MONSIEUR LE MAIRE,

J’ai l’honneur de vous accuser réception de votre honorée du 7

courant, reçue hier matin, et de porter à votre connaissance tout qui

concerne ma nièce Annie Lauroy, recueillie à l’île d’Yeu, après le

naufrage que vous m’annoncez, et qui me bouleverse.

Mon frère cadet, Lauroy Jules, était depuis quinze ans premier-maître

mécanicien du yacht _Antoinette_, appartenant à M. le comte de

Gerdyvilliers. Mon pauvre frère jouissait de toute l’estime du comte,

tant pour son savoir que pour ses qualités.

Aussi la comtesse avait-elle bien voulu proposer d’être la marraine de

ma nièce, et quand ma belle-sœur mourut quelque temps après, Mme de

Gerdyvilliers adopta pour ainsi dire Annie, qu’elle mit en pension

chez les Sœurs de Saint-Charles, à Paris.

Pendant les vacances, elle prenait auprès d’elle la petite qu’elle

traitait comme elle eût fait des enfants que le bon Dieu ne lui avait

pas donnés. Ils devaient passer la fin de l’hiver aux Canaries, parce

que la comtesse était délicate de la poitrine; ils avaient décidé

d’emmener Annie, son couvent ayant été licencié à cause d’une épidémie

de scarlatine. Mon frère nous avait envoyé une carte de Saint-Nazaire:

nous ne pensions pas avoir le chagrin de le perdre si vite!

Pour ce qui est de notre nièce, nous avons longuement considéré le

cas, ma femme et moi, depuis hier que nous avons reçu votre lettre.

Bien entendu, nous sommes prêts à la prendre, si elle est abandonnée

ou malheureuse: on sait ce qu’on doit à sa famille, et puis on ne

voudrait pas laisser à l’Assistance un petit ange comme elle.

Seulement nous en avons déjà six, et le septième en route... Et vous

savez ce que c’est, Monsieur le maire, on n’amasse pas gros à faire le

pain, surtout quand il y a tant de petites dents à mordre dans la

miche.

Ceci est pour vous dire que nous serions heureux si les personnes

charitables dont vous nous parlez, et qui ont recueilli Annie au

moment du malheur, consentaient à en garder la charge. La petite est

affectueuse, elle s’attachera vite à qui lui fera du bien; par

ailleurs elle a une bonne santé, et elle est d’une bonne famille qui

n’a toujours connu que Dieu et son devoir.

Comptant sur vous, Monsieur le maire, pour bien vouloir vous occuper

sur place de cette affaire qui dépasse, vous le comprenez, non pas

notre bonne volonté, mais nos moyens, nous sommes, en vous exprimant

toute notre reconnaissance, vos respectueux serviteurs.

Le braconnier de la mer · 第 22 / 40 题