M. LOUIS BARTHOU, HISTORIEN

Nous connaissions M. Louis Barthou orateur et ministre, homme politique

et homme d'État. Nous connaissions M. Louis Barthou juriste et légiste,

traitant avec sûreté de la «distinction des biens» et de la loi

syndicale. Nous connaissions M. Louis Barthou bibliophile fervent, en

quête des manuscrits précieux et des introuvables éditions. Nous

connaissions M. Louis Barthou écrivain aimable, jouant d'une plume

souple et fixant des mots, des évocations et des couleurs sur un carnet

de voyage. Mais nous ne connaissions pas encore M. Louis Barthou

historien et M. Louis Barthou historien valait d'être connu.

On a, vous le savez, formidablement écrit sur _Mirabeau_. Le gigantesque

orateur de la Constituante a été le sujet d'une bibliographie immense.

Pamphlets, correspondances, mémoires, monographies par centaines, études

d'ensemble et anecdotes, toute la grande et toute la petite histoire. Et

voici qu'un autre livre (1) s'attaque de nouveau au personnage, et que

l'auteur de ce livre est le ministre de la Justice et le garde des

Sceaux du gouvernement actuel.

[Note 1: _Mirabeau_, par Louis Barthou. Librairie Hachette, 7 fr.

50.]

C'est curieux; mais, instinctivement, dès qu'un homme politique signe

une oeuvre d'histoire, on recherche les idées de parti que cet homme

politique a voulu placer dans son oeuvre. Nous avons donc cherché de la

politique dans le livre de M. Louis Barthou. Nous n'y avons trouvé que

de l'histoire. Et c'est vraiment admirable à force d'être exceptionnel.

L'oeuvre, d'ailleurs, est belle parce qu'elle fut entreprise avec une

passion visible de vérité, avec une curiosité ardente de tous les

inconnus du personnage; l'oeuvre est claire parce qu'elle est méthodique

et ordonnée; elle est solide, elle est puissante, parce que la

discussion de cette vie de tribun s'appuie sur l'expérience d'un homme

de gouvernement.

Mirabeau ne peut être séparé des siens. Nul plus que lui, parmi les

colosses du passé, n'a dû ses qualités, ses défauts et ses vices aux

races dont il était issu. M. Louis Barthou va donc nous raconter la

famille avant de nous raconter l'homme qui la fit demeurer dans

l'histoire. Le père de Mirabeau, le marquis, l'Ami des Lois, nous est

seul familier, avec l'oncle, le bailli. Nous savons moins la vie du

grand-père, Jean-Antoine Riqueti de Mirabeau, ce terrible colonel qui, à

Cassano, en 1705, disputa à un de ses amis, pistolet en main, l'honneur

de défendre un pont violemment attaqué par les troupes du prince Eugène.

Une balle lui ayant cassé le bras droit, Jean-Antoine prit une hache de

la main gauche; mais un coup de fusil lui coupa les nerfs du cou et la

jugulaire. Il tomba à peu près mort, servit de marchepied à l'ennemi, et

survécut néanmoins. Il resta, il est vrai, privé de l'usage du bras

droit «pour lequel il s'était fait une parure d'une grande écharpe

noire, et, à la suite d'une opération dont la hardiesse étonna, il dut

porter un collier d'argent pour soutenir sa tête». Ce qui ne l'empêcha

pas de convoler peu après en justes noces avec une belle jeune fille

d'excellente famille, dont il eut sept enfants. L'invalide au collier

d'argent était encore un rude homme. Il mourut à soixante et onze ans.

Tel est l'aïeul. Quant au père, le marquis, l'Ami des Lois, il serait la

physionomie la plus curieuse qu'aurait produite la famille des Riqueti

si le marquis lui-même n'avait pas eu un fils dont les vices, le génie

et la gloire dépassent et effacent presque tout ce que «cette race

effrénée» avait produit avant lui.

[Illustration: Quatre dessins du nouvel album de Sem.]

M. Louis Barthou nous donne un excellent et pittoresque chapitre sur le

fameux procès de Pontarlier. Mirabeau plaide contre sa femme qui veut se

libérer de ce mari bruyamment et insolemment infidèle, au surplus fils

rebelle, «couvert de dettes, deux fois condamné, plus célèbre par son

inconduite que par ses services et par ses prisons que par ses talents.»

Ce gentilhomme débraillé, sans ressources et sans crédit, est, croit-on,

un plaideur minable. Mais non, il va se révéler dans cette lutte et

jeter, pour la première fois dans la partie ses dons incomparables, et

secrets jusqu'alors pour tous et pour lui-même. Car, jusqu'à ce jour, il

a écrit, il n'a pas parlé. Mais il se pressent. Il s'émeut lui-même à la

péroraison 'un de ses mémoires. Il faut à l'éloquence qu'il porte en soi

et qui est toute l'éloquence, l'épreuve du public, la contradiction,

l'action, la bataille, l'atmosphère. «L'occasion s'offre à lui. Il la

saisit et, plaideur vaincu, il se relève et se révèle orateur

incomparable.»

M. Louis Barthou a bien fait de très longuement insister sur ces procès

de Pontarlier et d'Aix, qui marquent la date du destin dans la vie de

Mirabeau. Dès lors, seulement, le génie se dégage du monstre. Et c'est

le génie, à son éclosion, puis dans toute sa formidable gloire que nous

allons suivre en des chapitres nourris de faits et d'idées sur le voyage

de Mirabeau en Allemagne, sur les «Approches de la Révolution», sur les

Elections en Provence, sur les États généraux enfin dans tout leur

grandiose tumulte, avant d'en arriver au pacte avec la Cour...

Mirabeau, vénal, fut-il réellement un traître à la Révolution? Non, dira

l'historien. Car «la politique que Mirabeau conseillait à la Cour dans

ses consultations secrètes, il l'avait vingt fois exposée publiquement».

Il avait fait leur part dans ses projets à la liberté, à l'autorité, à

la royauté et à la Révolution. Il représentait la Révolution voulue,

réfléchie et définitive «mais sans être envieuse du temps et désirant de

la mesure, des gradations et une hiérarchie». Il fut un réaliste en ce

temps de déductions philosophiques et de doctrines travaillées. Et si,

dix-huit mois avant sa mort, si en novembre 1789, alors que l'on n'avait

pas encore commencé de détruire, si ce génie pratique et puissant avait

été appelé à diriger l'État, il eût, en conciliant la royauté et la

révolution--conclut M. Louis Barthou--épargné à la France la Terreur, le

césarisme et l'invasion.

_Voir les comptes rendus des autres livres nouveaux dans_ La Petite

Illustration _de cette semaine._

L'Illustration, No. 3654, 8 Mars 1913 · 第 32 / 45 题