M. Lemarquier eut un petit sifflement admiratif:

--Voilà qui est parfaitement combiné, fillette; trop bien même, cela

m’inquiète.

--Cela vous inquiète?

--Sans doute: le fiancé à Saint-Nazaire, le grand-père au large, c’est

ce que l’on appelle déblayer le terrain. Qu’est-ce que nous faisons du

tuteur?

--Le tuteur, déclara-t-elle, nous l’emmenons à Challans.

--Bigre! comme cela, tout de suite?

--Non, pas tout de suite, concéda la jeune fille. Demain seulement. Je

viendrai vous prendre pour le bateau de 9 heures.

--Tu crois?

--Je suis sûre...

Elle embrassait le vieillard, câline comme au temps où elle se

blottissait sur ses genoux pour entendre la merveilleuse histoire des

moines silencieux qui, au vallon de Saint-Hilaire, avaient fait reculer

l’océan devant leur tenace labeur. Voyant qu’il hésitait, la jeune fille

appela Madeleine à la rescousse:

--N’est-ce pas, petite mère, que vous voulez bien me confier parrain

pour deux jours? Et n’ai-je pas une bonne idée?

--Excellente, mignonne; et si notre vieil ami te devait cette

réconciliation qui ferait le bonheur de ses dernières années, tu lui

aurais magnifiquement rendu le bien qu’il t’a fait.

--Je suis contente, petite mère... J’y pense! pourquoi ne viendriez-vous

pas avec nous?

--Et mes fillettes du catéchisme, mignonne! Et ta robe blanche, que je

veux préparer moi-même! Il faut que je reste ici, mais tout mon cœur,

toutes mes prières seront avec vous.

Voilà comment il se fit que, le lendemain, Annie et son tuteur

débarquaient à Fromentine. Parmi les voyageurs qui suivirent, dans un

piétinement sonore, la longue estacade à l’extrémité de laquelle vient

accoster le bateau-poste, nul ne se serait douté du grave souci qui

tourmentait cette enfant rayonnante de jeunesse et de fraîcheur, et qui

s’en allait, mignonne ambassadrice, vers une tâche aussi bienfaisante

que délicate.

Tuteur et pupille déjeunèrent--sans façons--à l’hôtel de la Plage, qui

est le _Palace_ de Fromentine, et que des yeux non informés pourraient

aussi bien prendre pour une maison de pêcheurs, longue et blanche sous

son toit bas. Puis tous deux montèrent dans le train-tramway qui,

l’heure venue, s’ébranla en toussottant le long de la route flâneuse. Et

le marais breton déroula son film de calme province assoupie dans la

tiédeur du soleil. La Barre-de-Monts et ses marais, Beauvoir et son

manoir coquet, Saint-Gervais et son église blanche, qui ne réclame qu’un

modeste arrêt facultatif. Et par la campagne, des moulins à vent

massifs, tours maçonnées au sol, agitaient lentement leurs bras

entoilés, au souffle du vent venu de la mer proche encore--venu de l’île

d’Yeu.

A Challans-ville, devant les halles où bruissait une fin de marché, M.

Lemarquier s’inquiéta:

--Le ferme de M. Chaugereau... de quel côté, je vous prie?

Un Vendéen se mit à rire:

--Duquel, Chaugereau? Le bon Dieu a béni la famille, il y en a plein le

pays!

Le savant hésita, embarrassé; Annie, qui n’entendait pas avoir navigué

pour rien, intervint à propos:

--Celui qui est revenu par ici il y a une vingtaine d’années, après

avoir épousé une jeune fille de l’île d’Yeu!

Un instant on se concerta, sous la halle affairée comme une ruche; des

lippes s’arrondirent, des épaules se haussèrent dans les blouses aux

plis raides. Un jeune métayer, qui bouclait les traits d’un petit cheval

gris, leva un visage obligeant:

--Ce doit être le Mathieu que vous voulez dire, Mademoiselle, Sa femme

s’appelle Josine.

--C’est cela.

--Sa borderie est en campagne, à une demi-lieue de la mienne. Si vous

voulez monter dans ma carriole, Monsieur, Mademoiselle, je peux vous y

conduire.

--Nous acceptons volontiers, mon brave... Passe la première, Annie.

Le Vendéen s’assit sur un bout de planche; l’attelage partit aussitôt à

une allure absolument incompatible avec des méditations savantes--si

l’on avait eu désir de s’y livrer. Ces petits chevaux vendéens sont vifs

comme la poudre, et leur robe gris-perle cache une musculature

infatigable. Les yeux mi-clos, offrant son pur visage au vent de la

course, qui effarait ses frisons d’or, Annie s’efforçait

consciencieusement de bannir la pensée d’Armand comme importune, et de

fixer son esprit sur l’entrevue qu’elle allait avoir avec la mystérieuse

Josine.

Du bout de son fouet, le conducteur désigna, assez loin, par-dessus les

oreilles de sa bête, une agglomération aux toits pressés:

--La Garnache, annonça-t-il. Là, sur la gauche, avant d’y arriver, pas

loin du chemin de fer de Nantes, c’est la Renaudière, où que vous allez.

Un quart d’heure plus tard, le véhicule s’arrêtait au seuil d’une

métairie modeste; au bruit, une femme s’avança. Du premier coup d’œil,

Annie reconnut, avec un léger battement de cœur, la fille, la vraie

fille de son père Damase. Et elle nota aussitôt que la fermière avait

remplacé la noire fanchon islaise par la modeste coiffe blanche des

paysannes vendéennes.

Josine fit entrer les visiteurs dans la grande salle de la ferme, et

attendit. Annie, d’ailleurs, ne se perdit pas en vains détours:

--Madame, nous venons vous apporter des nouvelles de votre père, M.

Valmineau.

--Ah! fit la métayère dont brusquement l’honnête visage s’assombrit; il

n’est pas malade au moins, le pauvre homme?

--Non; un peu fatigué comme il arrive à son âge, mais en bonne santé.

--Tant mieux! C’est si triste de vivre tout seul, sans vouloir connaître

sa famille, ni le bon Dieu ni personne! On ne doit pas juger ses

parents, bien sûr, mais tout de même...

Mme Chaugereau hochait une tête attristée; le professeur intervint:

--Madame, Damase Valmineau n’est plus l’homme dont vous parlez.

Parfaitement sociable maintenant, il a retrouvé sa robuste foi des

anciens jours.

--Sainte Vierge! s’exclama la paysanne, quel bonheur! Mais on peut bien

le dire, c’est quasiment un miracle.

--Les auteurs de ce miracle sont ma fille, aidée de ma pupille, que

voici.

M. Lemarquier montrait Annie; Josine esquissa un salut maladroit, sans

comprendre. Alors le savant, à grands traits, narra la vie du braconnier

de la mer, en ces dix dernières années. La bonne femme l’écoutait bouche

bée, comme on fait pour un conte. Quand son tuteur eut terminé, Annie

reprit:

--Vous devinez, Madame, combien il m’est pénible de penser que ce bon

grand-père--pardonnez-moi, c’est ainsi qu’il aime à être appelé par

moi--ce bon grand-père va se trouver très seul après mon mariage. Et

cela serait si facile à arranger...

--Je ne vois pas trop comment...

--Il faudrait qu’il fût en famille, car il se fait vieux; bientôt il ne

pourra plus prendre la mer, Pourquoi n’habiterait-il pas avec vous?

--Certainement, répondit Josine, on n’y verrait pas d’obstacles, quoique

avec cinq enfants et les mauvaises années on ne soit pas trop riches.

Mais il y a son ancienne fâcherie!

--Pour cela vous me laisserez faire.

--Volontiers, Mademoiselle, vu que vous avez l’air bien fine et bien

entendue. Seulement, jamais il ne voudra venir sur le continent.

--Le voulût-il, qu’il ne le pourrait pas, reprit Annie. A son âge,

quitter l’île, rompre avec les habitudes de toute une vie, ce lui serait

à la fois très pénible et vraiment dangereux.

--Permettez-moi une question, Madame, fit M. Lemarquier. Êtes-vous ici

chez vous, ou en fermage?

--En fermage, Monsieur; nous aimerions même assez à quitter ce bien,

parce que la propriétaire veut en augmenter de beaucoup le loyer.

--Dans ce cas, écoutez la proposition de ma pupille. Elle est des plus

sérieuses, et constituerait, à mon avis, la meilleure des solutions.

Alors, de sa voix douce et prenante, Annie exposa son projet; M.

Lemarquier l’appuya par des chiffres, et il faut penser que la fermière,

qui ne demandait pas mieux que d’être convaincue, jugea la chose

intéressante, car elle envoya chercher aux champs le métayer Chaugereau,

qui pour lors, avec ses aînés, donnait un labour à une pièce en jachère,

derrière trois couples indolents de bœufs gris, à la puissante lenteur.

Le braconnier de la mer · 第 32 / 40 题