Nous avons pris et gardé l’habitude d’une promenade en voiture à l’heure
fraîche; nous rentrons chez nous après le coucher du soleil. La première
nous a conduits au petit village de Balaji, juste au pied de la montagne
au nord, d’où part le chemin--j’allais dire la route!--qui mène par la
passe de Kouti au Tibet; le lendemain, allant du côté de Pasoupati, en
passant, mon épigraphiste remarque une pierre; on arrête, il descend;
c’est une vieille inscription qui, depuis quatorze cents ans subit les
outrages du temps et des saisons, un peu effacée sans doute, mais prête
à en affronter bien d’autres.
Ce site de Pasoupati est certainement ce qu’il y a de mieux ici. C’était
l’heure de la pouja du soir, les femmes se rendaient toutes au bord de
la rivière sacrée, les singes aussi, les vaches flânaient, les sannyasis
exhibaient leurs extraordinaires tignasses, mais le Sahib a bien vite
fait à Siva-berger une concurrence victorieuse, et les gosses et les
dévotes et les flâneurs ont reformé autour de nous leur cercle curieux
et inquiétant.
Nous avons rencontré en rentrant le troupeau des prisonniers, hommes et
femmes, qu’on ramenait de leur travail quotidien à la briqueterie. Quand
S. était venu, il y a vingt-quatre ans, seule la charité particulière
les nourrissait; un prince d’esprit moderne les fait travailler et
manger. Ce sont gaillards et gaillardes qui ne paraissent pas fort à
plaindre; on les reconnaît seulement aux anneaux de fer qu’ils portent,
un à chaque jambe, mais pas d’entrave, et ces dames, fardées, parées de
fleurs, prodiguent œillades et sourires.
C’est l’heure aussi où en quittant le Toundi Khel, la magnifique
esplanade où s’exercent les troupes, se passent les revues, se courent
les courses et se joue le polo, près du temple très fréquenté de Lomri
Maï (la mère Chacal, la Dourga népalaise) aux autels couverts de sang,
on voit les Caboulis, comme on les appelle ici, les Afghans offrant aux
amateurs très nombreux les beaux chevaux qu’à grand’peine, à grands
frais, ils ont amenés d’Afghanistan, vous imaginez le chemin! Les
montagnes afghanes et la passe de Khyber, la descente au Penjab, le long
trajet à travers la vaste plaine et l’ascension ici...
Avec leurs larges culottes blanches bouffantes serrées à la cheville, la
veste blanche qui fronce sur les hanches et l’étroit gilet sombre qui
prend le buste, c’est toute une évocation du monde musulman. Beaux
hommes propres et élégants près desquels la loque, la crasse et la
laideur tibétaines n’ont rien à gagner. Mais les Tibétains sont des
philosophes et, sans arrière-pensée, ils jouissent du spectacle offert;
ils sont là, avec leur drôle de petit chapeau de feutre aux petits bords
retroussés, leurs petites bottes de feutre, leurs chapelets de
gris-gris, leur veste largement ouverte sur la poitrine pour pouvoir
sans doute plus commodément se gratter, leur bonne figure ronde, tout
sourire. Je ne suis pas encore arrivée à reconnaître du premier coup
d’œil ces Messieurs de ces Dames et j’ai été surprise d’entendre qu’un
des lamas salués à la procession de Matsyendra Nath était la femme de
l’autre.
* * * * *
_Katmandou, 8 mai 1922._--Une belle matinée toute fraîche encore après
des jours de ciel de plomb, d’orages et d’averses, car le deuxième jour
de la procession du Grand Matsyendra Nath la pluie tomba avec abondance,
transformant le Toundi Khel en étang et amenant l’eau dans nos
réservoirs particuliers. Grâces en soient rendues au grand ascète.
Nous nous reposions samedi d’une de nos dures expéditions, c’est-à-dire
que mon mari travaillait à la maison, lorsque Joseph se précipite,
arrange les fauteuils, met les choses en ordre: les jeunes princes
viennent nous rendre une petite visite, faveur rare que nous apprécions
vivement.
Ce sont les deux fils aînés de la présente Maharani avec leur neveu,
fils de leur demi-frère, second fils du Maharaja: Vishnou, Shankar,
Brahma, les trois dieux de la Trinité hindoue. Ils s’asseyent; le
charmant petit Shankar nous invite à en faire autant avec une grâce et
une autorité manifeste qui plaisent et amusent; trois jeunes garçons
bien doués, cultivés, très fins; le neveu a le même âge que ses oncles,
il est assis, une guirlande de fleurs au cou, deux gros diamants aux
oreilles, son petit chapeau tout à trac sur la tête! Shankar d’un geste
un peu brusque lui fait signe de se décoiffer. Enfants à l’esprit très
ouvert. Nous leur disons et leur répétons qu’ils devraient visiter
l’Europe, Paris. Mais traverser la mer! Quelles purifications pourraient
laver une telle souillure?
Ils ont regardé les livres, les lettres, les journaux français, et sont
repartis dans leur petite charrette anglaise, le prince Vishnou
conduisant, des cavaliers les escortant. Aucun des princes, même des
plus petits, ne fait un pas sans avoir sur ses talons toute une
escouade; s’ils marchent comme de simples mortels, le porteur de parasol
les suit comme une ombre; pour la toute petite princesse de trois ans,
on tient ce fameux parasol, insigne de la souveraineté, par en haut, le
long manche traînant par terre, car ce n’est pas, on le pense bien, une
ombrelle ordinaire, mais une énorme machine, grande comme une roue de
voiture, avec des soies, des franges et qui doit être lourde à porter.
Nous aurons visité la vallée de fond en comble, comme peu de voyageurs
l’ont fait; nous aurons vu le Maharaja et, près de lui, ses fils, son
frère, les jeunes princes, une fois la Maharani à laquelle sans doute
nous irons dire adieu au moment du départ, les officiers qui nous sont
attachés, le pandit. S. rencontre à la bibliothèque le rajgourou et un
savant bengali. Et c’est tout.
On ne peut tout avoir, l’Himalaya, le séjour dans un pays archi-fermé,
les faveurs, l’amitié d’un des derniers autocrates qui est aussi un
prince charmant, disons plutôt un charmant prince, un travail qui rend
excellemment, et quoi encore?
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