l'accoucheuse des fées. Et elle vient,--grosse comme l'agate de
la bague--qui est au doigt d'un alderman,--traînée par un
attelage de petits atomes,--passant sur le nez des gens quand ils
sont endormis.--Les rayons de ses roues sont faits avec des
pattes de faucheux,--le dessus avec des ailes de cigales,--les
traits avec la toile des plus petites araignées,--les colliers
avec les rayons humides de la lune,--le fouet avec un os de
grillon, la lanière avec une pellicule.--Son cocher est un petit
moucheron en habit gris,--son char est une noisette
vide,--fabriquée par l'écureuil, son menuisier, et par la vieille
larve,--qui de temps immémorial sont les carrossiers des
fées.--Dans cet équipage, elle galope chaque nuit--à travers les
cerveaux des amants, et ils rêvent d'amour;--sur les genoux des
courtisans, et ils rêvent aussitôt de révérences;--sur les doigts
des gens de loi, qui rêvent aussitôt à des honoraires;--sur les
lèvres des dames, qui rêvent aussitôt à des baisers....--Parfois
elle galope sur le nez d'un courtisan,--et il rêve qu'il flaire
une grâce à obtenir.--Parfois elle vient avec la queue d'un
cochon de dîme,--et en chatouille le nez d'un curé
endormi;--là-dessus il rêve d'un autre bénéfice.--Parfois elle
passe sur le cou d'un soldat,--alors il songe qu'il coupe la
gorge à des ennemis; il rêve de brèches, embuscades, lames
espagnoles, de rasades et brocs pleins, profonds de cinq brasses;
puis, tout à coup--elle tambourine à son oreille. Il sursaute, il
s'éveille,--et sur cette alerte il jure une prière ou deux,--puis
se rendort.... C'est cette Mab--qui tresse la nuit les crinières
des chevaux,--et colle dans les vilaines chevelures
entremêlées--ces boucles qui, une fois dénouées, présagent de
grandes infortunes.--C'est elle qui[243]....
Roméo l'interrompt, sans quoi il ne finirait pas. Que le lecteur compare
aux conversations de notre théâtre ce petit poëme, «enfant d'une
imagination vaine, aussi légère que l'air, plus inconstante que le
vent,» jeté sans disparate au milieu d'un entretien du seizième siècle,
et il comprendra la différence de l'esprit qui s'occupe à faire des
raisonnements ou à noter des ridicules, et de l'imagination qui se
divertit à imaginer.
Falstaff a les passions des bêtes et l'imagination des gens d'esprit.
Il n'est point de caractère qui montre mieux la verve et l'immoralité de
Shakspeare. Falstaff est un pilier de mauvais lieu, jureur, joueur,
batteur de pavés, vrai sac à vin, ignoble à faire plaisir. Il a le
ventre énorme, les yeux rougis, la trogne enflammée, la jambe branlante;
il passe sa vie accoudé parmi les brocs de la taverne ou endormi par
terre derrière les tentures; il ne se réveille que pour blasphémer,
mentir, se vanter et voler. Il est aussi escroc que Panurge, qui avait
soixante-trois manières d'attraper de l'argent, «dont la plus honnête
était par larcin furtivement fait.» Et ce qui est pis, il est vieux,
chevalier, homme de cour et bien élevé. Ne semble-t-il pas qu'il doive
être odieux et rebutant? Point du tout, on ne peut s'empêcher de
l'aimer. Au fond, comme Panurge son frère, il est «le meilleur fils du
monde.» Il n'y a point de méchanceté dans son fait; il n'a d'autre envie
que de rire et de s'amuser. Quand on l'injurie, il crie plus haut que
les gens, et les paye avec usure en gros mots et en insultes; mais il ne
leur sait point mauvais gré pour cela. Un instant après, le voilà
attablé avec eux dans un bouge, buvant à leur santé en frère et
compagnon. S'il a des vices, il les expose au jour si naïvement, qu'on
est forcé de les lui pardonner. Il a l'air de nous dire: «Eh bien! je
suis comme cela, que voulez-vous? J'aime à boire: est-ce que le bon vin
n'est pas bon? Je m'enfuis le grand pas quand approchent les coups:
est-ce que les coups ne font pas mal? Je fais des dettes et j'escroque
de l'argent aux imbéciles: est-ce qu'il n'est pas agréable d'avoir de
l'argent dans sa poche? Je me vante: est-ce qu'il n'est pas naturel de
vouloir être considéré?»--«Entends-tu, Henri? Tu sais qu'Adam, dans
l'état d'innocence, tomba. Et qu'est-ce que pourrait faire le pauvre
John Falstaff dans ce siècle de perversité! Tu vois, j'ai plus de chair
que les autres, et partant plus de fragilité.» Falstaff est si
franchement immoral, qu'il ne l'est plus. À un certain degré finit la
conscience; la nature prend sa place, et l'homme court sur ce qu'il
désire sans plus penser au juste ni à l'injuste qu'un animal de la forêt
voisine. Falstaff, chargé de faire des recrues, a vendu des exemptions à
tous les riches, et n'a enrôlé que des coquins affamés et à moitié nus.
Il n'y a qu'une chemise et demie dans toute sa compagnie; cela
l'inquiète: «Bah! ils vont trouver du linge étendu sur chaque haie!» Le
prince qui les passe en revue lui dit qu'il n'a jamais vu de si
pitoyables gredins: «Bon! bon! dit Falstaff, chair à canon, mon prince,
chair à canon. Ils combleront un fossé aussi bien et mieux que d'autres.
N'ayez crainte, ils sont mortels, bien mortels[244]!» Sa seconde excuse
est la verve intarissable. S'il y eut jamais quelqu'un «fort en
gueule,» c'est lui. Les injures et les jurons, les malédictions, les
apostrophes, les protestations, coulent de lui comme d'un tonneau
ouvert. Il n'est jamais à court: il improvise des expédients pour toutes
les difficultés. Les mensonges poussent en lui, fleurissent,
grossissent, s'engendrent les uns les autres, comme des champignons sur
une couche de terre grasse et pourrie. Il ment encore plus par
imagination et par nature que par intérêt et nécessité. On s'en aperçoit
à la manière dont il offre ses inventions. Il raconte qu'il a combattu
seul contre deux hommes. Un instant après, c'est contre quatre hommes.
Bientôt il y en a sept, puis onze, puis quatorze. On l'arrête à temps,
sans quoi il parlerait tout à l'heure d'une armée entière. Démasqué, il
ne perd pas sa bonne humeur, et rit tout le premier de ses forfanteries.
«Camarades, braves gens, mes enfants, coeurs d'or, allons, soyons gais,
jouons une farce[245]!» Il improvise le rôle grondeur du roi Henri avec
tant de naturel, qu'on le prendrait pour un roi ou pour un comédien. Ce
gros bonhomme ventru, poltron, cynique, braillard, ivrogne, paillard,
poëte d'auberge, est un des favoris de Shakspeare. C'est que ses moeurs
sont celles de la pure nature, et que l'esprit de Shakspeare est parent
de son esprit.
[Note 241: Alas, poor Romeo, he is already dead! Stabbed with a
white wench's black eyes; shot through the ear with a love-song, the
very pin of his heart cleft with the blind bow-boy's butt-shaft.]
[Note 242: O, she misused me past the endurance of a block; an oak,
but with one green leaf on it, would have answered her; my very visor
began to assume life, and scold with her.]
[Note 243:
O, then, I see, Queen Mab hath been with you.
She is the fairies' midwife; and she comes
In shape no bigger than the agate-stone
On the forefinger of an alderman,
Drawn with a team of little atomies
Athwart men's noses as they lie asleep;
Her waggon-spokes made of long spinners' legs;
The cover, of the wings of grasshoppers;
The traces, of the smallest spider's web;
The collars, of the moonshine's watery beams;
Her whip, of cricket's bones; the lash, of film;
Her waggoner, a small grey-coated gnat;
Her chariot is an empty hazel-nut;
Made by the joiner squirrel, or old grub,
Time out of mind the fairies' coach-makers.
And in this state she gallops night by night
Through lovers' brains, and then they dream of love;
On courtiers' knees, that dream on court'sies straight:
O'er lawyers' fingers, who straight dream on fees,
O'er ladies' lips, who straight on kisses dream....
Sometimes she gallops o'er a courtier's nose,
And then dreams he of smelling out a suit;
And sometimes comes she with a tithe-pig's tail,
Tickling a parson's nose as he lies asleep,
Then dreams he of another benefice:
Sometimes she driveth on a soldier's neck,
And then dreams he of cutting foreign throats,
Of breaches, ambuscades, Spanish blades,
Of healths five-fathom deep; and then anon
Drums in his ear; at which he starts, and wakes;
And, being thus frighted, swears a prayer or two,
And sleeps again. This is that very Mab,
That plats the manes of horses in the night;
And bakes the elf locks in foul sluttish hairs,
Which, once untangled, much misfortune bodes.
This, this is she....]
[Note 244: There's but a shirt and a half in all my company; and the
half-shirt is two napkins tacked together.... and the shirt stolen from
my host at St. Alban.... they'll find linen enough on every hedge.
PRINCE.
I never did see such pitiful rascals.
FALSTAFF.
Tut, tut; good enough to toss; food for powder, food for powder. They'll
fill a pit as well as better. Tush, man, mortal men, mortal men.]
[Note 245: Gallants, lads, boys, hearts of gold.... What, shall we
be merry? Shall we have a play extempore?]
VI
La nature est dévergondée et grossière dans cette masse de chair,
alourdie de vin et de graisse. Elle est délicate dans le corps délicat
des femmes; mais elle est aussi déraisonnable et aussi passionnée dans
Desdémona que dans Falstaff. Les femmes de Shakspeare sont des enfants
charmants, qui sentent avec excès et qui aiment avec folie. Elles ont
des mouvements d'abandon, de petites colères, de jolis mots d'amitié,
des mutineries coquettes, une volubilité gracieuse, qui rappellent le
babil et la gentillesse des oiseaux. Les héroïnes de notre théâtre
sont presque des hommes; celles-ci sont des femmes et dans tout le
sens du mot. On ne peut être plus imprudente que Desdémona. Elle s'est
prise de compassion pour Cassio, et veut sa grâce passionnément, quoi
qu'il advienne, que la chose soit juste ou non, qu'elle soit
dangereuse ou non. Elle ne sait rien de toutes les lois des hommes,
elle n'y pense pas. Tout ce qu'elle voit, c'est que Cassio est
malheureux. «Sois tranquille, Cassio. Mon seigneur ne reposera plus.
Je le tiendrai éveillé jusqu'à ce qu'il s'apprivoise. Je parlerai à
lui faire perdre patience; son lit lui semblera une école, sa table un
confessionnal; j'entremêlerai dans tout ce qu'il fera la requête de
Cassio[246].» Elle demande sa grâce: «Non, pas maintenant, chère
Desdémona; une autre fois.--Mais sera-ce bientôt?--Le plus tôt que je
le pourrai, ma chère, pour l'amour de vous.--Sera-ce ce soir à
souper?--Non, pas ce soir.--Alors demain à dîner?--Je ne dînerai pas à
la maison.--Eh bien! alors, demain soir, ou mardi matin, ou mardi
après midi, ou le soir, ou mercredi matin. Je t'en prie, marque le
temps; mais que cela ne dépasse pas trois jours, car en vérité il est
repentant.» Elle s'étonne un peu de se voir refusée; elle le gronde.
Il cède; qui ne céderait pas en voyant l'air de reproche de ces beaux
yeux boudeurs? «Oh! dit-elle avec une jolie moue, ceci n'est pas un
don. C'est comme si je vous priais de porter vos gants, de vous tenir
chaudement, ou de faire quelque autre chose agréable.»--Un instant
après, quand il la prie de le laisser seul un instant, voyez
l'innocente gaieté, la révérence preste, et ce ton badin de petite
fille: «Vous refuserai-je? Non, adieu, monseigneur. Émilia, viens.
Soyez comme il vous plaira, je suis obéissante[247].»--Cette
vivacité, cette pétulance n'empêche pas la modestie craintive et la
timidité silencieuse; au contraire, elles ont la même cause, qui est
la sensibilité extrême. Celle qui sent promptement et beaucoup a plus
de réserve et plus de passion que les autres; elle éclate ou elle se
tait; elle ne dit rien ou elle dit tout. Telle est cette Imogène, «si
tendre aux reproches que les paroles sont des coups, et que les coups
sont une mort pour elle.» Telle est Virginia, la douce épouse de
Coriolan: elle n'a point le coeur romain: elle s'effraye des victoires
de son mari; quand Volumnia le peint frappant du pied sur le champ de
bataille, et de la main essuyant son front sanglant, elle pâlit: «Son
front sanglant! dit-elle. Ô Jupiter, point de sang!»--Elle veut
oublier ce qu'elle sait de ces dangers, elle n'ose y penser; quand on
lui demande si Coriolan n'a point coutume de revenir blessé: «Oh!
non, non, non[248]!» Elle fuit cette cruelle image, et pourtant elle
garde incessamment au fond du coeur une angoisse secrète. Elle ne veut
plus sortir, elle ne sourit plus, elle souffre à peine qu'on vienne la
voir; elle se reprocherait comme un manque de tendresse un moment
d'oubli ou de gaieté. Quand il revient, elle ne sait que rougir et
pleurer.--C'est à l'amour que cette sensibilité exaltée doit aboutir.
Aussi elles aiment toutes sans mesure, et presque toutes du premier
coup. Au premier regard jeté sur Roméo, Juliette dit à sa nourrice:
«Va, demande son nom. S'il est marié, ma tombe sera mon lit de noces.»
C'est leur destinée qui se révèle. Telles que Shakspeare les a faites,
elles ne peuvent qu'aimer, et elles doivent aimer jusqu'à mourir. Mais
ce premier regard est une extase, et cette soudaine arrivée de l'amour
est un ravissement. Miranda apercevant Fernando croit voir une
créature céleste. Elle s'arrête immobile, dans l'éblouissement de
cette vision subite, au bruit des concerts divins qui s'élèvent du
plus profond de son coeur. Elle pleure en le voyant traîner de lourdes
bûches; de ses frêles mains blanches, elle veut faire l'ouvrage
pendant qu'il se reposera. Sa compassion et sa tendresse l'emportent;
elle n'est plus maîtresse de ses paroles, elle dit ce qu'elle ne veut
point dire, ce que son père lui a défendu de découvrir, ce qu'un
instant auparavant elle n'eût jamais avoué. Cette âme trop pleine
s'épanche sans le savoir, heureuse et honteuse du flot de bonheur et
de sensations nouvelles dont un sentiment inconnu l'a comblée. «Je
suis une folle de pleurer de ce dont je suis heureuse.--De quoi
pleurez-vous?--De mon indignité qui n'ose pas offrir ce que je
voudrais donner, et encore bien moins prendre ce que je mourrai de ne
pas avoir.... Je suis votre femme, si vous voulez m'épouser; sinon, je
mourrai votre servante[249].» Cette invincible invasion de l'amour
transforme tout le caractère. La craintive et tendre Desdémona, tout
d'un coup, en plein sénat, devant son père, renonce à son père; elle
ne songe pas un instant à lui demander pardon, ni à le consoler. Elle
veut partir avec Othello pour Chypre, à travers la flotte ennemie et
la tempête. Tout disparaît pour elle devant l'image unique et adorée
qui a pris l'entière et l'absolue possession de tout son coeur. Aussi
les malheurs extrêmes, les résolutions meurtrières ne sont que des
suites naturelles de ces amours. Ophélie devient folle, Juliette se
tue et il n'est personne qui ne voie que ces folies et ces morts sont
nécessaires. Ce n'est donc point la vertu que vous trouverez dans de
telles âmes, car on entend par vertu la volonté réfléchie de bien
faire et l'obéissance raisonnée au devoir. Elles ne sont pures que par
délicatesse ou par amour. Elles répugnent au vice comme à une chose
grossière, et non comme à une chose immorale. Elles ressentent non du
respect pour le mariage, mais de l'adoration pour leur mari. «Ô doux
et charmant lis[250]!» ce mot de _Cymbeline_ peint ces frêles et
aimables fleurs qui ne peuvent s'arracher de l'arbre auquel elles sont
unies, et dont la moindre impureté ternirait la blancheur. Quand
Imogène apprend que son mari veut la tuer comme infidèle, elle ne se
révolte pas contre l'outrage; elle n'a point d'orgueil, mais seulement
de l'amour. «Infidèle à sa couche!» Elle s'évanouit en songeant
qu'elle n'est plus aimée. Quand Cordélia entend son père, vieillard
irritable, déjà presque insensé, lui demander comment elle l'aime,
elle ne peut se résoudre à lui faire tout haut les protestations
flatteuses que ses soeurs viennent d'entasser. Elle a honte d'étaler
sa tendresse en public et d'en acheter une dot. Il la déshérite et la
chasse; elle se tait. Et quand plus tard elle le retrouve abandonné et
fou, elle s'agenouille auprès de lui avec une émotion si pénétrante,
elle pleure sur cette chère tête insultée avec une pitié si tendre,
qu'on croit entendre l'accent d'une mère désolée et ravie qui baise
les lèvres pâlies de son enfant[251]. Si enfin Shakspeare rencontre un
caractère héroïque, digne de Corneille, romain, celui de la mère de
Coriolan, il expliquera par la passion ce que Corneille eût expliqué
par l'héroïsme. Il la peindra violente et avide des sensations
violentes de la gloire. Elle ne saura pas se contenir. Elle éclatera
en accents de triomphe quand elle verra son fils couronné, en
imprécations de vengeance quand elle le verra banni. Elle descendra
dans les vulgarités de l'orgueil et de la colère, elle s'abandonnera
aux effusions folles de la joie, aux rêves de l'imagination
ambitieuse[252], et prouvera une fois de plus que l'imagination
passionnée de Shakspeare a laissé sa ressemblance dans toutes les
créatures qu'elle a formées.
[Note 246:
Be thou assur'd, good Cassio....
My lord shall never rest;
I'll watch him tame, and talk him out of patience;
His bed shall seem a school, his board a shrift;
I'll intermingle everything he does
With Cassio's suit....]
[Note 247:
OTHELLO.
Not now, sweet Desdemona; some other time.
DESDEMONA.
But shall't be shortly?
OTHELLO.
The sooner, sweet, for you.
DESDEMONA.
Shall't be to-night at supper?
OTHELLO.
No, not to-night.
DESDEMONA.
To-morrow dinner, then?
OTHELLO.
I shall not dine at home.
DESDEMONA.
Why, then, to-morrow night; or Tuesday,
Or Tuesday noon, or night; or Wednesday morn;--
I pray thee, name the time, but let it not
Exceed three days; in faith, he's penitent....
Why, this is not a boon;
'Tis as I should entreat you wear your gloves,
Or keep you warm, or sue to you to do peculiar profit
To your own person....
Shall I deny you? No: farewell, my lord;
Emilia, come:--be it as your fancies teach you.
Whate'er you be, I am obedient.]
[Note 248:
His bloody brow! O, Jupiter, no blood!...
Heavens bless my lord from fell Aufidius!
.... No, good madam; I will not out of doors;... Indeed no, by your
patience; I will not over the threshold till my lord return from the
wars.
CORIOLUS.
My gracious silence, hail!
Wouldst thou have laugh'd, had I come coffin'd home,
That weep'st to see me triumph?]
[Note 249:
MIRANDA.
I am a fool to weep at what I am glad of.
FERNANDO.
Wherefore weep you?
MIRANDA.
At mine unworthiness, that dare not offer
What I desire to give; and much less take,
What I shall die to want:...
I am your wife, if you will marry me;
If not, I'll die your maid.]
[Note 250: «O sweetest, fairest lily!»]
[Note 251:
O you, kind gods,
Cure this great breach in his abused nature!
The untun'd and jarring senses, O, wind up,
Of this child-changed father!
O my dear father! Restauration hang
Thy medicine on my lips, and let this kiss
Repair those violent harms, that my two sisters
Have in thy reverence made!
Was this a face
To be exposed against the warring winds?
Mine enemy's dog,
Though he had bit me, should have stood that night
Against my fire....
How does my royal lord? How fares your majesty?]
[Note 252:
O, you're well met. The hoarded plague o' the gods
Requite your love!
If that I could for weeping, you should hear,
Nay, and you shall hear some.
I'll tell thee what.--Yet go.
Nay, but thou shall stay too.--I would my son
Were in Arabia, and thy tribe before him,
His good sword in his hand.
Voyez aussi la scène III, acte I. C'est le triomphe naïf et abandonné
d'une femme du peuple.
I sprang not more in joy at first hearing he was a man-child, than now
in first seeing he has proved himself a man.]
VII
Rien de plus facile à un pareil poëte que de former des scélérats
parfaits. Il manie partout les passions effrénées qui les fondent, et il
ne rencontre nulle part la loi morale qui les retient; mais en même
temps et par la même faculté il change les masques inanimés que les
conventions de théâtre fabriquent sur un modèle toujours le même, en
figures vivantes qui font illusion. Comment faire un démon qui paraisse
aussi réel qu'un homme? Iago est un soldat d'aventure qui a roulé dans
le monde depuis la Syrie jusqu'à l'Angleterre, qui, confiné dans les bas
grades, ayant vu de près les horreurs des guerres du seizième siècle, en
a retiré des maximes de Turc et une philosophie de boucher; de préjugés
il n'en a plus.--«Ô ma réputation, ma réputation! s'écrie Cassio
déshonoré.--Bah! dit Iago, c'est une phrase. À vos cris, je vous croyais
blessé quelque part[253].» Quant à la vertu des femmes, il la traite en
homme qui a fréquenté des trafiquants d'esclaves. Il juge l'amour de
Desdémona comme il jugerait celui d'une cavale: cela dure tant;
ensuite.... Et il expose là-dessus une théorie expérimentale, avec
détails précis et expressions crues, à la façon d'un physiologiste de
haras[254]. Desdémona, sur la plage, essayant d'oublier son anxiété, le
prie, pour la distraire, de lui faire l'éloge des femmes. Il ne trouve
pour chaque portrait que des gravelures injurieuses. Elle insiste, et
lui dit de supposer une femme véritablement parfaite. «Celle-là, dit
Iago, n'est bonne que pour donner à téter à des bambins et débiter de la
petite bière[255].»--«Ô noble dame, dit-il ailleurs, ne me demandez pas
de louer quelqu'un, car je ne suis rien quand je ne critique pas[256].»
Ce mot donne la clef de son caractère. Il méprise l'homme; Desdémona est
pour lui une petite fille lascive, Cassio un élégant faiseur de phrases,
Othello un taureau furieux, Roderigo un âne qu'on bâte, qu'on rosse et
qu'on fait trotter. Il s'amuse à entre-choquer ces passions; il en rit
comme d'un spectacle. Lorsque Othello évanoui palpite dans les
convulsions, il se réjouit de ce bel effet. «Travaille, ma drogue,
travaille! Voilà comme on prend ces niais crédules[257].» On dirait un
des empoisonneurs du temps examinant l'action d'une potion nouvelle sur
un chien qui râle. Il ne parle que par sarcasmes; il en a contre tout le
monde, même contre les gens qu'il ne connaît pas. Lorsqu'il réveille
Brabantio pour l'avertir de l'enlèvement de sa fille, il lui crie la
chose en termes de caserne, aiguisant la pointe de l'âpre ironie, et
semblable au bourreau consciencieux qui se frotte les mains en écoutant
le patient crier sous son couteau. «Tu es un misérable! lui dit
Brabantio.--Vous êtes.... un sénateur[258].» Mais le trait qui
véritablement l'achève et le range à côté de Méphistophélès, c'est la
vérité atroce et le vigoureux raisonnement par lequel il égale sa
scélératesse à la vertu[259]. Cassio, sur son conseil, va trouver
Desdémona qui lui fera obtenir sa grâce; cette visite sera la perte de
Desdémona et de Cassio. Iago, laissé seul, chantonne un instant tout
bas, puis s'écrie: «Où est maintenant celui qui m'appelle coquin? Ce
conseil est loyal, honnête, raisonnable, et ma foi! je lui ai donné le
bon moyen de regagner le Maure[260].» Ajoutez à tous ces traits une
verve diabolique[261], une invention intarissable d'images, de
caricatures, de saletés, un ton de corps de garde, des gestes et des
goûts brutaux de soldat, des habitudes de dissimulation, de sang-froid
et de haine, de patience, contractées dans les périls et dans les ruses
de la vie militaire, dans les misères continues d'un long abaissement et
d'une espérance frustrée; vous comprendrez comment Shakspeare a pu
changer la perfidie abstraite en une figure réelle, et pourquoi l'atroce
vengeance d'Iago n'est qu'une suite nécessaire de son naturel, de sa vie
et de son éducation.
[Note 253: As I am an honest man, I had thought you had received
some bodily wound. There is more offence in that than in reputation.]
[Note 254: It cannot be long that Desdemona should continue her love
to the Moor, nor he his to her.... These Moors are changeable in their
wills. The food that to him now is as luscious as locusts, shall be to
him shortly as bitter as coloquintida. She must change for youth. When
she is sated with his body, she will find the errors of her choice.]
[Note 255: Ere I would say I would drown myself for the love of a
guinea-hen, I would change my humanity with a baboon.]
[Note 256:
To suckle fools and chronicle small beer....
O gentle lady, do not put me to 't;
For I am nothing, if not critical.]
[Note 257:
Work on,
My medicine, work! Thus credulous fools are caught.]
[Note 258:
Thou art a villain.
You are a senator.
You'll have your daughter covered with a Barbary horse, you'll have your
nephews neigh to you, you'll have coursers for cousins, and gennets for
germans.]
[Note 259: Voyez le même cynisme et le même scepticisme dans
_Richard III_. Tous les deux commencent par diffamer la nature humaine,
et sont misanthropes de parti pris.]
[Note 260: