Vous vouliez un flatteur de plus qui vous caresse
Et rie, et tout à coup la vérité se dresse.
Vous avez reconnu que les hommes trop prompts
Courent parfois grand risque en vengeant leurs affronts;
Aussi vous n'avez pas de colère soudaine.
Défié par Venise, on regarde Modène.
Vous pesez le péril, rois, quoique altiers et vains.
Vous ne guerroyez pas sans l'avis des devins;
Un astrologue baisse ou lève vos visières.
O princes, vous allez consulter des sorcières
Sur le degré d'honneur et d'amour du devoir
Et de témérité qu'il est prudent d'avoir;
Vous combattez de loin derrière des machines;
Et vous frottez vos bras, vos reins et vos échines,
Moins propres, sur mon âme, aux harnais qu'aux licous,
D'huile magique à rendre invulnérable aux coups.
Je voudrais bien savoir, princes, si Charlemagne
Qui, se dressant, donnait de l'ombre à l'Allemagne,
Et si le grand Cyrus et le grand Attila
Se sont graissé leurs peaux avec cet onguent-là.
Vous avez fait sans peine, ô clients des sibylles,
Marcheurs de nuit, tendeurs d'embûches, gens habiles,
Quoique chétifs de cœur et chétifs de cerveau,
Avec le vieil empire un empire nouveau.
L'empaillement d'un aigle est chose bien aisée;
Davus remplace Alcide et Thersite Thésée.
Rois, la fraude est vilaine et donne un profit nul;
Mentir ou se tuer c'est le même calcul;
Le fourbe est transparent, tout regard le pénètre;
La trahison devient la chair même du traître;
Il se sent sur les os un mépris corrosif;
Dès qu'on est malhonnête on est rongé tout vif
Par son mauvais renom et par sa perfidie
Visible à tous les yeux et toujours agrandie;
On est renard, la haine et l'effroi du troupeau;
On a l'ombre et le mal pour robe et pour drapeau;
Et Carthage a péri dans sa sombre tunique
De mensonge, de dol, de nuit, de foi punique.
La ciguë en vos champs croît mieux que le laurier.
Je verrais sans colère, ô rois, un serrurier
Bâtir, sans oublier de griller les fenêtres,
Entre vos probités et mon argent, mes maîtres,
Une porte solide aux verrous bien fermants.
Quant à votre parole et quant à vos serments,
Plutôt que m'assoupir sur votre signature
Et sur vos jurements par la sainte écriture,
Plutôt que me fier à vous, je me fierais
Aux jaguars, aux lynx, aux tigres des forêts,
Et j'aimerais mieux, rois, me coucher dans leur antre
Et mettre pour dormir ma tête sur leur ventre.
Ah! ce siècle est d'un flot d'opprobre submergé!
Autre plaie; et fâcheuse à montrer,--le clergé.
Puisque j'expose ici la publique infortune,
Puisque j'étale aux yeux nos hontes, c'en est une
Que le prêtre ait grandi plus haut que notre droit,
Et que l'église ait pris l'allure qu'on lui voit.
De mon temps, grand, petit, riche ou gueux, vieux ou jeune,
On observait l'avent, les vigiles, le jeûne,
On priait le bon Dieu, mains jointes, fronts courbés;
Mais on tenait la bride assez haute aux abbés.
On avait l'œil sur eux, on était économe
De baisers à leur chape, et l'on craignait peu Rome;
Sire, ce que voyant, Rome se tenait coi.
Aujourd'hui Rome, à tout, dit: comment? et pourquoi?
On laisse les bedeaux sortir des sacristies;
Qui touche aux clercs est plein de piqûres d'orties.
C'est fini, plus de paix. Ils sont partout. Veut-on
D'un évêque trop lourd raccourcir le bâton?
Querelle. Pour blâmer les luxures d'un moine,
Pour un prieur à qui l'on ôte un peu d'avoine,
Pour troubler dans son auge un capucin trop gras,
Foudre, anathème; on a le pape sur les bras.
Un seul fil remué fait sortir l'araignée.
Rome a sur tous les points la bataille gagnée.
On lui cède; on la craint.
Combattre des soldats
Oh! tant que vous voudrez! mais des prêtres, non pas!
La cave du lion est effrayante, et l'aire
De l'aigle a je ne sais quel aspect de colère;
On trouve là quelqu'un d'altier qui se défend;
Sire, attaquer cela, c'est beau, c'est triomphant;
Le bec est flamboyant, la gueule est colossale;
On sent que l'aquilon dont l'Afrique est vassale,
Que l'ouragan qui gronde et qui des cieux descend,
Est dans les crins de l'un encor tout frémissant,
Et qu'aux pattes de l'autre il reste de la foudre;
L'adversaire est superbe et plaît. Mais se résoudre
A mettre ses deux mains dans des fourmillements,
Poursuivre au plus épais des cloaques dormants
La bête de la bave et celle de la fange,
Avoir pour ennemi l'être plat qui se venge
De son écrasement par sa fétidité,
C'est hideux; et j'ai honte et peur, en vérité,
D'attaquer une larve au fond d'une masure,
Et de combattre un trou d'où sort une morsure!
De là l'empiétement des moûtiers, des couvents,
Des hommes tonsurés et noirs sur les vivants,
Et le frémissement du monde qui recule.
Rome a tendu sa toile au fond du crépuscule.
La vaste lâcheté des mœurs est son trésor.
Tout à Rome aboutit. Prostituée à l'or,
Rome cote, surfait, pare, étale, brocante
Son absolution que le vice fréquente;
Le saint-père est le grand mendiant indulgent;
Les choses en sont là qu'on a pour son argent
Plus ou moins de pitié, plus ou moins de prière,
Et que l'église en est la sinistre usurière.
Rome a, dessous, l'ordure, et la pourpre dessus.
Pour être petit, pauvre, humble, comme Jésus
Le commandait à Jacque, à Simon, à Didyme,
Le pape a le décime, et l'évêque a la dîme.
Tout est occasion fiscale, jubilé,
Sabbat, la chaise offerte et le cierge brûlé,
Cloches, confession, amulettes, jurandes,
La desserte du pain, la desserte des viandes,
Droit de manger du bœuf, droit de manger du porc,
Exorcismes, tonlieux, mortuaire, déport,
Sermons, pâque fleurie, eau bénite, corvées,
Saint chrême, enfants perdus ou filles retrouvées,
Procès, citation devant l'official.
Partout du créancier le profil glacial.
Le fisc ne quitte pas des yeux la femme grosse;
L'enfant paie. Êtes-vous dans une basse-fosse,
Le saint-père quémande à travers vos barreaux.
Vous plaît-il de fonder un hôpital? Vingt gros.
Une bonne action paie un droit; rien n'échappe;
Un juste non payant ferait loucher le pape;
Dix gros pour que l'abbé dise: sois bienvenu!
Pour faire devant soi porter un glaive nu,
Cent gros; pour acheter le blé des turcs, dispense;
Tant pour avoir le droit de penser ce qu'on pense;
Tant pour faire le mal, tant pour s'en repentir;
Péage pour entrer, péage pour sortir;
Le baptême, c'est tant; n'oubliez pas l'annate;
Tant pour l'enfant de chœur à la robe incarnate;
Tant pour vous marier; ah! vous mourez; c'est tant.
Corruption! Toujours une main qui se tend!
Dès que le père expire ou que la mère est morte,
Les enfants orphelins s'en vont de porte en porte
Mendier pour payer le prêtre, et, sans remord,
Un marchand sacré vend sa pourriture au mort.
Rome sur tout prélève une part, s'attribue
Sur deux mules la bonne et laisse la fourbue,
Taxe le berger, tond la brebis, prend l'agneau,
Goûte la fille au lit, le vin dans le tonneau,
Flaire la cargaison du vaisseau dans le havre,
Et mange avant les vers le meilleur du cadavre.
Jésus disait: aimer; l'église dit: payer.
Le ciel est à qui peut acquitter le loyer,
On y sera logé bien ou mal, mieux ou guère,
Selon qu'on sera riche ou pauvre sur la terre;
Arrière le haillon! place au riche manteau!
Au mur du paradis Rome a mis écriteau.
La chaire de Saint-Pierre autrefois si sublime,
Espèce de tribune énorme de l'abîme,
Dont le dais formidable, au mystère mêlé,
Semblait s'évanouir dans un gouffre étoilé,
Est aujourd'hui l'obscure et lugubre boutique
Où le bien et le mal, la messe et le cantique,
Le vrai, le faux, le jour, la nuit, l'ombre et le vent,
Les anges, l'infini, la tombe, tout se vend!
Pourvu qu'il ait son crime en ducats dans son coffre,
L'homme le plus pervers voit le prêtre qui s'offre;
Et le plus noir bandit qui soit sous le ciel bleu
Fouille à sa poche et dit au pape: Combien Dieu?
Vous êtes un brigand, un gueux, un maniaque
De meurtres; bien; un tel, prêtre simoniaque,
Crible vos actions dans son hideux tamis,
Se signe, et dit: Allez, vos torts vous sont remis.
C'est triste d'être absous par ces viles engeances.--
Rois, si j'avais sur moi de telles indulgences,
De celles qui se font marchander et payer,
Je dirais à mon chien, pour me bien nettoyer,
De lécher le pardon d'abord, le crime ensuite.
Mais vous ne réglez pas ainsi votre conduite,
Et vous ne tombez pas dans ces scrupules vains.
Toujours, dans vos hauts faits de nuit et de ravins,
Comme vous entendez que Dieu vous soit commode,
Et comme parmi vous, en outre, il est de mode
Que la vipère prête au tigre son venin,
Vous avez près de vous un curé qui, bénin,
Vous conseille et vous sert dans toutes vos escrimes,
Qui trouve des raisons en latin à vos crimes,
Qui vous bénit après vos guets-apens, et coud
Un tedeum infâme à chaque mauvais coup.
D'où la difformité de la raison publique.
Caïphe et Busiris se donnent la réplique.
Quel est le faux? quel est le vrai? Qui donc a tort?
C'est l'honnête homme. A bas le droit! gloire au plus fort!
Le ciel a le rayon, mais le prêtre a le prisme.
La vérité bégaie et crache le sophisme;
La probité n'est plus qu'un enrouement confus.
Veut-on protester, vivre, essayer un refus?
On s'arrête, empêché dans l'immense argutie
Qu'en foule autour de vous le clergé balbutie;
On a le prêtre, là, dans le fond du gosier;
Et quand la conscience humaine veut crier
Ou parler haut, elle a l'église pour pituite.
Oh! le ciel grand ouvert, la prière gratuite,
Le prêtre pauvre au point de ne distinguer plus
Le cuivre d'un liard de l'or d'un carolus,
L'autel et l'évangile ignorant le péage
Et la monnaie, ainsi que l'astre et le nuage,
C'était beau, c'était grand, c'était ainsi jadis,
Dans le temps qu'on était des jeunes gens hardis,
Et que, libre, on allait chanter dans la montagne!
Est-ce que c'en est fait dans le deuil qui nous gagne?
Est-ce que les bons cœurs et les hommes de bien
Ne verront plus cela sous les cieux: Dieu pour rien?
Rome n'a qu'un regret, c'est que la bête échappe
A l'ombre monstrueuse et large de sa chape,
Que l'animal soit franc de son pouvoir jaloux,
Que l'ours rôde en dehors du fisc, et que les loups
Respirent l'air des cieux depuis le temps d'Évandre
Sans qu'on puisse trouver moyen de le leur vendre.
Dieu vole la nature au prêtre; il la soustrait;
Il lui dit: Sauve-toi dans la vaste forêt!
C'est son tort. Le soleil est de mauvais exemple;
Il ne réserve pas sa dorure au seul temple;
Il empourpre les toits laïcs, grands et petits,
Les maisons, les palais, les cabanes, gratis.
Quoi! le brin d'herbe est libre et donne ce scandale
De croître effrontément aux fentes de la dalle!
La folle avoine, auprès du lierre son voisin,
Pousse, sans acquitter le droit diocésain!
Quoi! depuis que l'Etna s'assied sur sa fournaise,
Géant sombre, il n'a pas encor payé sa chaise!
Quoi! l'éclair passe, va, revient, sans rien donner!
Quoi! l'étoile ose luire, éclairer, rayonner,
Sans qu'on lui puisse enfin présenter la quittance!
Le pape est avec Dieu tête à tête, et le tance.
Quoi! l'on ne peut au lys des champs, pris au collet,
Dire: pour les besoins du culte, s'il vous plaît!
Quoi! la vague, lavant les gouffres insondables,
Couvre l'énormité des plages formidables,
Quoi! l'écume jaillit jusqu'à cette hauteur
Sans retomber liard dans la main du quêteur!
Oh! si le prêtre enfin pouvait jeter sa serre
Sur la vie, et la prendre à Dieu, son adversaire!
Quel hosanna le jour où la fleur, le buisson,
Le nid, devraient payer au curé leur rançon!
Le jour où l'on pourrait mettre une bonne taxe
Sur l'usage que fait le pôle de son axe,
Chicaner sa caverne au lion, et tricher
L'eau que boit le moineau dans le creux du rocher!
Donc, viatique, psaume et vêpres, scapulaires,
Madones à clouer sur le bec des galères,
La vertu du chrétien, la liberté du juif,
Tout est en magasin et tout a son tarif.
Et les nécessités d'exploits hideux que crée
Cette vente à l'encan de la chose sacrée!
Ces pillages où Rome a plusieurs portions!
Ces envahissements et ces extorsions
D'héritages qu'on vient d'un coup de hache fendre,
Et qui n'ont plus le bras du chef pour les défendre!
Ces fouilles de corbeaux dans le ventre des morts!
Ces guerres où, n'osant s'en prendre aux hommes forts,
Craignant le bras qui frappe et la lance qui blesse,
La couardise appelle au combat la faiblesse!
Quand on a devant soi des barons, la plupart
Bandits bien crénelés et droits sur leur rempart,
Maîtres de quelque place à d'autres usurpée,
Qu'on arrondisse un peu sa terre avec l'épée,
En jouant au plus brave et non pas au plus fin,
Cela n'est pas très bien peut-être, mais enfin
Coup pour coup, le fer bat le fer, cela se passe
Entre ma panoplie et votre carapace,
Nous sommes gens gantés d'acier, bottés d'airain,
A visière féroce, à visage serein,
En guerre! et nous pouvons nous regarder en face.
Mais qu'on prenne aux petits pour les gros; mais qu'on fasse
Un apanage à tel ou tel prélat câlin
Avec des biens de veuve ou des biens d'orphelin;
Mais, au mépris des lois divines et chrétiennes,
Pour doter des frocards et des braillards d'antiennes,
Et des clercs qui, béats, par le vin attendris,
Vous disent: faites maigre! et mangent des perdrix,
Qu'on pille son douaire à cette pauvre vieille,
Qu'à cet enfant, qui fait un murmure d'abeille
Et qui rit en voyant entrer les assassins,
On vole sa maison et son champ, par les saints!
Je dis que c'est horrible, et toute honte est bue
Autant par qui reçoit que par qui distribue!
Le meurtre vole afin d'acheter le pardon.
Rome est un champ ayant le moine pour chardon;
Que l'âne de Jésus vienne donc et le broute!
Ces prêtres qui pour ombre ont derrière eux le doute,
Faux, masqués, emmiellant de leur perfide esprit
Le bord du vase au fond duquel le démon rit,
Traîtres du ciel, à qui l'opprobre profitable
Donne bon feu, bon lit, bon gîte et bonne table,
Ah! ces larrons sacrés, malheur sur eux, malheur!
Oh! que j'aime bien mieux le simple et franc voleur!
Des fauves attentats sauvage cénobite,
Il a l'ombre pour antre et pour cloître; il habite
Les déserts, les halliers creusés en entonnoirs,
Le derrière des murs croulants, les recoins noirs
Des palais qu'on bâtit, où, la nuit, dans les pierres
On entend le choc brusque et fuyant des rapières;
Ce brigand a du sang au front, mais pas de fard;
Il est âpre et hideux, mais il n'est point cafard,
Mais il ne se met pas un surplis sur le râble,
Mais il risque du moins sa peau, le misérable!
Le seigneur est la griffe et le prêtre est la dent.
C'est grâce à tout cela que, la débauche aidant,
L'horreur est installée en nos tours féodales.
Ah! crimes, deuils, banquets, prêtres, femmes, scandales!
Rire et foudre mêlant leurs funèbres éclats!
Nous frissonnons de voir tout ce qu'on voit, hélas,
Dans ces vaillants manoirs si glorieux naguères,
Quand, vieux aigles blanchis, et vieux faucons des guerres,
Par les brèches que fit le glaive, nous plongeons
Nos yeux dans la noirceur lugubre des donjons!
*
Le soleil déclinait; de leurs piques bourrues
Les soldats refoulaient le peuple au coin des rues;
Les prêtres chuchotaient près du trône rangés.
--J'ai faim, dit Elciis. L'empereur dit:--Mangez.
II
LE DEUXIÈME JOUR
ROIS ET PEUPLES
Vous êtes plusieurs rois ici, j'en suis bien aise.
Donc on peut vous parler en face. Toi, Farnèse,
Rends-nous compte de Parme; et toi, duc Avellan,
De Montferrat; et toi, Visconti, de Milan.
Vous avez ces pays; qu'est-ce que vous en faites?
L'Italie est heureuse et voit de belles fêtes!
Le duc Sforce est un sbire; il faudrait qu'on plongeât,
Pour trouver son pareil, plus bas que le goujat;
Voulez-vous des bandits? Guiscard vous en procure;
Strongoni, qui mourut d'une manière obscure
L'an passé, n'avait pas vécu très clairement;
Craignez Foulque après boire, Alde après un serment;
Squillaci roue et pend; Malaspina s'adonne
A mêler la jusquiame avec la belladone;
Le soir voit arriver joyeux à son festin
Des gens que voit mourir l'œil pâle du matin.
Si Pandolfe a trouvé quelque part sa patente
De général, pardieu, ce n'est pas dans la tente.
Sixte étrangla Thomond; Urbin extermina
Montecchi; le vieux Côme égorgea Gravina;
Ezzelin est faussaire, Ottobon est bigame;
Litta fait poignarder dans un bal à Bergame
Bernard Tumapailler, comte de Fezensac;
Jean massacre Borso; Pons dérobe le sac
Que Boccanegre avait laissé dans sa gondole;
Bonacossi sanglant rase la Mirandole;
Et quant à monsieur d'Este, ah! tous vos généraux
L'admirent; quel vainqueur! L'an passé, ce héros,
Avec force soudards levant la pertuisane,
Partit pour conquérir la marche trévisane;
On battait du tambour, on jouait du hautbois;
Un gros de paysans l'attaque au coin d'un bois,
L'armée au premier choc plie, et ce guerrier rare
Prit la fuite, et revint en chemise à Ferrare
Après avoir été volé dans le chemin.
Guy tue Alphonse afin d'être comte romain;
Le duc Fosdinovo vend Nice au barbaresque;
Spinetta se fait peindre ayant, dans une fresque,
Un crâne entre les dents comme un singe une noix;
Fiesque empoisonne Azzo, c'est le mode génois;
De par l'assassinat Sapandus est exarque;
Cibo, pour traverser le lac Fucin, embarque
Trois enfants, dont il doit hériter, ses neveux,
Sur un bateau doré qu'il suit de tous ses vœux,
Et qui les noie, étant fait de planches trop minces.
Mais expliquons-nous donc, vous nommez ça des princes!
Un tas de scélérats et de coupe-jarrets!
La justice en leur nom prononce des arrêts;
On les appelle grands, nobles, sérénissimes;
Ils sont comme des feux allumés sur des cimes;
Augustes marauds! gueux de l'honneur trafiquant!
Drôles que frapperaient, à l'autel comme au camp,
Au nom du chaste glaive, au nom du temple vierge,
Ulysse de son sceptre et Jésus de sa verge!
Si vous vous êtes mis dans l'esprit qu'en ayant
Plus d'infamie, on est un roi plus flamboyant,
Si vous vous figurez vos races rajeunies
Par vos férocités et vos ignominies,
Rois, je vous le redis, vous vous trompez; l'erreur,
C'est de croire qu'un nom peut grandir par l'horreur,
La fraude et les forfaits accumulés sans cesse.
Une augmentation de honte et de bassesse,
D'ombre et de déshonneur n'accroît pas les maisons;
La fange n'a jamais redoré les blasons.
Ah! deuil sans borne après les prouesses sans nombre!
Vous faites du passé votre piédestal sombre;
Sur les grands siècles morts sans tache et sans défaut
Vous montez, pour porter votre honte plus haut!
Vous semblez avec eux avoir fait la gageure
D'égaler leur lumière et leur lustre en injure,
Et de ne pas laisser à leur vieille fierté
Une splendeur sans mettre un opprobre à côté;
Et vous avez le prix dans cette affreuse joute
Où votre abjection à leur gloire s'ajoute!
O Dieu qui m'entendez, ces hommes sont hideux,
Certe, ils sont étonnés de nous comme nous d'eux.
Avez-vous fait erreur? et que faut-il qu'on pense?
A qui le châtiment? à qui la récompense?
Quelle nuit! N'est-ce pas le plus dur des affronts
Que nous les preux ayons pour fils eux, les poltrons!
Et qu'abjects et rompant les anciens équilibres,
Eux les tyrans, soient nés de nous, les hommes libres;
Si bien que l'honnête homme est chargé du maudit
Et que le juste doit répondre du bandit!
Qu'ont-ils fait pour porter des noms comme les nôtres?
Par quel fil pouvons-nous tenir les uns aux autres,
Dieu puissant! et comment avons-nous mérité
Eux, ces pères, et nous, cette postérité?
Ah! le siècle difforme et funeste où nous sommes,
En étalant, auprès des tombes, de tels hommes,
Si lâches, si méchants, si noirs, que j'en frémis,
Offense la pudeur des aïeux endormis.
Le vent à son gré roule et tord la banderole.
Je n'avais pas dessein quand j'ai pris la parole
De dire tout cela, mais c'est dit, et c'est bon.
Rois, je sens sur ma lèvre errer l'ardent charbon;
A moi simple, il me vient en parlant des idées;
La patrie et la nuit sur moi sont accoudées
Et toute l'Italie en mon âme descend.
Je sens mon sombre esprit comme un flot grossissant.
Dieu sans doute a voulu, sire, que votre altesse
Vît l'indignation qui sort de la tristesse.
Je sais que par instants le public devient froid
Pour le bien et le mal, pour le crime et le droit,
Le comble de la chute étant l'indifférence;
On vit, l'abjection n'est plus une souffrance;
On regarde avancer sur le même cadran
Sa propre ignominie et l'orgueil du tyran;
L'affront ne pèse plus; et même on le déclare.
A ces époques-là de sa honte on se pare;
Temps hideux où la joue est rose du soufflet.
La jeunesse a perdu l'élan qui la gonflait;
Le tocsin ne fait plus dresser la sentinelle,
Ce fauve oiseau qui bat les cloches de son aile
Est cloué sur la porte obscure du beffroi;
Oui, sire, aux mauvais jours, sous quelque méchant roi
Féroce, quoique vil, et, quoique lâche, rude,
Toute une nation se change en solitude;
L'échine et le bâton semblent être d'accord,
L'un frappe et l'autre accepte; et le peuple a l'air mort;
On mange, on boit; toujours la foule, plus personne;
Les âmes sont un sol aride où le pied sonne;
Les foyers sont éteints, les cœurs sont endormis;
Rois, voyant ce sommeil, on se croit tout permis.
Ah! la tourbe est ignoble et l'élite est indigne.
De l'avilissement l'homme porte le signe.
L'air tiède et mou, le temps qui passe, la gaîté,
Les chants, l'oubli des morts, tout est complicité;
Tous sont traîtres à tous, et la foule se rue
A traîner les vaincus par les pieds dans la rue;
Le silence est au fond de tout le bruit qu'on fait;
On est prêt à baiser Satan s'il triomphait;
Le mal qui réussit devient digne d'estime;
L'applaudissement suit, la chaîne au cou, le crime,
Que la libre huée a d'abord précédé;
On voit--car le malheur lui-même dégradé
Abdique la colère et se couche et se vautre,
Dans l'espoir d'avoir part au pillage d'un autre--
Les extorqués faisant cortége aux extorqueurs.
Pas une résistance illustre dans les cœurs!
La tyrannie altière, atroce, inexorable,
Est le vaste échafaud de l'homme misérable;
Le maître est le gibet, les flatteurs sont les clous.
Mangé de la vermine ou dévoré des loups,
Tel est le sort du peuple; il faut qu'il s'y résigne.
Des vautours, des corbeaux. Mais où donc est le cygne?
Où donc est la colombe? où donc est l'alcyon?
Quand on n'est pas Tibère on est Trimalcion.
L'un rampe, lèche et rit pendant que l'autre opprime.
Sombre histoire! le vice est le fumier du crime;
Les hommes sont bassesse ou bien férocité;
Meurtre dans le palais, fange dans la cité;
Le tyran est doublé du valet; et le monde
Va de l'antre du fauve à l'auge de l'immonde.
Tout ce que je dis là vous fait l'esprit content,
C'est votre joie, ô rois; mais écoutez pourtant.
Rois, qu'une seule voix proteste, elle réveille
Au fond de ce silence une sinistre oreille
Et fait rouvrir un œil terrible en cette nuit;
Prenez garde à celui qui fait le premier bruit;
Un seul passant sévère et ferme déconcerte
Dans son abjection l'immensité déserte;
Un vivant n'a qu'à dire aux cadavres un mot,
Et l'ossuaire va se lever en sursaut.
Princes, aussi longtemps qu'on croit le ciel compère,
On se tait; tant qu'on voit le tyran qui prospère
Et le lâche succès qui le suit comme un chien.
C'est bon; tant que le mal qu'il fait se porte bien,
Sa personne est un dogme et son règne est un culte.
Un beau jour, brusquement, catastrophe, tumulte,
Tout croule et se disperse, et dans l'ombre, les cris,
L'horreur, tout disparaît; et, quant à moi, je ris
De ceux qu'ébahiraient ces chutes de tonnerre.
Pisistrate, Manfred, Hippias, Foulques-Nerre,
Hatto du Rhin, Jean deux, le pire des dauphins,
Macrin, Vitellius, ont fait de sombres fins;
Rois, ce ne sont point là des choses que j'invente;
C'est de l'histoire. On peut régner par l'épouvante
Et la fraude, assisté de tel prêtre moqueur
Et fourbe, à qui les vers mangent déjà le cœur,
On peut courber les grands, fouler la basse classe;
Mais à la fin quelqu'un dans la foule se lasse,
Et l'ombre soudain s'ouvre, et de quelque manteau
Sort un poing qui se crispe et qui tient un couteau.
Vous dites:--Devant moi tout fléchit et recule;
Moi, je viens de Turnus; moi je descends d'Hercule;
J'ai le respect de tous, étant né radieux
Et fils de ces héros qui touchaient presque aux dieux.--
Ne vous fiez pas trop à vos grands noms, mes maîtres;
Car vous seriez frappés, quels que soient vos ancêtres,
Eussiez-vous sur le front l'étoile Aldebaran.
On s'inquiète peu des aïeux d'un tyran,
Du Chéréas quelconque on applaudit l'audace.
Qu'Aurélien soit noble ou bourgeois, qu'il soit dace
Ou hongrois, ce n'est pas ce que je veux savoir,
Mais il fut dur et sombre; et, quant au vengeur noir
Qui rejette au tombeau cette âme ensanglantée,
Que ce soit Mucapor ou que ce soit Mnesthée,
Qu'importe? Un tyran tombe, un despote est détruit,
Je n'en demande pas davantage à la nuit.
Ces meurtres-là sont grands; Brutus en est la marque;
Chion, Léonidas en poignardant Cléarque,
Ont montré qu'ils étaient disciples de Platon;
Harmodius n'avait pas de poil au menton
Quand il dit: je tuerai le tyran; il le tue;
Et la Grèce lui fait dresser une statue
Qui tenait à la main une épée et des fleurs.
On peut frapper le roi qui vit de vos malheurs,
L'usurpateur armé de forfaits et de ruses;
C'était l'opinion des grecs amants des muses,
Peuple si délicat que, sous ces nobles cieux,
Les orfèvres, sculpteurs des métaux précieux,
Moulaient les coupes d'or sur la gorge des femmes.
Ainsi furent punis certains hommes infâmes,
Car on n'épargne point qui n'a rien épargné;
Et l'histoire les suit d'un regard indigné.