Moi, je ne juge pas ces justices sinistres;

Je les vois, je n'ai point la garde des registres

Ni la revision des arrêts; je n'ai pas

De signature à mettre au bas de ces trépas;

C'est la chose de Dieu, non la mienne; l'affaire

Le regarde, et non moi, vieux néant de la guerre.

Spectre, qui vais traînant mes pas estropiés,

Et qui sens des douleurs sous la plante des pieds;

Après tout, je ne suis ni mage ni prophète;

Et que la volonté du ciel profond soit faite!

Rois, je n'apporte ici que l'avertissement.

O princes, vous pouvez crouler subitement.

Vous avez beau compter sur vos soldats horribles;

Les comètes aussi sont fortes et terribles,

Elles vont à l'assaut du soleil rayonnant,

Elles font peur au ciel; mais Dieu, rien qu'en tournant

Son doigt mystérieux vers les nuits scélérates,

Fait dans l'océan noir fuir ces astres pirates.

*

Le pas des lansquenets sonnait sur les pavés.

--J'ai soif, dit Elciis. L'empereur dit:--Buvez.

III

LE TROISIÈME JOUR

LES CATASTROPHES

L'éternité n'est point dans vos apothéoses;

Et Dieu ne l'a donnée à rien, pas même aux roses.

Le temps que vous avez n'est pas illimité.

Un jour vient, tout se paie; et la calamité,

Qui sortit si souvent de vos palais, y rentre.

La foule alors, autour du maître dans son antre,

Bouillonne et s'enfle; on voit les pauvres demi-nus

Rugir, humbles hier, brusquement devenus

Plus hagards que les huns et que les massagètes.

Ah! les reines--je plains les femmes--sont sujettes

Aux cheveux blanchissant dans une seule nuit.

L'incendie au sommet des tours s'épanouit,

Seule utile lueur qui sorte du despote;

Au-dessus du palais, buisson de flamme, il flotte,

Et, croissant à travers les toits, ouvre au milieu

Ses pétales d'aurore et ses feuilles de feu,

Etant la rose horrible et fauve des décombres.

Vous avez dans vos cœurs ces pressentiments sombres;

C'est pourquoi, malgré vous, vous êtes pleins d'ennuis.

Qui suis-je maintenant, moi qui parle? Je suis

Un vieux homme qui va sur la route. On l'arrête.

Entrez; il parle, il dit son avis sur la fête;

Rien de plus. Rois, je suis cet horrible inconnu

Qu'on nomme le passant et le premier venu;

Je suis la grande voix du dehors; et les choses

Que je dis, et qui font blêmir vos fronts moroses,

Sont celles qu'à vos pieds tout un peuple vivant

Rêve et pense, et qu'emporte au fond des cieux le vent.

Car lorsque je disais que les âmes sont mortes,

Tout à l'heure, et que rien ne remue à vos portes,

Et que la lâcheté publique a fait la paix

Avec votre infamie, ô rois, je me trompais.

Non Rome vit dans Rome, et l'eau bout dans le vase.

Mais à mon âge on peut broncher dans une phrase;

Faire erreur sur un mot n'est rien; l'essentiel

C'est d'être une âme honnête et droite sous le ciel.

Donc, le moment approche où la grappe, étant mûre,

Tombera. L'heure vient.--Mais j'entends qu'on murmure.

Est-ce que par hasard ils ont imaginé

Ces princes, ces bandits compagnons d'un damné,

Ces gangrenés du mal, ces rois en qui suppure

Toute l'abjection de notre époque impure,

Que j'étais un soldat de l'humeur des valets;

Qu'en me disant: parlez, vous qui passez! j'allais

Avec la flatterie, immonde et vil dictame,

Panser complaisamment l'ulcère de leur âme;

Que moi, le vieux pisan, je courberais le front,

Et qu'ils pourraient, étant les malheureux qu'ils sont,

Ce Ranuce, ce Jean, ce Ratbert, cet Alonze,

Faire sucer leur plaie à la bouche de bronze!

Pour adorer Ratbert il faut être Ratbert;

Pour admirer Ranuce en perfidie expert

Et Jean l'homme du meurtre, il faudrait que je n'eusse

Pas plus de cœur que Jean ni d'âme que Ranuce.

Oh! laissez-moi cacher mon front sous mon manteau.

Quand me descendra-t-on dans le Campo-Santo,

Avec les trépassés augustes qu'on oublie,

Avec les chevaliers de la vieille Italie,

Loin des vivants, parmi les spectres d'Orcagna!

Pourquoi faut-il qu'à ceux que la guerre épargna

La mort vienne si tard, hélas! menant en laisse

Ces deux chiens monstrueux, la honte et la vieillesse!

Ah! jeunes gens! les ans font plier mes genoux.

Je suis triste jusqu'à la haine devant vous.

Ah! la décrépitude à l'opprobre ressemble!

Le dedans reste ferme; hélas, le dehors tremble.

Nous avons beau flétrir ces nouveaux arrivants,

Nous ne pouvons punir; nous ne sommes vivants

Que juste ce qu'il faut pour endurer l'offense.

Qu'il est dur de rentrer dans la mort par l'enfance!

Ah! c'est un grand malheur et c'est un grand dépit

D'être encore lion quand le renard glapit,

D'entendre les chacals et les bêtes funèbres

Faire leur fête horrible au milieu des ténèbres,

Et de ne pouvoir pas, étant malade et vieux,

Secouer sa crinière énorme jusqu'aux cieux!

Je vois ce qui s'écroule et je vois ce qui monte,

Ruine de la gloire et croissance de honte;

Et j'ouvre avec regret mes vieux yeux assoupis.

Et si je vais trop loin dans mes discours, tant pis!

Car je n'ai pas le temps de prendre des mesures

Du degré de respect qu'on doit à vos masures,

A vos tours, à vous, sire, et de la quantité

De mépris qui convient à votre majesté.

O misère! pendant que tout entiers vous êtes

Aux plaisirs, aux chansons, aux bals, aux coupe-têtes,

Aux meurtres, aux festins abjects, aux jeux brutaux,

Aux piéges qu'on se tend de châteaux à châteaux,

Ceux-ci pillant ceux-là, ceux-là tondant les autres,

Les plus sanglants disant tout bas des patenôtres,

Sournois, ayant toujours votre ami pour danger;

Pendant que vous passez votre temps à manger,

A vous soûler de vin et d'horreurs inconnues,

Regardant l'impudeur des femmes presque nues,

Contemplant aux miroirs vos malsaines pâleurs,

Vous parfumant de musc, vous couronnant de fleurs,

Et des gens que j'ai dit grossissant les prébendes,

Hélas! les sarrasins du Fraxinet, par bandes,

Infestent la Provence et le bas Dauphiné;

Humbert, dauphin de Vienne, est chez lui confiné;

Personne ne défend la marche occidentale

Où la cavalerie espagnole s'installe,

Et je ne sache pas qu'un comte ou qu'un marquis

S'en montre curieux et qu'on se soit enquis

De quels Guadalquivirs et de quelles Navarres

Sortent ces catalans et ces almogavares.

Partout l'étranger vient et de Naple aux Grisons

Montre sa pique au bord de nos noirs horizons.

Chocs, alertes, assauts, invasions soudaines;

Ils viennent de Nubie, ils viennent des Ardennes.

Au duc Welf qui, lassé de ne voir ni vaillant,

Ni prince devant lui, vous regarde en bâillant,

Quel bras opposez-vous, dites? Quel capitaine

Aux usurpations des tyrans d'Aquitaine?

Une maille de moins défait tout le tricot;

Vous n'avez plus le Var, vous n'avez plus l'Escaut.

Chaque passant arrache au vieux temple une brique.

Abraham, empereur des maures en Afrique,

Laissant derrière lui les royaumes penchés

Et saignants, et les champs de cadavres jonchés,

Approche, et le voilà qui touche à l'Italie;

Nos murs, dont le drapeau frissonnant se replie,

Chancellent, et déjà sur leur morne blancheur

Nous pouvons voir grandir l'ombre de ce faucheur.

Du sud accourt le nègre, et du nord vient le singe;

Les huns sortent velus des forêts de Thuringe;

Le spectre d'Alaric rôde et sonne du cor;

Les vieilles nations vandales sont encor

A nos portes, grinçant les dents et hurlant toutes,

Dans la Souabe, pays fauve et qui n'a pour routes

Que des sentiers perdus dans le sombre des bois.

L'empereur grec pâlit dans Byzance aux abois;

Son armée est sans duc, sa flotte est sans drungaire;

Pas d'hommes, pas d'argent; comment faire la guerre?

Toute la chrétienté le laisse sans appui;

Ce livide Andronic, entre les turcs et lui,

N'a plus qu'un bras de mer de deux milles de large;

Ce césar plie au poids du monde qui le charge;

Du toit de son palais, il voit à l'orient

Les barbares tirer leurs sabres en riant;

Son fils, Kyr Michaël, craint de livrer bataille.

Ici, quels chefs a-t-on? qui? de la valetaille.

Car vous n'obéissez qu'à plus petit que vous;

Vous avez l'orgueil bas ayant le cœur jaloux.

Princes, l'infirmité de ce croulant empire,

C'est que toujours le moindre est choisi par le pire;

Le cul-de-jatte est duc dans le camp des goîtreux.

Quant aux moines à casque, ils se battent entre eux,

Au lieu de s'occuper de notre délivrance.

Villiers de l'Ile-Adam, de la langue de France,

Guerroie Ugoccion, grand maître des portiers.

Une gorgone sort de tous ces bénitiers;

Et le pape à servir des messes utilise

Azon cinq, général des troupes de l'église.

Le peu qui nous restait des bons vieux généraux

Meurt de votre dédain aidé de vos bourreaux;

On oublie à Final don Fabrice, on expulse

Roger, on met au banc de l'empire Trivulce;

Et l'ennemi s'avance, et vous n'avez plus là

Bélisaire pour faire échec à Totila.

Tout le vieux fer romain n'est plus que de la rouille.

Deux femmes autrefois qui filaient leur quenouille,

Voyant que l'étranger enjambait le fossé,

Ont crié: guerre! et pris la pique, et l'ont chassé;

Ces deux femmes, c'étaient, autant qu'il m'en souvienne,

Auxilia de Nice, et Mahaud d'Albon-Vienne.

Fils de ces femmes-là qui battaient vos vainqueurs,

Vous avez hérité des fuseaux, non des cœurs.

Déserteurs du pays, oppresseurs de l'empire,

Le peuple est stupéfait et ne sait plus que dire

Dans le saisissement de votre lâcheté.

Que reste-t-il du ciel, rois, le soleil ôté,

Et de la terre, hélas! l'Italie éclipsée?

Voilà. Je vous ai dit à peu près ma pensée.

*

Elciis s'arrêtant, car le jour était chaud,

Dit:--Je voudrais dormir. L'empereur dit:--Bientôt.

IV

LE QUATRIÈME JOUR

DIEU

Le maître est insensé de peser ce qu'il pèse,

Et, parce qu'on se tait, de croire qu'on s'apaise.

Princes, sachez-le bien. Les hommes d'autrefois

Valaient mieux paysans que vous ne valez rois.

La clarté de leurs yeux gêne vos regards traîtres.

Leurs pieds font en marchant un bruit de pas d'ancêtres.

Quand, survenant du fond du vieil honneur lointain,

Un d'eux entre chez vous à l'heure du festin,

Il sent frémir autour de ses talons sévères

Le tremblement des cœurs, des glaives, et des verres.

Oui, vous êtes les nains d'un temps chétif et laid;

Que le plus grand de vous mette mon gantelet,

Je gage que son poing entrera dans le pouce.

Au rebours de l'honneur le vil instinct vous pousse.

Nous sommes les vaillants; vous, vos morts même ont peur;

L'angoisse d'un cœur faux et d'un esprit trompeur

Fait grelotter vos os; si bien que nos natures

Se distinguent encor jusqu'en nos pourritures;

Vous êtes les petits et nous sommes les bons;

Et lorsque vous tombez, et lorsque nous tombons,

La mort montre, parmi les broussailles farouches,

Nos cadavres aux loups, et les vôtres aux mouches.

Les signes de ce temps, les voici: des clairons,

Des femmes dans les camps, des plumes sur les fronts,

Des carnavals durant la moitié de l'année,

Une jeunesse folle au plaisir acharnée,

Joyeuse; et la rougeur sinistre des vieillards.

Quand deux pères rôdant le soir dans les brouillards

Se rencontrent non loin de vos éclats de rire,

Ils passent sans lever les yeux et sans rien dire.

Spectacle ténébreux qu'un peuple décroissant!

Même quand tous sont là, l'on sent quelqu'un d'absent;

C'est l'âme, c'est l'esprit sacré, c'est la patrie.

Une foule avilie, une race flétrie

Perd sa lumière ainsi qu'un bois mort perd sa fleur.

Que ce soit l'Italie ajoute à ma douleur.

La chose est surprenante et triste que des traîtres,

Des coquins, généraux de moines et de reîtres,

Puissent rapetisser lentement dans leur main

Un peuple, quand ce peuple est le peuple romain.

En lisant aux enfants l'histoire d'Agricole

Ou de Cincinnatus, les vieux maîtres d'école

S'arrêtent et n'ont pas la force d'achever.

Hélas, on voit encor les astres se lever,

L'aube sur l'Apennin jeter sa clarté douce,

L'oiseau faire son nid avec les brins de mousse,

La mer battre les rocs dans ses flux et reflux,

Mais la grandeur des cœurs c'est ce qu'on ne voit plus.

Ne croyez pas pourtant que je me décourage.

Je ne fais pas ici le bruit d'un vent d'orage

Pour n'aboutir qu'au doute et qu'à l'accablement.

Non, je vous le redis, sire, le grand dormant

S'éveillera; non, non, Dieu n'est pas mort, ô princes.

Le peuple ramassant ses tronçons, ses provinces,

Tous ses morceaux coupés par vous, pâle, effrayant,

Se dressera, le front dans la nuée, ayant

Des jaillissements d'aube aux cils de ses paupières;

Tout luira; le tocsin sonnera dans les pierres;

Tout frémira, du cap d'Otrante au mont Ventoux;

L'Italie, ô tyrans, sortira de vous tous.

De votre monstrueuse et cynique mêlée

Elle s'évadera, la belle échevelée,

En poussant jusqu'au ciel ce cri: la liberté!

Le vieil honneur tient bon et n'a pas déserté.

Pour ouvrir dans la honte ou la roche une issue,

Il suffit d'un coup d'âme ou d'un coup de massue.

Tous les peuples sont vrais, même les plus niés.

Vous vous tromperiez fort si vous imaginiez

Que Dieu permet aux rois, conseillés par le prêtre,

D'éteindre la lumière auguste, et qu'il peut être

Au pouvoir de quelque homme ici-bas que ce soit

De le vaincre, et d'aller aux cieux tuer le droit.

Régnez, frappez, soyez mauvais, faites des fautes,

Faites des crimes, soit; il est des lois très hautes.

Les flots sont doute, erreur, trouble; le fond est sûr.

Sachez-le, rois d'en bas; pour que ce globe obscur,

Création fatale et sainte, rayonnante,

Puis lugubre, et de tant de souffles frissonnante,

Ne soit pas, dans l'horreur de l'abîme ignoré,

Comme un sombre navire errant désemparé,

Rois, afin que la vie, et l'être, et la nature,

Restent et n'aillent pas se perdre à l'aventure

Dans le morne océan du mystère inconnu,

Par quatre chaînes d'or le monde est retenu;

Ces chaînes sont: Raison, Foi, Vérité, Justice;

Et l'homme, en attendant que la mort l'engloutisse,

Pèse sur l'infini, sur Dieu, sur l'univers,

Et s'agite, et s'efforce, orageux, noir, pervers,

Avec ses passions folles ou criminelles,

Sans pouvoir arracher ces ancres éternelles!

*

Les yeux sous les sourcils, l'empereur très clément

Et très noble écouta l'homme patiemment,

Et consulta des yeux les rois; puis il fit signe

Au bourreau, qui saisit la hache.

--J'en suis digne,

Dit le vieillard, c'est bien, et cette fin me plaît.--

Et calme il rabattit de ses mains son collet,

Se tourna vers la hache, et dit:--Je te salue.

Maîtres, je ne suis point de la taille voulue,

Et vous avez raison. Vous, princes et vous, roi,

J'ai la tête de plus que vous, ôtez-la-moi.

XXI

LE CYCLE PYRÉNÉEN

GAÏFFER-JORGE, DUC D'AQUITAINE

Au bas d'une muraille on ouvre une tranchée;

Les travailleurs, bras nus et la tête penchée,

Vont et viennent, fouillant dans l'obscur entonnoir;

Sous la pioche, pareille au bec d'un oiseau noir,

Le rocher sonne, ainsi que le fer dans la forge;

Dur labeur. Gaïffer, qu'on appelle aussi Jorge,

Fait creuser un fossé large et profond autour

De son donjon, palais de roi, nid de vautour,

Forteresse où ce duc, voisin de la tempête,

Habite, avec le cri des aigles sur sa tête;

On éventre le mont, on défonce le champ;

--Creusez! creusez! dit-il aux terrassiers, piochant

De l'aube jusqu'à l'heure où le soleil se couche,

Je veux faire à ma tour un fossé si farouche

Qu'un homme ait le vertige en regardant au fond.--

On creuse, et le travail que les ouvriers font

Trace au pied des hauts murs un tortueux cratère;

Il descend chaque jour plus avant dans la terre;

Un terrassier parfois dit:--Seigneur, est-ce assez?

Et Gaïffer répond:--Creusez toujours, creusez.

Je veux savoir sur quoi ma demeure est bâtie.--

Qu'est-ce que Gaïffer? La fauve dynastie

Qu'installa, sous un dais fait d'une peau de bœuf,

Le patrice Constance en quatre cent dix-neuf,

Reçut de Rome en fief la troisième Aquitaine.

Aujourd'hui Gaïffer en est le capitaine.

De Bayonne à Cahors son pouvoir est subi;

Les huit peuples qui sont à l'orient d'Alby,

Les quatorze qui sont entre Loire et Garonne,

Sont comme les fleurons de sa fière couronne;

Auch lui paie un tribut; du Tursan au Marsan

Il reçoit un mouton de chaque paysan;

Le Roc-Ferrat, ce mont où l'on trouve l'opale,

Saint-Sever sur l'Adour, Aire l'épiscopale,

Sont à lui; son état touche aux deux océans,

Le roi de France entend jusque dans Orléans

Le bruit de son épée aiguisée et fourbie

Aux montagnes d'Irun et de Fontarabie;

Gaïffer a sa cour plénière de barons;

La foule, autour de lui, se tait, et les clairons

Font un sinistre éclat de triomphe et de fête;

Au point du jour, sa tour, dont l'aube teint le faîte,

Noire en bas et vermeille en haut, semble un tison

Qu'un bras mystérieux lève sur l'horizon;

Gaïffer-Jorge est prince, archer et chasseur d'hommes;

On le trouve très grand parmi ses majordomes,

Ses baillis font sonner sa gloire, et ses prévôts

Sont plus qu'à Dieu le père à Gaïffer dévots.

Seulement, il a pris, pour élargir sa terre,

Aux infants d'Oloron leur ville héréditaire;

Mais ces infants étaient de mauvaise santé,

Et si jeunes que c'est à peine, en vérité,

S'ils ont su qu'on changeait leur couronne en tonsure;

De plus son amitié n'est pas toujours très sûre,

Il a, pour cent francs d'or, livré son maître Aymon

Au noir miramolin, Hécuba le démon;

Aymon, ce chevalier dont tout parlait naguère,

Avait instruit le duc Gaïffer dans la guerre,

Aymon était un fier et bon campéador,

Mais Gaïffer était sans le sou, cent francs d'or

Font cent mille tomans, et son trésor étique

Avait besoin d'un coup de grande politique;

Par la vente d'Aymon il a réalisé

De quoi pouvoir donner un tournoi, l'an passé,

Et bien vivre, et jeter l'argent par la fenêtre;

La grandeur veut le faste, il ne convient pas d'être

A la fois duc superbe et prince malaisé;

Enfin on dit qu'un soir il a, chasseur rusé,

Conduit, tout en riant, au fond d'une clairière,

Son frère Astolphe, et l'a poignardé par derrière;

Mais ils étaient jumeaux, Astolphe un jour pouvait

Prétendre au rang ducal dont Jorge se revêt,

Et pour la paix publique on peut tuer son frère.

Étançonner le sable, ôter l'argile, extraire

La brèche et le silex, et murer le talus,

C'est rude. Après les huit premiers jours révolus:

--Sire, ce fossé passe en profondeur moyenne

Tous ceux de Catalogne et tous ceux de Guyenne,

Dit le maître ouvrier, vieillard aux blancs cheveux.

--Creusez! répond le duc. Je vous l'ai dit. Je veux

Voir ce que j'ai sous moi dans la terre profonde.--

Huit jours encore on creuse, on sape, on fouille, on sonde;

Tout à coup on déterre une pierre, et, plus bas,

Un cadavre, et le nom sur le roc: Barabbas.

--Creusez, dit Jorge.--On creuse. Au bout d'une semaine

Une autre pierre avec une autre forme humaine

Perce l'ombre, affreux spectre au fond d'un trou hideux;

Et ce cadavre était le plus sombre des deux;

Une corde à son cou rampait; une poignée

De drachmes d'or sortait de sa main décharnée;

Sur la pierre on lisait: Judas.--Creusez toujours!

Allez! creusez! cria le duc du haut des tours.--

Et le bruit du maçon que le maçon appelle

Recommença; la pioche et la hotte et la pelle

Plongèrent plus avant qu'aucun mineur ne va.

Après huit autres jours de travail, on trouva

Soudain, dans la nuit blême où rien n'a plus de forme,

Un squelette terrible, et sur son crâne énorme

Quatre lettres de feu traçaient ce mot: Caïn.

Les pâles fossoyeurs frémirent, et leur main

Laissa rouler l'outil dans l'obscurité vide;

Mais le duc apparaît, noir sur le ciel livide:

--Continuez, dit-il, penché sur le fossé,

Allez!--On obéit; et l'un d'eux s'est baissé,

Morne esclave, il reprend le pic pesant et frappe,

Et la roche sonna comme une chausse-trape;

Au second coup la terre obscure retentit;

Du trou que fit la pioche une lueur sortit,

Lueur qui vint au front heurter la tour superbe,

Et fit, sur le talus, flamboyer les brins d'herbe

Comme un fourmillement de vipères de feu;

On la sentait venir de quelque horrible lieu;

Tout le donjon parut sanglant comme un mystère.

--Allez! dit Jorge.--Alors on entendit sous terre

Une lugubre voix qui disait:--Gaïffer,

Ne creuse point plus bas, tu trouverais l'enfer.

MASFERRER

I

NEUVIÈME SIÈCLE.--PYRÉNÉES

C'est un funeste siècle et c'est un dur pays.

Oh! que d'Herculanums et que de Pompéis

Enfouis dans la cendre épaisse de l'histoire!

D'horribles rois sont là; la montagne en est noire.

Assistés au besoin par ceux du mont Ventoux,

Ceux-ci basques, ceux-là catalans, méchants tous,

Ils ont de leurs donjons couvert la chaîne entière;

Du pertuis de Biscaye au pas de l'Argentière,

La guerre gronde, ouvrant ses gueules de dragon

Sur toute la Navarre et sur tout l'Aragon;

Tout tremble; pas un coin de ravine où ne grince

La mâchoire d'un tigre ou la fureur d'un prince;

Ils sont maîtres des cols et maîtres des sommets,

Ces pays garderont leurs traces à jamais;

La tyrannie avec le fer du glaive creuse

Sur la terre sa forme et sa figure affreuse;

Là ses dents, là son pied monstrueux, là son poing;

Linéaments hideux qu'on n'effacera point,

Tant avec son épée impérieuse et dure

Chaque despote en fait profonde la gravure!

Or jamais ces vieux pics pleins de tours, exhaussés

De forts ayant le gouffre et la nuit pour fossés,

N'ont paru plus mauvais et plus haineux aux hommes

Que dans le siècle étrange et funèbre où nous sommes;

Ils se dressent, chaos de blocs démesurés;

Leur cime, par delà les vallons et les prés,

Guette, gêne et menace, à vingt ou trente lieues,

Les villes dont au loin on voit les flèches bleues;

De quelque chef de bande implacable et trompeur

Chacun d'eux est l'abri redouté; leur vapeur

Semble empoisonner l'air d'un miasme insalubre;

Ils sont la vision colossale et lugubre;

La neige et l'ombre font, dans leurs creux entonnoirs,

Des pans de linceuls blancs et des plis de draps noirs;

L'eau des torrents, éparse et de lueurs frappée,

Ressemble aux longs cheveux d'une tête coupée;

Dans la brume on dirait que leurs escarpements

Sont d'une boucherie encor tiède fumants;

Tous ces géants ont l'air de faire dans la nue

Quelque exécution sombre qui continue;

L'air frémit; le glacier peut-être en larmes fond;

Fatals, calmes, muets, et debout dans le fond

De la place publique effrayante des plaines,

Sur leurs vagues plateaux, sur leurs croupes hautaines,

Ils ont tous le carré hideux des castillos,

Comme des échafauds qui portent des billots.

II

TERREUR DES PLAINES

Certes, c'est ténébreux; et, devant deux provinces,

Devant deux gras pays, un tel réseau de princes

N'attache pas pour rien des mailles et des nœuds

Et des fils aux pitons des pics vertigineux;

C'est dans un but qu'armés et tenant deux rivages,

D'affreux chefs, hérissés de couronnes sauvages,

Barrant l'isthme espagnol de l'une à l'autre mer,

Aux pointes des granits, dans le vent, dans l'éclair,

Sur la montagne d'ombre et d'aurore baignée,

Accrochent cette toile énorme d'araignée.

Comme en Grèce jadis les chefs thessaliens,

Ils tiennent tout, la terre et l'homme, en leurs liens;

Pas une triste ville au loin qui ne frissonne;

Vaillante, on la saccage, et lâche, on la rançonne;

Pour dernier mot le meurtre; ils battent sans remord

Monnaie à l'effigie infâme de la mort;

Ils chassent devant eux les blêmes populaces,

Ils sont les grands marcheurs de nuit, rasant les places,

Brisant les tours, du mal et du crime ouvriers,

Et de la chèvre humaine effrayants chevriers.

Être le centre où vient le butin, où ruisselle

Un torrent de bijoux, de piastres, de vaisselle;

Se faire d'un pays une proie, arrachant

Les blés au canton riche et l'or au bourg marchand,

C'est beau; voilà leur gloire. Et c'est leur fait, en outre,

Quand de quelque chaumière on voit fumer la poutre,

Ou quand, vers l'aube, on trouve un pauvre homme dagué,

Nu, sanglant, dans le creux d'un bois, au bord d'un gué;

Le vol des routes suit le pillage des villes;

Car la chose féroce amène aux choses viles.

L'été, la bande met à profit la douceur

De la saison, voyant dans l'aurore une sœur,

Prenant les plus longs jours pour sa sanglante escrime,

Et donnant à l'azur un rôle dans le crime;

Juin radieux consent à la complicité;

C'est l'instant d'appliquer l'échelle à la cité;

C'est le moment de battre une muraille en brèche;

L'air est tiède, la nuit vient tard, la terre est sèche,

La mousse pour dormir fait le roc moins rugueux;

Comme le tas de fleurs cache le tas de gueux!

Le bruit des pas s'efface au bruit de la cascade;

La feuille traître accueille et couvre l'embuscade,

L'églantier, pour le piége épaissi tout exprès,

Semble ami du sépulcre autant que le cyprès;

Aussi, jusqu'à l'hiver,--quoique janvier lui-même

Parfois aux attentats prête sa clarté blême,--

Ce ne sont que combats, assauts et coups de main.

La Légende des siècles tome II · 第 12 / 14 段