--Savez-vous la nouvelle, mère Pavin?
--Non là, qu’est-ce qu’il y a?
--Le braconnier de la mer fait baptiser son bateau!
--Ça se peut-il bien?
--Comme je vous le dis! Si vous ne me croyez pas, allez voir au port.
--Sur que j’y vas! Vous parlez d’un miracle, alors!
L’information courut rapidement la capitale, depuis la rue de
l’Argenterie jusqu’à celle du Secret, mal nommée pour une fois, en
passant par la Grande-Rue qui, malgré les prétention de son nom, est
tout juste un chemin de village, sans pavés ni trottoirs. Comme la
population maritime était au complet, les équipages des thoniers,
profitant de ce radieux début de novembre pour préparer la campagne
d’hiver au chalut, un flot de bérets bleus et de fanchons noires ne
tarda guère à rouler vers les quais pour constater _de visu_ le prodige
annoncé.
Le canot de Damase Valmineau se balançait au port, près des ormeaux de
la place La Pylaie, dont le sol était jonché des premières feuilles
mortes, gaufrées comme des beignets roux. Il était en grande toilette de
baptême, c’est-à-dire qu’il portait en tête de mât un gros bouquet de
bruyères, patiemment recueillies par le solitaire de la Pointe.
Au-dessous flottaient, dans la brise encore tiède, le pavillon national,
puis une longue flamme blanche offerte par Mlle Lemarquier, et sur quoi
se découpait en lettres bleues le nom de _Sainte-Madeleine_. Le même nom
s’inscrivait à l’avant du bateau, en caractères blancs tout neufs, avec
l’indication réglementaire exigée par la marine, I-D (île d’Yeu).
A côté, sur le quai, Damase Valmineau attendait auprès de M. et Mlle
Lemarquier. Pour la circonstance rasé de frais, son torse robuste moulé
dans une vareuse neuve, le braconnier de la mer avait vraiment--qui
l’eût dit?--figure d’homme civilisé. On le constatait avec surprise
parmi les groupes, qui demeuraient à distance respectueuse, car on
savait, par expérience, le solitaire prompt aux coups de boutoir.
Un remous dans l’assistance, des bérets qui se lèvent: c’est l’abbé
Parand qui arrive, suivi de son vicaire; derrière eux les enfants de
chœur, le sacristain portant les vêtements sacerdotaux. M. Lemarquier se
découvre; Valmineau se tient tout raide, comme au temps où l’amiral
passait les hommes en revue sur le pont de l’_Invincible_, frégate de
première classe, voile et vapeur.
Aidé par le jeune abbé, M. le doyen revêt le surplis et l’étole; puis,
d’un organe souple et grave qui détache en vigueur les syllabes latines,
il entonne l’_Ave maris Stella_:
Ave maris Stella,
Dei mater alma
Atque semper virgo...
Et voici qu’une houle semble passer sur les fronts de ces chrétiens
assemblés, qui s’inclinent. Puis leur chant répond, tous accents unis:
timbres mâles des hommes, voix pures et fortes des Islaises, guidées par
celle plus disciplinée de Madeleine Lemarquier:
Monstra te esse matrem,
Sumat per te preces,
Qui pro nobis natus...
C’est l’hymne qui sait le mieux jeter l’âme croyante aux bras maternels
de Marie, l’appel filial de ceux que menace la tourmente, et qui
implorent la protection d’en haut. Qui plus que les pêcheurs est de
ceux-là? Les périls, ils les affrontent chaque jour, et dans quelles
conditions tragiques! Aussi le chant jaillissait-il avec conviction des
lèvres rudes, et le braconnier, agité par une sourde émotion,
s’appliquait à cette tâche vénérable et nouvelle, à laquelle il mettait
tout son cœur.
Le dernier verset s’évanouit au ciel clair: l’abbé Parand asperge d’eau
bénite les diverses parties de la barque; ensuite il répand sur chaque
côté de la _Sainte-Madeleine_, à sa poupe et à sa proue, le sel et le
froment bénits, l’un, signe de conservation et de longue vie; l’autre,
d’abondance et de prospérité. La foule, qui a de longtemps pénétré le
sens profond de ces symboles, regarde avec respect; Damase éprouve
confusément que quelque chose le travaille: pour la première fois il est
frappé de cette pensée qu’il y a mieux que de vivre en sauvage, comme
une bête, ainsi qu’il faisait depuis des années.
Après la bénédiction vient, conclusion naturelle de la cérémonie, ce que
quelques mauvaises têtes seraient tentées de considérer comme sa partie
principale. M. Lemarquier a fait apporter un vaste panier, précieusement
confié aux flanc arrondis du canot. Riant, criant, se bousculant un peu,
les enfants de chœur écartent le couvercle d’osier: des gâteaux, des
dragées apparaissent, et aussi de belles bouteilles ventrues coiffées
d’or; on acclame le parrain, Valmineau proteste:
--C’est trop, Monsieur Lemarquier, beaucoup trop! Quasiment autant que
pour la bénédiction du dundee _Fraternité_ en 1908...
--Mon brave, nous allons trinquer. Je me suis laissé dire que dans
l’île, maintenant comme dans ma jeunesse, il n’y a pas de solennité qui
ne se termine ainsi! Allons, les enfants qui veut des bonbons?
Les petites mains se tendent; ensuite, Madeleine, souriante, distribue
des coupes à la ronde. Pour les dragées versicolores comme pour le vin
doré qui pétille au soleil, les amateurs sont nombreux; et il semble
infatigable le geste solennel par lequel Valmineau dispense aux Islais
ses frères le sang généreux des coteaux de Champagne.