SEM A LA MER BLEUE

Chaque année, les mêmes saisons, ramènent avec une douce tyrannie, chère

à ceux qui la subissent, les mêmes plaisirs, imposent des goûts

semblables, et de pareils divertissements. Cet été--et nous verrons sans

surprise, aux beaux jours, renaître cet engouement périodique--la côte

normande et ses deux plages rivales ont possédé l'heureux privilège de

retenir et de fixer un instant la mode. Elles ont dû le céder, quelques

mois après, à la Côte d'Azur, qui, dès les premiers frimas, et à peine

le temps avait-il revêtu son manteau «de vent, de froidure et de pluie»,

a repris ses droits à l'élégance et au luxe. Sem avait fait, l'année

dernière, avec une verve aiguisée, la chronique dessinée de la grande

semaine de Trouville-Deauville, en silhouettant d'un crayon preste les

Parisiens notoires, les grands étrangers, les artistes, les gens de

lettres, de courses et de finance, qui ont coutume de s'y réunir; il

s'est, comme il convenait, transporté, cet hiver, sur le littoral

méditerranéen, propice aux mondanités françaises et cosmopolites. Et il

nous offre aujourd'hui les croquis pris par lui au cours de cette

«campagne», en un album (60 fr.) dont la couverture porte, en lettres

d'or chevauchant sur fond d'azur, ce titre alliciant: _Sem à la mer

bleue_.

Entendez bien que ce que Sem a vu sur ses plaisants rivages, ce ne sont

point des «marines». La «mer bleue» n'apparaît pas au ce recueil qui se

recommande d'elle: aussi bien ne semble-t-elle avoir qu'une part minime

dans les préoccupations de ceux qu'attirent les douceurs de la Riviera.

On les rencontre de préférence sur les promenades et dans les jardins où

il est de bon ton de se montrer, dans les restaurants et les bars à la

mode, et autour des tables de jeux. C'est en ces lieux aimables que Sem,

observateur spirituel, mordant, mais dont la fantaisie, si elle

égratigne parfois, n'entend pas blesser, les a saisis au passage, dans

leurs attitudes familières. Toute la comédie est là, avec ses premiers

rôles, ses vedettes, ses personnages de second plan et ses comparses.

Plusieurs silhouettes, déjà aperçues dans le précédent album,

aujourd'hui épuisé, se retrouvent ici; et on les revoit avec agrément.

Mais un très grand nombre de figures nouvelles y apparaissent, enlevées

d'un trait alerte et gai: nous en reproduisons ici quelques-unes, celles

de deux célèbres compositeurs italiens, Mascagni et Puccini, et de deux

maîtres du chant, Chaliapine et Caruso.

Ces dessins, Sem les a jetés, sur ses pages d'album, en un désordre

voulu, qui, n'en doutons point, est un effet de l'art. Les gestes, les

grimaces, les rires et les effarements, les costumes--tout cela renforcé

de vives couleurs--s'y mêlent, s'y opposent, dansent devant les yeux une

ronde endiablée. Et, quand on a tourné tous ces feuillets où ont surgi

tant de différents visages, l'impression reste dans l'esprit d'avoir

vécu, avec le plus avisé des compagnons, une de ces heures légères,

fortunées, dont le temps est prodigue à la Riviera.

L'Illustration, No. 3654, 8 Mars 1913 · 第 33 / 45 题