Lincoln, par exemple[339], et jugez par cet exemple de la manière dont
la machine ecclésiastique travaille par toute l'Angleterre, multipliant
les martyres, les haines et les conversions. L'évêque Longland fait
appeler les parents des accusés, frères, femmes et enfants, et leur
défère le serment; comme ils ont déjà été poursuivis et qu'ils ont
abjuré, il faut bien qu'ils avouent, sinon ils sont relaps, et les
fagots sont prêts. Voilà donc qu'ils dénoncent leurs proches et
eux-mêmes. L'un a enseigné à un autre en anglais l'épître de saint
Jacques. Celui-ci, ayant oublié plusieurs mots du _Pater_ et du _Credo_
latins, ne sait plus les réciter qu'en anglais. Une femme a détourné son
visage de la croix qu'on portait le matin de Pâques. Plusieurs, à
l'église, surtout au moment de l'élévation, n'ont pas voulu dire de
prières et sont restés assis, «muets comme des bêtes.» Trois hommes,
dont un charpentier, ont passé ensemble une nuit lisant un livre de
l'Écriture. Une femme grosse est allée communier sans être à jeun. Un
chaudronnier a nié la présence réelle. Un briquetier a gardé en sa
possession l'Apocalypse. Un batteur en grange a dit, en montrant son
ouvrage, qu'il était en train de faire sortir Dieu de la paille.
D'autres ont mal parlé des pèlerinages, ou du pape, ou des reliques, ou
de la confession. Et là-dessus, cinquante d'entre eux sont condamnés
dans la même année à abjurer, à promettre de dénoncer autrui, et à faire
toute leur vie pénitence, sous peine d'être relaps et brûlés comme tels.
On les enferme en différentes abbayes; ils y seront nourris d'aumônes et
travailleront pour mériter qu'on les nourrisse; ils paraîtront avec un
fagot sur l'épaule au marché et à la procession du dimanche, puis dans
une procession générale, puis au supplice d'un hérétique; ils jeûneront
au pain et à l'eau tous les vendredis de leur vie, et porteront une
marque visible sur leur joue. Outre cela six seront brûlés vifs, et les
enfants de l'un d'eux, John Scrivener, sont obligés de mettre eux-mêmes
le feu au bûcher de leur père. Croyez-vous que, l'homme brûlé ou
enfermé, tout soit fini? On se tait, je le veux bien, et on se cache;
mais les longs souvenirs et les ressentiments amers subsistent sous le
silence forcé. Ils ont vu[340] leur camarade, leur parent, leur frère
lié par une chaîne de fer, les mains jointes, priant au milieu de la
fumée pendant que la flamme noircissait sa peau et faisait fondre sa
chair. De tels spectacles ne s'oublient pas; les dernières paroles
prononcées sur les fagots, les appels suprêmes à Dieu et au Christ
demeurent dans leur coeur, tout-puissants et ineffaçables. Ils les
emportent avec eux et les méditent tout bas dans les champs, à leur
ouvrage, quand ils se croient seuls; et là-dessus, obscurément,
passionnément, les têtes travaillent. Car, par delà cette sympathie
universelle qui range tout homme du côté des opprimés, il y a le
sentiment religieux qui fermente. La crise de la conscience a commencé,
elle est naturelle à cette, race; ils songent à leur salut, ils
s'alarment de leur état, ils s'effrayent des jugements de Dieu, ils se
demandent si, en demeurant sous l'obéissance et sous les rites qu'on
leur impose, ils ne deviennent pas coupables et ne méritent pas d'être
damnés. Est-ce avec des prisons et des supplices qu'on étouffera cette
terreur? Crainte contre crainte, il ne reste qu'à savoir laquelle des
deux sera la plus forte. On le saura bientôt; car le propre de ces
anxiétés intérieures, c'est de s'accroître sous la contrainte et
l'oppression; comme une source vive qu'on essaye en vain d'écraser sous
les pierres, elles bouillonnent, et s'entassent, et regorgent, jusqu'à
ce que leur trop-plein déborde, disjoignant ou crevant la maçonnerie
régulière sous laquelle on a voulu les enterrer. Dans la solitude des
champs, aux longues veillées d'hiver, l'homme rêve; bientôt il a peur et
devient morne. Le dimanche à l'église, quand on l'oblige à se signer, à
s'agenouiller devant la croix, à recevoir l'hostie, il frémit, se croit
en péché mortel. Il cesse de parler à ses amis; il demeure pendant des
heures, la tête penchée, triste; la nuit, sa femme l'entend soupirer, et
il se lève ne pouvant dormir. Représentez-vous cette figure pâlie,
angoisseuse, et qui porte sous sa roideur et sous son flegme une ardeur
secrète; on la retrouve encore en Angleterre dans ces pauvres sectaires
râpés qui, une Bible à la main, se mettent tout d'un coup à prêcher au
milieu d'un carrefour, dans ces longues faces qui, après le service,
n'ayant point eu assez de prières, entonnent un psaume dans la rue. La
sombre imagination a tressailli, comme une femme enceinte, et son fruit
grossit chaque jour déchirant celui qui le porte. Le long hiver boueux,
la plainte du vent qui se lamente dans les poutres mal jointes du toit,
la mélancolie du ciel incessamment noyé de pluies ou cerné de nuages,
assombrissent encore le lugubre rêve. Désormais il a pris son parti, il
veut être sauvé coûte que coûte. Au péril de sa vie, il se procure
quelqu'un de ces livres qui enseignent la voie du salut, le _Guichet de
Wicleff_, l'_Obéissance du chrétien_, parfois la _Révélation de
l'Antéchrist par Luther_, mais surtout quelques portions de la parole de
Dieu, que Tyndal vient de traduire. Tel a caché ses livres dans le creux
d'un arbre; un autre apprend par coeur une épître ou un évangile, afin
de pouvoir y penser tout bas, même en présence des dénonciateurs. Seul à
seul, quand il est sûr de son voisin, il lui en parle, et quand un
paysan parle de cette sorte à un paysan, un ouvrier à un ouvrier, vous
savez quel est l'effet. «C'est par les fils des _yeomen_ surtout, dit
Latimer, que la foi du Christ s'est maintenue en Angleterre[341],» et ce
sera plus tard avec des fils de _yeomen_, que Cromwell gagnera ses
victoires puritaines. Quand un chuchotement court ainsi dans le peuple,
toutes les voix officielles crient inutilement; la nation a rencontré
son poëme, elle bouche ses oreilles aux importuns qui tâchent de l'en
distraire, et bientôt elle le chantera de toute sa voix et de tout son
coeur.
Cependant la contagion avait gagné même les gens officiels, et Henri
VIII enfin permettait de publier la Bible anglaise[342]. L'Angleterre
avait son livre. «Quiconque pouvait acheter le livre, dit Strype, ou le
lisait assidûment, ou se le faisait lire par d'autres, et plusieurs
personnes d'âge apprirent à lire pour cet objet.» Des pauvres, le
dimanche, se rassemblaient au bas de l'église pour le lire. Un jeune
homme, Maldon, contait plus tard qu'il avait mis ses économies avec
celles d'un apprenti de son père pour acheter un Nouveau Testament, et
que, par crainte de son père, ils l'avaient caché dans leur paillasse.
En vain le roi, dans sa proclamation, avait ordonné aux gens «de ne pas
trop accorder à leur propre sens, à leurs imaginations, à leurs
opinions; de ne pas raisonner publiquement là-dessus dans leurs tavernes
publiques et dans leurs débits de bière, mais d'avoir recours aux gens
doctes et autorisés;» la semence germait, et on aimait mieux en croire
Dieu que les hommes. Maldon déclarait à sa mère qu'il ne
s'agenouillerait plus devant le crucifix, et son père furieux le rouait
de coups et voulait le pendre. La préface elle-même appelait les gens à
l'étude indépendante, disant que «l'évêque de Rome a tâché longtemps de
priver le peuple de la Bible..., pour l'empêcher de découvrir ses tours
et ses mensonges..., sachant bien que si le clair soleil de la parole de
Dieu apparaissait dans la chaleur du jour, il dissiperait le brouillard
pestilentiel de ses diaboliques doctrines.» Même de l'avis des gens
officiels, c'est donc la vérité pure et tout entière qui est là, non pas
la simple vérité spéculative, mais la vérité morale sans laquelle nous
ne pouvons bien vivre ni être sauvés. «Cherche dans l'Écriture, dit le
traducteur, principalement et avant tout les traités et les
contrats[343] faits entre Dieu et nous, c'est-à-dire la loi et les
commandements que Dieu nous fait, et ensuite, la grâce et le pardon
qu'il promet à tous ceux qui se soumettent à sa loi. Car toutes les
promesses, partout, dans toute l'Écriture, enferment un traité;
c'est-à-dire que Dieu _s'engage à t'accorder cette grâce_ à cette
condition seulement que tu t'efforceras toi-même de garder ses lois.»
Quel mot! et avec quelle ardeur, des hommes tourmentés par les reproches
incessants d'une conscience scrupuleuse et par le pressentiment de
l'éternité obscure, vont-ils appliquer sur ces pages toute l'attention
de leurs yeux et de leur coeur!
J'ai devant moi un de ces vieux in-folios carrés[344], en lettres
gothiques, où des pages usées par les doigts calleux ont été
raccommodées, où une vieille estampe rend sensible aux pauvres gens les
exploits et les menaces du Dieu tonnant, où la préface et la table
indiquent aux simples la morale qu'il faut tirer de chaque histoire
tragique, et l'application qu'il faut faire de chaque précepte ancien.
Une partie de la langue et la moitié des moeurs anglaises sortent de là:
encore aujourd'hui le pays est _biblique_[345]; ce sont ces gros livres
qui ont transformé l'Angleterre de Shakspeare. Tâchez, pour comprendre
ce grand changement, de vous représenter ces yeomen, ces boutiquiers
qui, le soir, étalent cette Bible sur leur table, et la tête nue, avec
vénération, écoutent ou lisent un de ses chapitres. Songez qu'ils n'ont
point d'autres livres, que leur esprit est vierge, que toute impression
y fera un sillon, que la monotonie de la vie machinale les livre tout
entiers aux émotions neuves, qu'ils ouvrent ce livre non pour se
distraire, mais pour y chercher leur sentence de vie et de mort; enfin
que l'imagination sombre et passionnée de la race les exhausse au niveau
des grandeurs et des terreurs qui vont passer sous leurs yeux. Tyndal,
le traducteur, a écrit parmi des sentiments pareils, condamné,
poursuivi, se cachant, l'esprit plein de l'idée de sa mort prochaine et
du grand Dieu pour lequel à la fin il est monté sur le bûcher; et les
spectateurs qui ont vu les remords de Macbeth et les meurtres de
Shakspeare peuvent entendre les désespoirs de David et les massacres
accumulés sous les Juges et sous les Rois. Le court verset hébraïque a
prise ici par son âpreté fruste. Ils n'ont pas besoin, comme les
Français, qu'on leur développe les idées, qu'on les explique en beau
langage clair, qu'on les modère et qu'on les lie[346]. La grave et
vibrante parole les ébranle du premier coup; ils l'entendent par
l'imagination et par le coeur; ils ne sont pas, comme nous, asservis à
la régularité de la logique, et le vieux texte, si heurté, si fier et si
terrible, peut garder dans leur langue sa sauvagerie et sa majesté.
Plus qu'aucun peuple de l'Europe, à force de concentration et de
rigidité intérieures, ils retrouvent la conception sémitique du Dieu
solitaire et tout-puissant: étrange conception qu'avec tous nos procédés
critiques nous parvenons à peine aujourd'hui à reformer en nous-mêmes.
Pour l'Hébreu, pour les puissants esprits qui ont rédigé le
Pentateuque[347], pour les prophètes et les auteurs des Psaumes, la vie,
telle que nous la concevons, s'est retirée des êtres, plantes, animaux,
firmament, objets sensibles, pour se reporter et se concentrer tout
entière dans l'Être unique dont ils sont les oeuvres et les jouets. La
terre est le marche-pied de ce grand Dieu, le ciel est son vêtement. Il
est dans ce monde, parmi ses créatures, comme un roi d'Orient dans sa
tente, parmi ses armes et ses tapis. Si vous entrez dans cette tente,
tout disparaît devant l'idée absorbante du maître; vous ne voyez que
lui; nulle chose n'a d'être propre et indépendant; ces armes ne sont
faites que pour sa main, ces tapis ne sont faits que pour son pied; vous
ne les imaginez que pliés pour lui et foulés par lui. Toujours le
redoutable visage et la voix grondante du dominateur irrésistible
apparaissent derrière ses instruments. Pareillement pour l'Hébreu, la
nature et les hommes ne sont rien par eux-mêmes; ils servent à Dieu; ils
n'ont point d'autre raison d'exister ni d'autre usage; ils s'effacent à
côté de l'Être solitaire et énorme qui, étalé et dressé comme une
montagne devant la pensée humaine, occupe et couvre à lui seul tout
l'horizon. En vain nous essayons, nous autres descendants des races
ariennes, de nous figurer ce Dieu dévorateur; nous laissons toujours
quelque beauté, quelque intérêt, quelque portion de vie libre à la
nature; nous n'atteignons le Créateur qu'à demi, avec peine, au bout
d'un raisonnement, comme Voltaire et Kant; nous faisons de lui plus
volontiers un architecte; nous croyons naturellement aux lois
naturelles; nous savons que l'ordre du monde est fixe; nous n'écrasons
pas les choses et leurs attaches sous le poids d'une souveraineté
arbitraire; nous ne nous figurons pas le sentiment sublime de Job qui
voit le monde frissonner et s'abîmer sous l'attouchement de la main
foudroyante; nous ne nous sentons plus capables de soutenir l'émotion
intense et de répéter l'accent extraordinaire des Psaumes, où, dans le
silence des êtres pulvérisés, rien ne subsiste que le dialogue du coeur
de l'homme et du Dominateur éternel. Ceux-ci, dans l'angoisse de la
conscience troublée et dans l'oubli de la nature sensible, le
recommencent en partie. Si la forte et âpre acclamation de l'Arabe qui
éclate comme une trompette à l'aspect du soleil levant et de la nudité
des solitudes[348], si les secousses intérieures, les courtes visions du
paysage lumineux et grandiose, si le coloris sémitique manque, du moins
le sérieux et la simplicité ont subsisté, et le Dieu hébraïque
transporté dans la conscience moderne n'est pas moins souverain dans
cette étroite enceinte que dans les sables et dans les montagnes d'où il
est sorti. Son image est réduite, mais son autorité est entière; s'il
est moins poétique, il est plus moral. Ils lisent avec étonnement et
tremblement l'histoire de ses oeuvres, les tables de ses ordonnances,
les archives de ses vengeances, la proclamation de ses promesses et de
ses menaces; ils s'en remplissent. On n'a jamais vu de peuple qui se
soit imbu si profondément d'un livre étranger, qui l'ait fait ainsi
pénétrer dans ses moeurs et dans ses écrits, dans son imagination et
dans son langage. Désormais ils ont trouvé leur roi, ils vont le suivre;
nulle parole laïque ou ecclésiastique ne prévaudra contre sa parole; ils
lui ont soumis leur conduite, ils exposeront pour lui leurs corps et
leurs vies, et s'il le faut, pour lui rester fidèles, un jour viendra où
ils renverseront l'État.
Ce n'est pas assez d'entendre ce roi, il faut encore lui répondre, et la
religion n'est complète que lorsque la prière du peuple vient s'ajouter
à la révélation de Dieu. En 1549, enfin, l'Angleterre reçoit son
Prayer-Book[349] des mains de Cranmer, Pierre Martyr, Bernard Ochin,
Mélanchthon; les principaux et les plus fervents des réformateurs de
l'Europe ont été appelés pour «composer un corps de doctrines conformes
à l'Écriture,» et pour exprimer un corps de sentiments conformes à la
véritable foi des chrétiens. Admirable livre où respire tout l'esprit de
la réforme, où, à côté des touchantes tendresses de l'Évangile et des
accents virils de la Bible, palpitent la profonde émotion, la grave
éloquence, la générosité, l'enthousiasme contenu des âmes héroïques et
poétiques qui retrouvaient le christianisme et qui avaient connu les
approches du bûcher. «Père tout-puissant et miséricordieux, nous avons
erré et nous nous sommes égarés hors de tes voies, comme des brebis
perdues. Nous avons trop suivi les imaginations et les désirs de nos
propres coeurs. Nous avons péché contre tes lois saintes. Nous n'avons
point fait les choses que nous devions faire, et nous avons fait les
choses que nous devions ne point faire. Et il n'y a point de santé en
nous. Mais toi, Seigneur, aie pitié de nous, misérables pécheurs.
Épargne, ô Dieu, ceux qui confessent leurs fautes. Relève ceux qui sont
pénitents, selon tes promesses déclarées au genre humain par le Christ,
Jésus, Notre-Seigneur, et accorde-nous, ô miséricordieux Père, pour
l'amour de lui, que nous puissions à l'avenir avoir une vie pieuse,
droite et sage[350].... Dieu tout-puissant et éternel, qui ne hais rien
de ce que tu as fait, et qui pardonnes les fautes de tous ceux qui se
repentent, crée et fais en nous un coeur nouveau et contrit, afin que
nous déplorions, comme il convient, nos péchés, et que, reconnaissant
notre misère, nous puissions obtenir de toi pardon et rémission
entière[351]....» Toujours revient la même idée, l'idée du péché, du
repentir et de la rénovation morale; toujours la pensée maîtresse est
celle du coeur humilié devant la justice invisible et n'implorant sa
grâce que pour obtenir son redressement. Un pareil état d'esprit
ennoblit l'homme et met une sorte de gravité passionnée dans toutes les
importantes actions de sa vie. Il faut écouter la liturgie au lit des
mourants, au baptême des enfants, à la célébration des mariages.
«Veux-tu prendre cette femme pour ta légitime épouse, afin de vivre
ensemble selon le commandement de Dieu dans le saint état du mariage?
Veux-tu l'aimer, la soutenir, l'honorer, la garder dans la maladie et
dans la santé.... dans la bonne et la mauvaise fortune, dans la richesse
et dans la pauvreté.... et renonçant à toute autre, te garder à elle
seule aussi longtemps que vous vivrez tous les deux[352]?» Ce sont là
les vraies paroles de la loyauté et de la conscience. Nulle langueur
mystique ici ni ailleurs. Cette religion n'est point faite pour des
femmes qui rêvent, attendent et soupirent, mais pour des hommes qui
s'examinent, agissent et ont confiance, confiance en quelqu'un de plus
juste qu'eux. Quand l'homme est malade et que sa chair défaille, le
prêtre s'avance et lui dit: «Notre cher bien-aimé, sachez ceci: que le
Dieu tout-puissant est le Seigneur de la vie et de la mort et de toutes
les choses qui s'y rapportent, comme la jeunesse, la force, la santé, la
vieillesse, la débilité, la maladie; c'est pourquoi, quel que soit votre
mal, sachez avec certitude qu'il est une visitation de Dieu; et quelle
que soit la cause pour laquelle cette maladie vous est envoyée, que ce
soit pour éprouver votre patience ou servir d'exemple à autrui..., ou
pour corriger et amender en vous quelque chose qui offense les yeux de
votre Père céleste; sachez avec certitude que si vous vous repentez
véritablement de vos péchés et si vous portez patiemment votre maladie,
vous confiant à la miséricorde de Dieu et vous soumettant entièrement à
sa volonté..., elle tournera à votre profit et vous aidera dans la
droite voie qui conduit à la vie éternelle[353].» Un grand sentiment
mystérieux, une sorte d'épopée sublime et sans images apparaît
obscurément parmi ces examens de la conscience, je veux dire la
divination du gouvernement divin et du monde invisible, seuls
subsistants, seuls véritables en dépit des apparences corporelles et du
hasard brutal qui semble entre-choquer les choses. De loin en loin
l'homme entrevoit cet _au-delà_ et se relève du fond de son cloaque,
comme s'il avait respiré soudainement un air fortifiant et pur. Voilà
les effets de la prière publique rendue au peuple; car celle-ci a été
retirée du latin, reportée dans la langue vulgaire, et dans ce seul mot
il y a une révolution. Sans doute la routine, ici comme pour l'ancien
missel, fera insensiblement son triste office; à force de répéter les
mêmes mots, l'homme ne répétera souvent que des mots; ses lèvres
remueront et son coeur restera inerte. Mais dans les grandes angoisses,
dans les sourdes agitations de l'esprit inquiet et vide, aux funérailles
de ses proches, les fortes paroles du livre le retrouveront sensible;
car elles sont vivantes[354] et ne s'arrêtent pas dans les oreilles
comme le langage mort: elles entrent jusqu'à l'âme, et sitôt que l'âme
est remuée et labourée, elles y prennent racine. Si vous allez les
entendre dans le pays et si vous écoutez l'accent vibrant et profond
avec lequel on les prononce, vous verrez qu'elles y forment un poëme
national, toujours compris et toujours efficace. Le dimanche, dans le
silence de toutes les affaires et de tous les plaisirs, entre les murs
nus des églises de village, où nulle image, nul ex-voto, nul culte
accessoire ne vient distraire les yeux, les bancs sont pleins; les
puissants versets hébraïques heurtent comme des coups de bélier à la
porte de chaque âme, puis la liturgie développe ses supplications
imposantes, et par intervalles le chant de la congrégation vient avec
l'orgue soutenir le recueillement public. Rien de plus grave et de plus
simple que ce chant populaire; nulle fioriture, nulle cantilène; il
n'est point fait pour l'agrément de l'oreille, et néanmoins il est
exempt des tristesses maladives, de la lugubre monotonie que le moyen
âge a laissée dans notre plain-chant; ni monacal, ni païen, il roule
comme une mélopée virile et pourtant douce, sans contredire ni faire
oublier les paroles qu'il accompagne; ces paroles sont les psaumes[355]
traduits en vers et encore augustes, atténués mais non enjolivés. Tout
est d'accord, le lieu, le chant, le texte, la cérémonie, pour mettre
chaque homme, en personne et sans intermédiaire, en présence du Dieu
juste, et pour former une poésie morale qui soutienne et développe le
sens moral[356].