M. de Marcis se prit à rire:

--Oh! Monsieur le doyen qui cite Alfred Capus! Vous aurait-il converti à

sa philosophie, par hasard?

--Ne me parlez pas, mon bon ami, de ces hommes de théâtre! répliqua le

digne curé. Heureusement, notre île ignore leur engeance!

--Je me demande ce qu’ils viendraient y faire... sourit le praticien.

Une amicale controverse sur les dangers de la scène conduisit les deux

promeneurs jusqu’à la rangée, dénudée par l’hiver, des ormeaux qui

s’alignaient en face de la villa Lemarquier. La vieille bonne les

introduisit dans la pièce où le savant travaillait, près de Madeleine

occupée à tailler une robe de fillette.

--Bonjour, Messieurs! Quelles nouvelles apportez? eût demandé, d’après

la tradition, Sarah Jennings, duchesse de Marlborough...

--Les meilleures sans doute au gré de votre chrétienne charité, cher

Monsieur.

--Au sujet d’Annie, n’est-ce pas, Monsieur le Curé?

--Précisément, Mademoiselle, son oncle souhaiterait de vous la confier

définitivement. Est-il besoin de vous dire que je n’y verrais nul

inconvénient?

--Et que je n’y trouverais, moi, que des avantages, appuya le maire en

tendant la lettre au professeur.

Celui-ci la lut à voix haute, puis, se tournant vers sa fille, qui

s’efforçait de dissimuler son émotion:

--Eh bien, mon enfant, qu’en penses-tu?

Elle joignit les mains, leva son doux regard un peu terni. Elle était

presque belle alors, la vieille fille, celle dont nul homme n’avait fait

la reine de son foyer, et qui ne rêvait sur terre d’autre bonheur que

celui de se dévouer. Avec élan Madeleine répondit:

--Que puis-je penser, père, sinon que je suis prête, comme toi-même, à

ouvrir mon cœur, à recevoir en notre maison l’orpheline que le ciel nous

envoie. Nous en ferons une vraie chrétienne, et nous lui indiquerons le

chemin du bonheur en lui montrant celui du devoir.

--Bravo! mon enfant, approuva l’abbé. Dieu vous récompensera de cette

bonne œuvre entreprise pour l’amour de lui. Vous en serez vous-même tout

heureuse, par un effet de la divine justice.

--J’imagine, fit M. Lemarquier, que le braconnier sera satisfait, lui

aussi, de la tournure prise par les événements.

--C’est vrai, ce vieux sanglier! Toujours farouche? Il m’est revenu que

vous aviez baptisé son canot, Monsieur le Curé?

L’abbé montra au maire Madeleine souriante:

--Voici la dispensatrice de la grâce, mon bon ami.

--Monsieur le doyen, protesta la «demoiselle» toute confuse, ayez pitié

de moi! Allons plutôt, si vous le voulez bien, annoncer la grande

nouvelle à ce brave homme.

--Où est-il?

--Quelque part sur la côte, pas loin sans doute, à promener Annie pour

laquelle il éprouve une tendresse de grand-père; je vous assure que

c’est touchant...

De cette opinion qui d’abord avait fait sourire le maire, celui-ci

comprit toute la justesse peu d’instants plus tard, quand nos amis, du

haut de la falaise, aperçurent deux silhouettes connues qui se

détachaient, assez proches, sur les récifs en dents de scie de

l’Entaillée. C’était une petite forme hésitante et craintive, qu’une

grande ombre, paternellement penchée, tenait solidement par la main au

bord de l’abîme; on eût dit d’un aïeul guidant par son domaine une

enfant très chère, longtemps perdue, enfin retrouvée.

Quand M. de Marcis eut mis le braconnier au courant de la situation

nouvelle:

--Bon sang de bonsoir! gronda le sauvage en un rugissement contenu par

égard pour la mignonne qui le regardait avec surprise, Monsieur le

maire, vrai, vous me faites-t-il heureux!

Il prit dans ses bras l’enfant, l’éleva avec précaution et maladresse

jusqu’à sa barbe rude:

--Petiote, dis, tu veux bien rester toujours avec la demoiselle?

--Oh! oui...

--Elle sera ta maman, tu comprends?

--J’ai jamais eu de maman, je serai si contente d’en avoir une!

Le bonhomme plaqua un gros baiser sur les joues fraîches, avant que de

passer l’enfant à Madeleine. Puis, s’approchant du docteur, il demanda,

soucieux:

--Alors, Monsieur le maire, qui est-ce qui sera tuteur?

--Dame, mon brave... hésita M. de Marcis...

--Oh! n’ayez pas peur, je sais bien que ce ne peut pas être un vieux

loup comme moi. Je voudrais que l’on nomme M. Lemarquier, qui est un

homme savant, et tout, et intact.

--Intact?

--Oui, reprit le braconnier en changeant de ton, intact... pour la

réputation... tandis que d’autres...

Le bonhomme baissait la tête, humblement. L’abbé Parand jugea que le

moment était venu d’intervenir:

--Entendu, mon brave; M. Lemarquier sera le tuteur de notre petite amie,

et Mlle Madeleine, sa maman. Le docteur veillera à ce qu’elle pousse

comme un jeune pin des dunes, et moi je lui enseignerai son catéchisme.

Pour vous...

--Moi, dit gravement le pêcheur, je conserve une bonne part.

On le regarda, une surprise flottait sur tous. Le braconnier de la mer

étendit la main, embrassa d’un geste large la falaise, l’admirable

coupure de Risque-de-Vie, où bouillonne un perpétuel tourbillon, et tout

l’immense horizon maritime, qu’il semblait ramener vers son cœur. Puis

il déclara, d’un accent empreint de grandeur véritable:

--Moi, j’apprendrai l’enfant à connaître la mer et la lande, à

comprendre leur langage, à pénétrer leurs secrets, à les aimer surtout.

Et je ne serai pas si bête, foi de Valmineau, qu’à travers ces cailloux,

ces bruyères et ces algues, je ne lui fasse, moi aussi, trouver et lire

partout le nom du bon Dieu, avec qui la demoiselle m’a réconcilié!

Quelques mois passèrent, et de nouveau l’asphodèle printanier montra ses

épis de fleurs blanches dans les champs de l’île d’Yeu. Le programme

établi par l’abbé Parand se déroulait intégralement, la frêle plante

déracinée par la tempête, qui l’avait jetée sur ce rocher perdu, y

reprenait vie, force et même gaieté. A cet âge, les impressions, si

vives soient-elles, sont fugitives comme ces nuées que dissipe, en

montant au ciel, le soleil du matin: environnée de sollicitudes

attentives, Annie bientôt trouva tout naturel de voir son univers borné

par la mer infranchissable, monstre géant et charmeur dont la colère ne

s’était pas réveillée depuis la mort de l’_Antoinette_.

Madeleine et son père s’attachèrent très vite à l’enfant. Dans la maison

de la Meule livrée eux savantes études du professeur, et que la maturité

sereine de Mlle Lemarquier emplissait d’une paix précieuse, mais parfois

un peu grave, Annie fut le rayon de joie, le petit être chéri auquel

vont tous les soucis, duquel rayonnent toutes les allégresses. Former

une âme, la voir peu à peu, comme un tourne-sol vers l’astre du jour,

s’orienter vers le Maître et le Père des hommes, n’est-ce pas la plus

haute et la plus douce des tâches?

Le braconnier de la mer, lui aussi, remplissait jour après jour la tâche

qu’il s’était donnée. Il allait s’attachant davantage à la mignonne

enfant; pour un peu il lui aurait été reconnaissant--peut-être

l’était-il en effet--d’avoir permis qu’il la sauvât. Il l’aimait

tendrement, et avec un mélange singulier et curieusement osé de

l’affection que peuvent éprouver pour un même être un grand-père, un

terre-neuve, et un sauvage en admiration devant une œuvre d’art.

L’ensemble rendait le solitaire des Corbeaux à sa vraie nature de brave

homme, trop longtemps cachée par les ronces hargneuses d’une

misanthropie née de ses malheurs.

Le braconnier de la mer · 第 24 / 40 题