d'airain, aux attitudes militantes, est un choeur de figures suaves et
timides, tendres par excellence, les plus gracieuses et les plus dignes
d'amour qu'il ait été donné à l'homme d'imaginer; vous les retrouverez,
chez Shakspeare, dans Miranda, Juliette, Desdémone, Virginia, Ophélia,
Cordélia, Imogène; mais, elles abondent aussi chez les autres, et c'est
le propre de cette race de les avoir fournies, comme c'est le propre de
ce théâtre de les avoir représentées. Par une rencontre singulière, les
femmes sont plus femmes et les hommes plus hommes ici qu'ailleurs. Les
deux natures vont chacune à son extrême; chez les uns vers l'audace,
l'esprit d'entreprise et de résistance, le caractère guerrier, impérieux
et rude; chez les autres vers la douceur, l'abnégation, la patience,
l'affection inépuisable[83]; chose inconnue dans les pays lointains,
surtout en France, la femme ici se donne sans se reprendre, et met sa
gloire et son devoir à obéir, à pardonner, à adorer, sans souhaiter ni
prétendre autre chose que se fondre et s'absorber chaque jour davantage
en celui qu'elle a volontairement et pour toujours choisi[84]. C'est cet
instinct, un antique instinct germanique, que ces grands peintres de
l'instinct mettent tous ici en lumière: Penthéa, Dorothea, chez Ford et
Greene; Isabelle et la duchesse de Malfi, chez Webster; Bianca, Ordella,
Aréthusa, Juliane, Euphrasie, Amoret, d'autres encore, chez Beaumont et
Fletcher; il y en a vingt qui, parmi les plus dures épreuves et les plus
fortes tentations, manifestent cette admirable puissance d'abandon et de
dévouement[85]. L'âme, dans cette race, est à la fois primitive et
sérieuse. La candeur chez les femmes y subsiste plus longtemps
qu'ailleurs. Elles perdent moins vite le respect, elles pèsent moins
vite les valeurs et les caractères; elles sont moins promptes à deviner
le mal et à mesurer leurs maris. Aujourd'hui encore, telle grande dame
habituée aux réceptions est capable de rougir en présence d'un inconnu
et de se trouver mal à l'aise comme une petite fille; les yeux bleus se
baissent et la pudeur enfantine arrive d'abord aux joues vermeilles.
Elles n'ont pas la netteté, la hardiesse d'idées, l'assurance de
conduite, la précocité qui chez nous en six mois font d'une jeune fille
une femme d'intrigue et une reine de salon[86]. La vie enfermée et
l'obéissance leur sont plus faciles. Plus pliantes et plus sédentaires,
elles sont en même temps plus concentrées, plus intérieures, plus
disposées à suivre des yeux le noble rêve qu'on nomme le devoir, et qui
ne s'éveille guère en l'homme que dans le silence des sens. Elles ne
sont point tentées par la suavité voluptueuse qui, dans les pays du
Midi, s'exhale du climat, du ciel et du spectacle de toutes choses, qui
fond les résistances, qui fait considérer la privation comme une
duperie et la vertu comme une théorie. Elles peuvent se contenter des
sensations ternes, se passer d'excitations, supporter l'ennui, et, dans
cette monotonie de la vie réglée, se replier sur elles-mêmes, obéir à
une pure idée, employer toutes les forces de leur coeur au maintien de
leur noblesse morale. Ainsi appuyées sur l'innocence et la conscience,
on les voit porter dans l'amour un sentiment profond et honnête, mettre
bas la coquetterie, la vanité et les manéges, ne pas mentir, ne pas
minauder. Lorsqu'elles aiment, ce n'est pas un fruit défendu qu'elles
goûtent, c'est leur vie tout entière qu'elles engagent. Ainsi conçu,
l'amour devient une chose presque sainte: le spectateur n'a plus envie
de faire le malin et de plaisanter; elles songent non à leur bonheur,
mais au bonheur de celui qu'elles aiment; c'est le dévouement qu'elles
cherchent, et non le plaisir. «On m'appela en hâte, dit Euphrasie à
Philaster en lui contant son histoire[87], pour vous entretenir; jamais
homme,--soulevé tout d'un coup d'une hutte de berger jusqu'au trône,--ne
se trouva si grand dans ses pensées que moi. Vous laissâtes alors un
baiser--sur ces lèvres qui maintenant ne toucheront plus jamais les
vôtres.--Je vous entendis parler,--votre voix était bien au-dessus d'un
chant. Après que vous fûtes parti,--je rentrai dans mon coeur et je
cherchai--ce qui le troublait ainsi; hélas! je trouvai que c'était
l'amour!--Non pas l'amour des sens. Si seulement j'avais pu vivre en
votre présence,--j'aurais eu tout mon désir.» Elle s'est déguisée en
page, elle l'a suivi, elle a été sa servante[88]; et quel plus grand
bonheur pour une femme que de servir à genoux celui qu'elle aime? Elle
s'est laissé rudoyer par lui, menacer de mort, blesser. «Bénie soit la
main qui m'a blessée!» Quoi qu'il fasse, il ne peut sortir de ce coeur,
de ces lèvres pâles, que des paroles de tendresse et d'adoration. Bien
plus, elle prend sur elle un crime dont il est accusé, elle contredit
ses aveux, elle veut mourir à sa place. Bien plus encore, elle le sert
auprès de la princesse Aréthusa qu'il aime; elle justifie sa rivale,
elle accomplit leur mariage, et pour toute grâce, demande à les servir
tous deux[89].
Quelle idée de l'amour ont-ils donc en ce pays? D'où vient que tout
égoïsme, toute vanité, toute rancune, tout sentiment petit, personnel ou
bas, disparaît à son approche? Comment se fait-il que l'âme se donne
ainsi tout entière, sans hésitation, sans réserve, et ne songe plus qu'à
se prosterner et s'anéantir comme en présence d'un Dieu[90]? Bianca,
croyant Césario ruiné, vient s'offrir à lui comme épouse, et, apprenant
qu'il n'en est rien, renonce à lui à l'instant sans une plainte. «Ne
m'aimez plus; je prierai pour vous afin que vous ayez une femme
vertueuse et belle, et quand je serai morte, pensez à moi quelquefois,
avec un peu de pitié pour ma témérité.... J'accepte votre baiser, c'est
un cadeau de noces sur une tombe de vierge[91].» La duchesse de
Brachiano est trahie, insultée par son mari infidèle; pour le soustraire
à la vengeance de sa famille, elle prend sur elle la faute de la
rupture, joue exprès la mégère, et, le laissant libre avec sa
courtisane, va mourir en embrassant son portrait.--Aréthusa se laisse
blesser par Philaster, arrête les gens qui veulent retenir le bras du
meurtrier, déclare qu'il n'a rien fait, que ce n'est pas lui, prie pour
lui, l'aime en dépit de tout, jusqu'au bout, comme si toutes ses
actions étaient sacrées, comme s'il avait droit de vie et de mort sur
elle.--Ordella s'offre afin que le roi son mari puisse avoir des
enfants[92]; elle s'offre au sacrifice, simplement, sans grands mots,
tout entière[93]; quoi que ce soit; «pourvu que ce soit honnête, elle
est prête à tout hasarder et à tout souffrir.»--Lorsqu'on la loue de
son héroïsme, elle répond qu'elle fait «simplement son devoir.--Mais ce
sacrifice est terrible!--Il n'en est que plus noble.--Il est plein
d'ombres effrayantes!--Le sommeil aussi, seigneur, et toute chose qui
est humaine et mortelle. Nous serions nés dieux, autrement. Mais toutes
ces peurs, sitôt qu'elles sentent la flamme des pensées nobles,
s'envolent et s'évanouissent comme des nuages.--Supposez que ce soit la
mort.--Je l'ai supposé.--La mort, et la perte éternelle de tout ce que
nous aimons, la jeunesse, la force, le plaisir, la compagnie, l'avenir,
la raison elle-même. Car, dans le tombeau silencieux, les entretiens, la
joyeuse démarche des amis, la voix des amants, les conseils affectueux
d'un père, rien, on n'entend plus rien, il n'y a plus rien; tout est
oubli, poussière, obscurité éternelle; et osez-vous bien, femme,
souhaiter une pareille demeure?--C'est de tous les sommeils le plus
doux. Les rois y reviennent, du haut de leurs grandeurs fardées, comme
des brouillards qui tombent. Insensés ceux qui la craignent ou essayent
de la retarder, jusqu'à ce que la vieillesse ait soufflé leur
lampe.--Ainsi vous pouvez vous offrir?--Aussi volontiers que je le
dis.--Martell, un miracle, une femme qui ose mourir! Pourtant,
dites-moi, êtes-vous mariée?--Je le suis, seigneur.--Et vous avez des
enfants?... Elle soupire et pleure.--Oh non! seigneur.--Avez-vous bien
le courage, pour une pauvre stérile louange que vous n'entendrez jamais,
de renoncer à ces chères espérances?--À tout, excepté au ciel.» Cela
n'est-il pas énorme? Comprenez-vous qu'un être humain se détache ainsi
de lui-même, qu'il s'oublie et se perde dans un autre? Elles s'y perdent
comme dans un abîme. Quand elles aiment en vain et sans espérance, ni
leur raison, ni leur vie n'y résistent; elles languissent, deviennent
folles, et meurent comme Ophélia. Aspasia délaissée, «marche sombre, les
yeux humides et attachés sur la terre[94].--Elle ne se plaît qu'aux
bois solitaires, et, quand elle voit une rive,--toute pleine de fleurs,
avec un soupir, elle dit à ses femmes,--quelle jolie place ce serait
pour y ensevelir des amants; elle leur dit--de cueillir les fleurs et de
l'en joncher comme une morte.--Partout avec elle, elle porte sa peine,
qui, comme une contagion,--gagne tous les assistants. Elle chante--les
plus tristes choses que jamais une oreille ait entendues,--puis soupire
et chante encore. Et quand les autres jeunes dames,--dans la gaieté
folâtre de leur jeune sang,--content tour à tour des contes joyeux qui
remplissent la chambre de rires,--elle, avec un regard désolé, apporte
l'Histoire de la mort silencieuse--de quelque jeune fille abandonnée,
avec des paroles si douloureuses--qu'avant la fin elle les renvoie
toutes une à une les larmes aux yeux.» Comme un spectre autour d'une
tombe, elle erre incessamment autour des restes de son amour détruit,
languit, pâlit, s'affaisse, et finit par s'achever elle-même.--Plus
tristes encore sont celles qui, par devoir et soumission, se sont laissé
conduire à un autre mariage. Elles ne se résignent pas, elles ne se
relèvent pas, comme la Pauline de _Polyeucte_. Elles sont brisées.
Penthéa est aussi honnête, mais non aussi forte que Pauline; c'est
l'épouse anglaise, mais ce n'est point l'épouse romaine, stoïque et
calme[95]. Elle est désespérée, doucement, silencieusement, et se laisse
mourir. Au fond du coeur, elle se juge mariée avec celui à qui elle a
engagé son âme; c'est le mariage du coeur qui, à ses yeux, est le seul
véritable; l'autre n'est qu'un adultère déguisé. En épousant Bassanès,
elle a péché contre Orgilus; l'infidélité morale est pire que
l'infidélité légale, et, désormais, elle est déchue à ses propres
yeux[96]: «Tuez-moi, mon frère, je vous en prie; dites, le
voulez-vous?... Vous avez fait de moi une parjure, une prostituée salie.
Pardonnez-moi, j'en suis une de fait, non de désir, les dieux m'en sont
témoins. Oui, j'en suis une; car celle qui est la femme d'Orgilus, et
vit en adultère public avec Bassanès, est à tout le moins une
prostituée. À présent, voulez-vous me tuer?... Une servante à gages à la
campagne étanche sa soif, avec ses chevreaux et ses agneaux, dans une
source fraîche, et moi je n'ai que mes larmes pour apaiser la chaleur de
ma poitrine....» Avec une grandeur tragique, du haut de son deuil
incurable, elle jette les yeux sur la vie[97]: «Nous nous travaillons en
vain pour allonger notre pauvre voyage, ou nous implorons un répit afin
de respirer; notre patrie est dans le tombeau.... Ah! chère princesse,
le sablier de ma vie n'a plus guère que quelques minutes à couler; le
sable est épuisé; je sens les avertissements d'un messager intérieur et
sûr qui m'appelle pour partir vite.... Un remède? Mon remède sera un
suaire, une enveloppe de plomb, et un coin de terre où personne n'ira
marcher.» Point de révolte, ni d'aigreur; elle aide affectueusement son
frère qui a causé son malheur; elle tâche de lui faire obtenir la femme
qu'il aime; la bonté, la douceur féminine surnagent en elle au plus fort
du désespoir. L'amour ici n'est point despotique, emporté, comme dans
les climats du Midi. Il n'est que profond et triste; la source de la vie
est tarie, voilà tout; elle ne vit plus, parce qu'elle ne peut plus
vivre; tout s'en va par degrés, la santé, la raison, puis l'âme; au
dernier moment, elle délire, et on la voit venir échevelée, les yeux
tout grands ouverts, avec des paroles entrecoupées. Il y a dix jours
qu'elle ne dort plus et ne veut plus manger, et toujours la même fatale
pensée lui serre la poitrine, parmi de vagues rêves de tendresse et de
bonheur maternel frustré, qui reviennent en son esprit comme des
fantômes[98]. «Nulle fausseté n'égale une promesse rompue. Il n'y a pas
de cheveu planté sur ma tête qui, comme un morceau de plomb, ne
m'enfonce dans ma tombe. J'aurais pu être la mère de jolis petits
enfants qui auraient babillé sur mes genoux. Quand j'aurais souri, ils
auraient souri, et certainement quand ils auraient pleuré, j'aurais
pleuré. Bien vrai, mon père aurait dû me choisir un mari, et alors mes
petits enfants n'auraient pas été bâtards; mais il est trop tard pour me
marier maintenant; je suis trop vieille pour avoir des enfants; ce n'est
pas ma faute.... Donne-moi ta main; crois-moi, je ne te ferai pas de
mal; ne te plains pas si je la serre trop fort, je la baiserai. Oh!
c'est une belle main douce!... Bon Dieu, nous aurions été heureux! trop
heureux, le bonheur rend hautain, à ce qu'on dit.... Il n'y a pas de
paix pour une épouse arrachée à son vrai mari, arrachée de force par un
mariage infâme. Dans toute mémoire désormais, le nom de Penthéa, de la
pauvre Penthéa, est sali.... Pardonnez-moi, oh! je défaille.» Elle
meurt, demandant quelque douce voix qui lui chante un air plaintif, un
air d'adieu, un doux chant funèbre. Je ne sais rien au théâtre de plus
pur et de plus touchant.
Lorsqu'on rencontre une structure d'âme si neuve et capable d'aussi
grands effets, il faut regarder le corps. Les actions extrêmes de
l'homme proviennent, non de sa volonté, mais de sa nature[99]; pour
comprendre les grandes tensions de toute sa machine, c'est sa machine
entière qu'il faut regarder, j'entends son tempérament, la façon dont
son sang coule, dont ses nerfs vibrent, et dont ses muscles se bandent;
le moral traduit le physique, et les qualités humaines ont leur racine
dans l'espèce animale. Considérez donc l'espèce ici, c'est-à-dire la
race; car les soeurs de l'Ophélia et de la Virginia de Shakspeare, de la
Claire et de la Marguerite de Goethe, de la Belvidera d'Otway, de la
Paméla de Richardson, font une race à part, molles et blondes, avec des
yeux bleus, d'une blancheur de lis, rougissantes, d'une délicatesse
craintive, d'une douceur sérieuse, faites pour se subordonner, se plier
et s'attacher. Leurs poëtes le sentent bien, quand ils les amènent sur
la scène; ils mettent autour d'elles la poésie qui leur convient, le
bruissement des ruisseaux, les chevelures pendantes des saules, les
frêles et moites fleurs de leur pays, toutes semblables à elles[100],
«la primevère, pâle comme leur visage, la jacinthe des prés, azurée
comme leurs veines, la fleur de l'églantier, aussi suave que leur
haleine[101].» Ils les font douces «comme le zéphyr qui de son souffle
penche la tête des violettes,» abattues sous le moindre reproche, déjà
courbées à demi par une mélancolie tendre et rêveuse. Philaster dit en
parlant d'Euphrasie qu'il prend pour un page, et qui s'est déguisée
ainsi pour obtenir d'être à son service[102]: «Je l'ai rencontré pour
la première fois assis au bord d'une fontaine,--il y puisait un peu
d'eau pour étancher sa soif,--et la lui rendait en larmes.--Une
guirlande était auprès de lui faite par ses mains,--de maintes fleurs
diverses, nourries sur la rive,--arrangées en ordre mystique, tellement
que la rareté m'en charma.--Mais quand il tournait ses yeux tendres vers
elles, il pleurait--comme s'il eût voulu les faire revivre.--Voyant sur
son visage cette charmante innocence,--je demandai au cher pauvret toute
son histoire.--Il me dit que ses parents, de bons parents étaient
morts,--le laissant à la merci des champs,--qui lui donnaient des
racines, des fontaines cristallines qui ne lui refusaient pas leurs
eaux,--et du doux soleil qui lui accordait encore sa lumière.--Puis il
prit la guirlande et me montra ce que chaque fleur, dans l'usage des
gens de campagne, signifie,--et comment toutes, rangées de la sorte,
exprimaient sa peine.--Je le pris, et j'ai gagné ainsi le plus
fidèle,--le plus aimant, le plus gentil enfant qu'un maître ait jamais
eu.» L'idylle naît d'elle-même parmi ces fleurs humaines; le drame
suspend son cours pour s'attarder devant la suavité angélique de leurs
tendresses et de leurs pudeurs. Parfois même l'idylle naît complète et
pure, et le théâtre tout entier est occupé par une sorte d'opéra
sentimental et poétique. Il y en a deux ou trois dans Shakspeare; il y
en a chez le rude Jonson, chez Fletcher, le _Berger affligé_, le _Berger
fidèle_[103]. Titres ridicules aujourd'hui, parce qu'ils nous rappellent
les fadeurs interminables de d'Urfé ou les gentillesses maniérées de
Florian; titres charmants, si l'on regarde la sincère et surabondante
poésie qu'ils recouvrent. C'est dans le pays imaginaire que vit Amoret,
la bergère fidèle, pays plein de dieux antiques, et pourtant anglais,
pareil à ces paysages humides et verdoyants, où Rubens fait danser des
nymphes[104]. «Les plaines penchées descendent, étendant leurs bras
jusqu'à la mer, et les bois épais cachent des creux que n'a jamais
baisés le soleil.... Là est une source sacrée, où les fées agiles
forment leurs rondes, à la pâle clarté de la lune; elles y trempent les
petits enfants dérobés, pour les affranchir des lois de notre chair
fragile, et de notre grossière mortalité.... Là est un air aussi frais
et aussi suave que lorsque le zéphyr en se jouant vient caresser la face
des eaux frémissantes. Là sont des fleurs choisies, toutes celles que
donne le jeune printemps, des chèvrefeuilles, des narcisses, des
chrysanthèmes.»--Le soir venu, «la brume monte, les gouttes de rosée
viennent baiser chaque petite fleur et se suspendre à leur tête de
velours, comme une corde de grains de corail.» Ce sont là les plantes et
les aspects de la campagne anglaise toujours fraîche, tantôt enveloppée
d'une pâle brume diaphane, tantôt luisante sous le soleil qui l'essuie,
toute regorgeante d'herbes, d'herbes si emplies de séve si délicates
qu'au milieu de leur plus éclatant lustre et de leur plus florissante
vie, on sent que le lendemain va les faner. Là, pendant une nuit d'été,
selon l'usage du temps[105], les jeunes hommes et les jeunes filles
vont cueillir des fleurs et échanger des promesses; Amoret avec Périgot,
«Amoret, plus belle que la chaste aube rougissante, ou que cette belle
étoile qui guide le marin errant à travers l'abîme,» pudique comme une
vierge et tendre comme une épouse. «Je te crois, dit-elle à Périgot;
cher ami, il me serait dur de te tenir pour infidèle, plus dur qu'à toi
de me tenir pour impure.» Si fortes que soient les épreuves, ce coeur
donné ne se retirera jamais. Périgot trompé, poussé au désespoir,
persuadé qu'elle est une débauchée, la frappe de son épée et la jette à
terre, sanglante. Les calomniateurs vont la jeter dans la profonde
fontaine; mais le dieu, prenant une des perles de sa chevelure liquide,
la laisse tomber sur la blessure; la chaste chair se referme au contact
de l'eau divine, et la jeune fille, revenue à elle, va retrouver celui
qu'elle aime encore[106]: «Parle, si tu es là, c'est ton Amoret, ta
bien-aimée--qui prononce ton cher nom. C'est ton amie,--ton Amoret.
Viens ici, pour mettre fin--à tous ces déchirements; regarde-moi, mon
ami bien-aimé,--j'ai oublié les souffrances, les chères peines--que j'ai
souffertes pour l'amour de toi; je veux bien--être encore ton amour.
Pourquoi as-tu déchiré--ces cheveux bouclés où j'ai souvent attaché--des
roses fraîches et des rubans, et où j'ai versé--des eaux distillées pour
te parer et t'embellir, pour t'embaumer de senteurs plus douces que des
bouquets un jour de noces?--Pourquoi croises-tu tes bras et courbes-tu
ta tête--sur ta poitrine, laissant tomber coup sur coup de tes deux
yeux,--de tes deux yeux, mon ciel,--une pluie de larmes plus précieuses,
plus pures que les perles--suspendues autour du front pâle de la lune?
Quitte ces désespoirs. Me voici,--la même que j'ai toujours été, aussi
tendre et toute à toi comme auparavant.--Je suis capable de vous
pardonner avant que vous le demandiez.--En vérité, j'en suis capable,
car c'est fait.» Quelqu'un peut-il résister à ce sourire si doux et si
triste?--Toujours trompé, il la blesse encore; elle tombe mourante, mais
sans colère.--«Voici la fin. Adieu, et vis. Ne trompe pas celle qui
t'aimera la première après moi.»--Enfin, une nymphe la guérit, et
Périgot, désabusé, vient se mettre à genoux devant elle. Elle lui tend
les bras; il a eu beau faire, elle n'a pas changé. «Je suis ton
amour--encore et pour toujours ton amour.--Frappe encore une fois sur ma
poitrine nue, et je me montrerai--encore aussi constante. Oh! que
seulement tu veuilles m'aimer encore!--et comme j'oublierai vite toutes
mes peines[107]!» Voilà les touchantes et poétiques figures que ces
poëtes mettent dans leurs drames ou à côté de leurs drames, parmi les
meurtres, les assassinats, le cliquetis des épées, et les hurlements des
tueries, aux prises avec des furieux qui les adorent ou les supplicient,
conduites comme eux jusqu'à l'extrémité de leur nature, emportées par
leurs tendresses comme ils le sont par leurs violences; c'est ici le
déploiement complet, comme l'opposition parfaite de l'instinct féminin
porté jusqu'à l'effusion abandonnée, et de l'âpreté virile portée
jusqu'à la roideur meurtrière. Ainsi composé et ainsi muni, ce théâtre a
pu mettre au jour le plus intime fonds de l'homme, et mettre en jeu les
plus puissantes émotions humaines, amener sur la scène Hamlet et Lear,
Ophélie et Cordélia, la mort de Desdémone, et les meurtres de Macbeth.
[Note 83: De là le bonheur et la solidité de leur mariage. En
France, il n'est qu'une association de _deux camarades_, presque
semblables et presque égaux, ce qui produit les tiraillements et la
tracasserie continue.]
[Note 84: Voir la peinture de ce caractère dans toute la littérature
anglaise et allemande. Le plus grand des observateurs, Stendhal, tout
imprégné des moeurs et des idées italiennes et françaises, est stupéfait
à cette vue. Il ne comprend rien à cette espèce de dévouement, «à cette
servitude, que les maris anglais, sous le nom de devoir, ont eu l'esprit
d'imposer à leurs femmes.» Ce sont «des moeurs de sérail.» Voyez aussi
_Corinne_.]
[Note 85:
A perfect woman already: meek and patient.
Heywood.]
[Note 86: Voir par contraste toutes les femmes de Molière, si
françaises, même Agnès et la petite Louison.]
[Note 87: Beaumont and Fletcher. _Philaster_, acte V, sc. V.
EUPHRASIA.
My father oft would speak
Your worth and virtue; and as I did grow
More and more apprehensive, I did thirst
To see the man so praised; but yet all this
Was but a maiden longing, to be lost
As soon as found; till sitting in my window,
Printing my thoughts in lawn, I saw a God,
I thought (but it was you), enter our gates.
My blood flew out, and back again as fast,
As I had puff'd it forth and suck'd it in
Like breath. Then was I call'd away in haste
To entertain you. Never was a man
Heaved from a sheep-cote to a sceptre, raised
So high in thought as I: You left a kiss
Upon these lips then, which I mean to keep
From you for ever; I did hear you talk,
Far above singing! After you were gone,
I grew acquainted with my heart, and search'd
What stirr'd it so: Alas I found it love:
Yet far from lust. For could I have but lived
In presence of you, I had had my end....
.... Blest be that hand!
It meant me well; Again for pity's sake!
.... Never, sir, will I
Marry; it is a thing within my vow:
But if I may have leave to serve the princess,
To see the virtues of her lord and her,
I shall have hope to live:
ARETHUSA
Come, live with me;
Live free as I do; she that loves my lord,
Curst be the wife that hates her!]
[Note 88: Rôle de Kaled dans _Lara_, de lord Byron.]
[Note 89: Chose étrange! la princesse n'est point jalouse: «Viens,
vis avec moi, vis aussi librement que moi-même. Celle qui aime mon
seigneur, maudite soit l'épouse qui voudrait la haïr!»]
[Note 90:
I saw a god.
(_Philaster_, acte V, sc. V.)]
[Note 91:
BIANCA.
So dearly I respected both your fame
And quality, that I would first have perish'd
In my sick thought, than e'er have given consent
To have undone your fortunes, by inviting
A marriage with so mean a one as I am.
I should have died sure, and no creature known
The sickness that had kill'd me....
Now since I know
There is no difference 'twixt your birth and mine,
Not much 'twixt our estates (if any be,
The advantage is on my side), I come willingly
To tender you the first-fruits of my heart,
And am content so accept you for my husband
Now when you are at lowest.
CESARIO.
Why, Bianca,
Report has cozen'd thee. I am not fallen
From my expected honours or possessions,
Though from the hope of birth-right.
BIANCA.
Are you not?
Then I am lost again! I have a suit too;
You'll grant it, if you be a good man.
Pray, do not talk of aught I have said to you....
.... Pity me,
But never love me more....
I will pray for you,
That you may have a virtuous wife, a fair one;
And when I am dead....
CESARIO.
Fy, fy!
BIANCA.
Think on me sometimes,
With mercy for this trespass!
CESARIO.
Let us kiss
At parting as at coming.
BIANCA.
This I have
As a free dower to a virgin's grave.
All goodness dwell with you!
(_The fair maid of the Inn_, acte IV, sc. I.)
Beaumont and Fletcher.]
[Note 92: Beaumont and Fletcher, _Thierry and Theodoret_, _The
Maid's tragedy_, _Philaster_. Voyez aussi le rôle de Lucina dans
_Valentinian_.]
[Note 93:
ORDELLA.
Let it be what it may be then, what it dare,
I have a mind will hasard it.
THIERRY.
But, hark you;
What may that woman merit, makes this blessing?
ORDELLA.
Only her duty sir.
THIERRY.
'Tis terrible!
ORDELLA.
'Tis so much the more noble.
THIERRY.
'Tis full of fearful shadows!
ORDELLA.
So is sleep, sir,
Or anything that's merely ours and mortal.
We were begotten Gods else. But those fears,
Feeling but once the fires of nobler thoughts,
Fly, like the shapes of the clouds we form, to nothing.
THIERRY.
Suppose it death!
ORDELLA.
I do.
THIERRY.
And endless parting
With all we can call ours, with all our sweetness
With youth, strength, pleasure, people, time, nay reason!
For in the silent grave, no conversation,
No joyful tread of friends, no voice of lovers,
No careful father's counsel, nothing's heard,
Nor nothing is, but all oblivion,
Dust and an endless darkness: and dare you, woman,
Desire this place?
ORDELLA.
'Tis of all sleeps the sweetest:
Children begin it to us, strong men seek it
And kings from height of all their painted glories,
Fall, like spent exhalations, to this centre....
THIERRY.
Then you can suffer?
ORDELLA.
As willingly as say it.
THIERRY.
Martell, a wonder!
Here's a woman that dares die.--Yet tell me,
Are you a wife?
ORDELLA.
I am, sir.
THIERRY.
And have children?
She sighs, and weeps.
ORDELLA.
Oh none, sir.
THIERRY.
Dare you venture,
For a poor barren praise you never shall hear,
To part with these sweet hopes?
ORDELLA.
With all but heaven.
(_Thierry and Theodoret_, acte IV.)]
[Note 94:
This lady
Walks discontented, with her watery eyes
Bent on the earth. The unfrequented woods
Are her delights; and when she sees a bank
Stuck full of flowers, she with a sigh will tell
Her servants what a pretty place it were
To bury lovers in; and make her maids
Pluck 'em, and strew her over like a corpse.
She carries with her an infectious grief,
That strikes all her beholders; she will sing
The mournful'st things that ever ear hath heard,
And sigh, and sing again; and when the rest
Of our young ladies, in their wanton blood,
Tell mirthful tales in course, that fill the room
With laughter, she will, with so sad a look,
Bring forth a story of the silent death
Of some forsaken virgin, which her grief
Will put in such a phrase, that, ere she end,
She'll send them weeping, one by one, away.
(_The Maid's tragedy_, acte I.)]
[Note 95:
Avant d'abandonner mon âme à mes douleurs,
Il me faut essayer la force de mes pleurs;
En qualité de fille ou de femme, j'espère
Qu'ils vaincront un époux ou fléchiront un père:
Que si sur l'un ou l'autre ils manquent de pouvoir,
Je ne prendrai conseil que de mon désespoir.
Apprends-moi cependant ce qu'ils ont fait au temple.
Impossible de rencontrer une femme plus raisonnable et plus raisonneuse.
De même Éliante, Henriette, dans Molière.]
[Note 96:
PENTHEA.
Pray, kill me....
Kill me, pray, nay, will you?
ITHOCLES.
How does thy lord esteem thee?
PENTHEA.
Such an one
As only you have made me; a faith-breaker,
A spotted whore. Forgive me, I am one,
In act, not in desires, the Gods must witness...:
For she that's wife to Orgilus, and lives
In known adultery with Bassanes
Is, at the best, a whore. Will kill me now?
The hand-maid to the wages
Of country toil, drinks the untroubled streams
With leaping kids and with the bleating lambs,
And so allays her thirst secure; whilst I
Quench my hot sighs with fleetings of my tears.
(Ford, _the Broken heart_.)]
[Note 97: