Considérez à ce moment, vers 1521, l'intérieur d'un diocèse, celui de

Lincoln, par exemple[339], et jugez par cet exemple de la manière dont

la machine ecclésiastique travaille par toute l'Angleterre, multipliant

les martyres, les haines et les conversions. L'évêque Longland fait

appeler les parents des accusés, frères, femmes et enfants, et leur

défère le serment; comme ils ont déjà été poursuivis et qu'ils ont

abjuré, il faut bien qu'ils avouent, sinon ils sont relaps, et les

fagots sont prêts. Voilà donc qu'ils dénoncent leurs proches et

eux-mêmes. L'un a enseigné à un autre en anglais l'épître de saint

Jacques. Celui-ci, ayant oublié plusieurs mots du _Pater_ et du _Credo_

latins, ne sait plus les réciter qu'en anglais. Une femme a détourné son

visage de la croix qu'on portait le matin de Pâques. Plusieurs, à

l'église, surtout au moment de l'élévation, n'ont pas voulu dire de

prières et sont restés assis, «muets comme des bêtes.» Trois hommes,

dont un charpentier, ont passé ensemble une nuit lisant un livre de

l'Écriture. Une femme grosse est allée communier sans être à jeun. Un

chaudronnier a nié la présence réelle. Un briquetier a gardé en sa

possession l'Apocalypse. Un batteur en grange a dit, en montrant son

ouvrage, qu'il était en train de faire sortir Dieu de la paille.

D'autres ont mal parlé des pèlerinages, ou du pape, ou des reliques, ou

de la confession. Et là-dessus, cinquante d'entre eux sont condamnés

dans la même année à abjurer, à promettre de dénoncer autrui, et à faire

toute leur vie pénitence, sous peine d'être relaps et brûlés comme tels.

On les enferme en différentes abbayes; ils y seront nourris d'aumônes et

travailleront pour mériter qu'on les nourrisse; ils paraîtront avec un

fagot sur l'épaule au marché et à la procession du dimanche, puis dans

une procession générale, puis au supplice d'un hérétique; ils jeûneront

au pain et à l'eau tous les vendredis de leur vie, et porteront une

marque visible sur leur joue. Outre cela six seront brûlés vifs, et les

enfants de l'un d'eux, John Scrivener, sont obligés de mettre eux-mêmes

le feu au bûcher de leur père. Croyez-vous que, l'homme brûlé ou

enfermé, tout soit fini? On se tait, je le veux bien, et on se cache;

mais les longs souvenirs et les ressentiments amers subsistent sous le

silence forcé. Ils ont vu[340] leur camarade, leur parent, leur frère

lié par une chaîne de fer, les mains jointes, priant au milieu de la

fumée pendant que la flamme noircissait sa peau et faisait fondre sa

chair. De tels spectacles ne s'oublient pas; les dernières paroles

prononcées sur les fagots, les appels suprêmes à Dieu et au Christ

demeurent dans leur coeur, tout-puissants et ineffaçables. Ils les

emportent avec eux et les méditent tout bas dans les champs, à leur

ouvrage, quand ils se croient seuls; et là-dessus, obscurément,

passionnément, les têtes travaillent. Car, par delà cette sympathie

universelle qui range tout homme du côté des opprimés, il y a le

sentiment religieux qui fermente. La crise de la conscience a commencé,

elle est naturelle à cette, race; ils songent à leur salut, ils

s'alarment de leur état, ils s'effrayent des jugements de Dieu, ils se

demandent si, en demeurant sous l'obéissance et sous les rites qu'on

leur impose, ils ne deviennent pas coupables et ne méritent pas d'être

damnés. Est-ce avec des prisons et des supplices qu'on étouffera cette

terreur? Crainte contre crainte, il ne reste qu'à savoir laquelle des

deux sera la plus forte. On le saura bientôt; car le propre de ces

anxiétés intérieures, c'est de s'accroître sous la contrainte et

l'oppression; comme une source vive qu'on essaye en vain d'écraser sous

les pierres, elles bouillonnent, et s'entassent, et regorgent, jusqu'à

ce que leur trop-plein déborde, disjoignant ou crevant la maçonnerie

régulière sous laquelle on a voulu les enterrer. Dans la solitude des

champs, aux longues veillées d'hiver, l'homme rêve; bientôt il a peur et

devient morne. Le dimanche à l'église, quand on l'oblige à se signer, à

s'agenouiller devant la croix, à recevoir l'hostie, il frémit, se croit

en péché mortel. Il cesse de parler à ses amis; il demeure pendant des

heures, la tête penchée, triste; la nuit, sa femme l'entend soupirer, et

il se lève ne pouvant dormir. Représentez-vous cette figure pâlie,

angoisseuse, et qui porte sous sa roideur et sous son flegme une ardeur

secrète; on la retrouve encore en Angleterre dans ces pauvres sectaires

râpés qui, une Bible à la main, se mettent tout d'un coup à prêcher au

milieu d'un carrefour, dans ces longues faces qui, après le service,

n'ayant point eu assez de prières, entonnent un psaume dans la rue. La

sombre imagination a tressailli, comme une femme enceinte, et son fruit

grossit chaque jour déchirant celui qui le porte. Le long hiver boueux,

la plainte du vent qui se lamente dans les poutres mal jointes du toit,

la mélancolie du ciel incessamment noyé de pluies ou cerné de nuages,

assombrissent encore le lugubre rêve. Désormais il a pris son parti, il

veut être sauvé coûte que coûte. Au péril de sa vie, il se procure

quelqu'un de ces livres qui enseignent la voie du salut, le _Guichet de

Wicleff_, l'_Obéissance du chrétien_, parfois la _Révélation de

l'Antéchrist par Luther_, mais surtout quelques portions de la parole de

Dieu, que Tyndal vient de traduire. Tel a caché ses livres dans le creux

d'un arbre; un autre apprend par coeur une épître ou un évangile, afin

de pouvoir y penser tout bas, même en présence des dénonciateurs. Seul à

seul, quand il est sûr de son voisin, il lui en parle, et quand un

paysan parle de cette sorte à un paysan, un ouvrier à un ouvrier, vous

savez quel est l'effet. «C'est par les fils des _yeomen_ surtout, dit

Latimer, que la foi du Christ s'est maintenue en Angleterre[341],» et ce

sera plus tard avec des fils de _yeomen_, que Cromwell gagnera ses

victoires puritaines. Quand un chuchotement court ainsi dans le peuple,

toutes les voix officielles crient inutilement; la nation a rencontré

son poëme, elle bouche ses oreilles aux importuns qui tâchent de l'en

distraire, et bientôt elle le chantera de toute sa voix et de tout son

coeur.

Cependant la contagion avait gagné même les gens officiels, et Henri

VIII enfin permettait de publier la Bible anglaise[342]. L'Angleterre

avait son livre. «Quiconque pouvait acheter le livre, dit Strype, ou le

lisait assidûment, ou se le faisait lire par d'autres, et plusieurs

personnes d'âge apprirent à lire pour cet objet.» Des pauvres, le

dimanche, se rassemblaient au bas de l'église pour le lire. Un jeune

homme, Maldon, contait plus tard qu'il avait mis ses économies avec

celles d'un apprenti de son père pour acheter un Nouveau Testament, et

que, par crainte de son père, ils l'avaient caché dans leur paillasse.

En vain le roi, dans sa proclamation, avait ordonné aux gens «de ne pas

trop accorder à leur propre sens, à leurs imaginations, à leurs

opinions; de ne pas raisonner publiquement là-dessus dans leurs tavernes

publiques et dans leurs débits de bière, mais d'avoir recours aux gens

doctes et autorisés;» la semence germait, et on aimait mieux en croire

Dieu que les hommes. Maldon déclarait à sa mère qu'il ne

s'agenouillerait plus devant le crucifix, et son père furieux le rouait

de coups et voulait le pendre. La préface elle-même appelait les gens à

l'étude indépendante, disant que «l'évêque de Rome a tâché longtemps de

priver le peuple de la Bible..., pour l'empêcher de découvrir ses tours

et ses mensonges..., sachant bien que si le clair soleil de la parole de

Dieu apparaissait dans la chaleur du jour, il dissiperait le brouillard

pestilentiel de ses diaboliques doctrines.» Même de l'avis des gens

officiels, c'est donc la vérité pure et tout entière qui est là, non pas

la simple vérité spéculative, mais la vérité morale sans laquelle nous

ne pouvons bien vivre ni être sauvés. «Cherche dans l'Écriture, dit le

traducteur, principalement et avant tout les traités et les

contrats[343] faits entre Dieu et nous, c'est-à-dire la loi et les

commandements que Dieu nous fait, et ensuite, la grâce et le pardon

qu'il promet à tous ceux qui se soumettent à sa loi. Car toutes les

promesses, partout, dans toute l'Écriture, enferment un traité;

c'est-à-dire que Dieu _s'engage à t'accorder cette grâce_ à cette

condition seulement que tu t'efforceras toi-même de garder ses lois.»

Quel mot! et avec quelle ardeur, des hommes tourmentés par les reproches

incessants d'une conscience scrupuleuse et par le pressentiment de

l'éternité obscure, vont-ils appliquer sur ces pages toute l'attention

de leurs yeux et de leur coeur!

J'ai devant moi un de ces vieux in-folios carrés[344], en lettres

gothiques, où des pages usées par les doigts calleux ont été

raccommodées, où une vieille estampe rend sensible aux pauvres gens les

exploits et les menaces du Dieu tonnant, où la préface et la table

indiquent aux simples la morale qu'il faut tirer de chaque histoire

tragique, et l'application qu'il faut faire de chaque précepte ancien.

Une partie de la langue et la moitié des moeurs anglaises sortent de là:

encore aujourd'hui le pays est _biblique_[345]; ce sont ces gros livres

qui ont transformé l'Angleterre de Shakspeare. Tâchez, pour comprendre

ce grand changement, de vous représenter ces yeomen, ces boutiquiers

qui, le soir, étalent cette Bible sur leur table, et la tête nue, avec

vénération, écoutent ou lisent un de ses chapitres. Songez qu'ils n'ont

point d'autres livres, que leur esprit est vierge, que toute impression

y fera un sillon, que la monotonie de la vie machinale les livre tout

entiers aux émotions neuves, qu'ils ouvrent ce livre non pour se

distraire, mais pour y chercher leur sentence de vie et de mort; enfin

que l'imagination sombre et passionnée de la race les exhausse au niveau

des grandeurs et des terreurs qui vont passer sous leurs yeux. Tyndal,

le traducteur, a écrit parmi des sentiments pareils, condamné,

poursuivi, se cachant, l'esprit plein de l'idée de sa mort prochaine et

du grand Dieu pour lequel à la fin il est monté sur le bûcher; et les

spectateurs qui ont vu les remords de Macbeth et les meurtres de

Shakspeare peuvent entendre les désespoirs de David et les massacres

accumulés sous les Juges et sous les Rois. Le court verset hébraïque a

prise ici par son âpreté fruste. Ils n'ont pas besoin, comme les

Français, qu'on leur développe les idées, qu'on les explique en beau

langage clair, qu'on les modère et qu'on les lie[346]. La grave et

vibrante parole les ébranle du premier coup; ils l'entendent par

l'imagination et par le coeur; ils ne sont pas, comme nous, asservis à

la régularité de la logique, et le vieux texte, si heurté, si fier et si

terrible, peut garder dans leur langue sa sauvagerie et sa majesté.

Plus qu'aucun peuple de l'Europe, à force de concentration et de

rigidité intérieures, ils retrouvent la conception sémitique du Dieu

solitaire et tout-puissant: étrange conception qu'avec tous nos procédés

critiques nous parvenons à peine aujourd'hui à reformer en nous-mêmes.

Pour l'Hébreu, pour les puissants esprits qui ont rédigé le

Pentateuque[347], pour les prophètes et les auteurs des Psaumes, la vie,

telle que nous la concevons, s'est retirée des êtres, plantes, animaux,

firmament, objets sensibles, pour se reporter et se concentrer tout

entière dans l'Être unique dont ils sont les oeuvres et les jouets. La

terre est le marche-pied de ce grand Dieu, le ciel est son vêtement. Il

est dans ce monde, parmi ses créatures, comme un roi d'Orient dans sa

tente, parmi ses armes et ses tapis. Si vous entrez dans cette tente,

tout disparaît devant l'idée absorbante du maître; vous ne voyez que

lui; nulle chose n'a d'être propre et indépendant; ces armes ne sont

faites que pour sa main, ces tapis ne sont faits que pour son pied; vous

ne les imaginez que pliés pour lui et foulés par lui. Toujours le

redoutable visage et la voix grondante du dominateur irrésistible

apparaissent derrière ses instruments. Pareillement pour l'Hébreu, la

nature et les hommes ne sont rien par eux-mêmes; ils servent à Dieu; ils

n'ont point d'autre raison d'exister ni d'autre usage; ils s'effacent à

côté de l'Être solitaire et énorme qui, étalé et dressé comme une

montagne devant la pensée humaine, occupe et couvre à lui seul tout

l'horizon. En vain nous essayons, nous autres descendants des races

ariennes, de nous figurer ce Dieu dévorateur; nous laissons toujours

quelque beauté, quelque intérêt, quelque portion de vie libre à la

nature; nous n'atteignons le Créateur qu'à demi, avec peine, au bout

d'un raisonnement, comme Voltaire et Kant; nous faisons de lui plus

volontiers un architecte; nous croyons naturellement aux lois

naturelles; nous savons que l'ordre du monde est fixe; nous n'écrasons

pas les choses et leurs attaches sous le poids d'une souveraineté

arbitraire; nous ne nous figurons pas le sentiment sublime de Job qui

voit le monde frissonner et s'abîmer sous l'attouchement de la main

foudroyante; nous ne nous sentons plus capables de soutenir l'émotion

intense et de répéter l'accent extraordinaire des Psaumes, où, dans le

silence des êtres pulvérisés, rien ne subsiste que le dialogue du coeur

de l'homme et du Dominateur éternel. Ceux-ci, dans l'angoisse de la

conscience troublée et dans l'oubli de la nature sensible, le

recommencent en partie. Si la forte et âpre acclamation de l'Arabe qui

éclate comme une trompette à l'aspect du soleil levant et de la nudité

des solitudes[348], si les secousses intérieures, les courtes visions du

paysage lumineux et grandiose, si le coloris sémitique manque, du moins

le sérieux et la simplicité ont subsisté, et le Dieu hébraïque

transporté dans la conscience moderne n'est pas moins souverain dans

cette étroite enceinte que dans les sables et dans les montagnes d'où il

est sorti. Son image est réduite, mais son autorité est entière; s'il

est moins poétique, il est plus moral. Ils lisent avec étonnement et

tremblement l'histoire de ses oeuvres, les tables de ses ordonnances,

les archives de ses vengeances, la proclamation de ses promesses et de

ses menaces; ils s'en remplissent. On n'a jamais vu de peuple qui se

soit imbu si profondément d'un livre étranger, qui l'ait fait ainsi

pénétrer dans ses moeurs et dans ses écrits, dans son imagination et

dans son langage. Désormais ils ont trouvé leur roi, ils vont le suivre;

nulle parole laïque ou ecclésiastique ne prévaudra contre sa parole; ils

lui ont soumis leur conduite, ils exposeront pour lui leurs corps et

leurs vies, et s'il le faut, pour lui rester fidèles, un jour viendra où

ils renverseront l'État.

Ce n'est pas assez d'entendre ce roi, il faut encore lui répondre, et la

religion n'est complète que lorsque la prière du peuple vient s'ajouter

à la révélation de Dieu. En 1549, enfin, l'Angleterre reçoit son

Prayer-Book[349] des mains de Cranmer, Pierre Martyr, Bernard Ochin,

Mélanchthon; les principaux et les plus fervents des réformateurs de

l'Europe ont été appelés pour «composer un corps de doctrines conformes

à l'Écriture,» et pour exprimer un corps de sentiments conformes à la

véritable foi des chrétiens. Admirable livre où respire tout l'esprit de

la réforme, où, à côté des touchantes tendresses de l'Évangile et des

accents virils de la Bible, palpitent la profonde émotion, la grave

éloquence, la générosité, l'enthousiasme contenu des âmes héroïques et

poétiques qui retrouvaient le christianisme et qui avaient connu les

approches du bûcher. «Père tout-puissant et miséricordieux, nous avons

erré et nous nous sommes égarés hors de tes voies, comme des brebis

perdues. Nous avons trop suivi les imaginations et les désirs de nos

propres coeurs. Nous avons péché contre tes lois saintes. Nous n'avons

point fait les choses que nous devions faire, et nous avons fait les

choses que nous devions ne point faire. Et il n'y a point de santé en

nous. Mais toi, Seigneur, aie pitié de nous, misérables pécheurs.

Épargne, ô Dieu, ceux qui confessent leurs fautes. Relève ceux qui sont

pénitents, selon tes promesses déclarées au genre humain par le Christ,

Jésus, Notre-Seigneur, et accorde-nous, ô miséricordieux Père, pour

l'amour de lui, que nous puissions à l'avenir avoir une vie pieuse,

droite et sage[350].... Dieu tout-puissant et éternel, qui ne hais rien

de ce que tu as fait, et qui pardonnes les fautes de tous ceux qui se

repentent, crée et fais en nous un coeur nouveau et contrit, afin que

nous déplorions, comme il convient, nos péchés, et que, reconnaissant

notre misère, nous puissions obtenir de toi pardon et rémission

entière[351]....» Toujours revient la même idée, l'idée du péché, du

repentir et de la rénovation morale; toujours la pensée maîtresse est

celle du coeur humilié devant la justice invisible et n'implorant sa

grâce que pour obtenir son redressement. Un pareil état d'esprit

ennoblit l'homme et met une sorte de gravité passionnée dans toutes les

importantes actions de sa vie. Il faut écouter la liturgie au lit des

mourants, au baptême des enfants, à la célébration des mariages.

«Veux-tu prendre cette femme pour ta légitime épouse, afin de vivre

ensemble selon le commandement de Dieu dans le saint état du mariage?

Veux-tu l'aimer, la soutenir, l'honorer, la garder dans la maladie et

dans la santé.... dans la bonne et la mauvaise fortune, dans la richesse

et dans la pauvreté.... et renonçant à toute autre, te garder à elle

seule aussi longtemps que vous vivrez tous les deux[352]?» Ce sont là

les vraies paroles de la loyauté et de la conscience. Nulle langueur

mystique ici ni ailleurs. Cette religion n'est point faite pour des

femmes qui rêvent, attendent et soupirent, mais pour des hommes qui

s'examinent, agissent et ont confiance, confiance en quelqu'un de plus

juste qu'eux. Quand l'homme est malade et que sa chair défaille, le

prêtre s'avance et lui dit: «Notre cher bien-aimé, sachez ceci: que le

Dieu tout-puissant est le Seigneur de la vie et de la mort et de toutes

les choses qui s'y rapportent, comme la jeunesse, la force, la santé, la

vieillesse, la débilité, la maladie; c'est pourquoi, quel que soit votre

mal, sachez avec certitude qu'il est une visitation de Dieu; et quelle

que soit la cause pour laquelle cette maladie vous est envoyée, que ce

soit pour éprouver votre patience ou servir d'exemple à autrui..., ou

pour corriger et amender en vous quelque chose qui offense les yeux de

votre Père céleste; sachez avec certitude que si vous vous repentez

véritablement de vos péchés et si vous portez patiemment votre maladie,

vous confiant à la miséricorde de Dieu et vous soumettant entièrement à

sa volonté..., elle tournera à votre profit et vous aidera dans la

droite voie qui conduit à la vie éternelle[353].» Un grand sentiment

mystérieux, une sorte d'épopée sublime et sans images apparaît

obscurément parmi ces examens de la conscience, je veux dire la

divination du gouvernement divin et du monde invisible, seuls

subsistants, seuls véritables en dépit des apparences corporelles et du

hasard brutal qui semble entre-choquer les choses. De loin en loin

l'homme entrevoit cet _au-delà_ et se relève du fond de son cloaque,

comme s'il avait respiré soudainement un air fortifiant et pur. Voilà

les effets de la prière publique rendue au peuple; car celle-ci a été

retirée du latin, reportée dans la langue vulgaire, et dans ce seul mot

il y a une révolution. Sans doute la routine, ici comme pour l'ancien

missel, fera insensiblement son triste office; à force de répéter les

mêmes mots, l'homme ne répétera souvent que des mots; ses lèvres

remueront et son coeur restera inerte. Mais dans les grandes angoisses,

dans les sourdes agitations de l'esprit inquiet et vide, aux funérailles

de ses proches, les fortes paroles du livre le retrouveront sensible;

car elles sont vivantes[354] et ne s'arrêtent pas dans les oreilles

comme le langage mort: elles entrent jusqu'à l'âme, et sitôt que l'âme

est remuée et labourée, elles y prennent racine. Si vous allez les

entendre dans le pays et si vous écoutez l'accent vibrant et profond

avec lequel on les prononce, vous verrez qu'elles y forment un poëme

national, toujours compris et toujours efficace. Le dimanche, dans le

silence de toutes les affaires et de tous les plaisirs, entre les murs

nus des églises de village, où nulle image, nul ex-voto, nul culte

accessoire ne vient distraire les yeux, les bancs sont pleins; les

puissants versets hébraïques heurtent comme des coups de bélier à la

porte de chaque âme, puis la liturgie développe ses supplications

imposantes, et par intervalles le chant de la congrégation vient avec

l'orgue soutenir le recueillement public. Rien de plus grave et de plus

simple que ce chant populaire; nulle fioriture, nulle cantilène; il

n'est point fait pour l'agrément de l'oreille, et néanmoins il est

exempt des tristesses maladives, de la lugubre monotonie que le moyen

âge a laissée dans notre plain-chant; ni monacal, ni païen, il roule

comme une mélopée virile et pourtant douce, sans contredire ni faire

oublier les paroles qu'il accompagne; ces paroles sont les psaumes[355]

traduits en vers et encore augustes, atténués mais non enjolivés. Tout

est d'accord, le lieu, le chant, le texte, la cérémonie, pour mettre

chaque homme, en personne et sans intermédiaire, en présence du Dieu

juste, et pour former une poésie morale qui soutienne et développe le

sens moral[356].

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5) · 第 20 / 34 段