barbares des âges passés; si le souvenir
plus saisissant des jours néfastes qui l'ont vu grandir, pouvait la
dégoûter, pour longtemps, de l'anarchie, et rendre oiseuse toute
préoccupation à l'égard des moyens de prévenir ou de réprimer les
désordres de la guerre civile.