Dès la semaine dernière nous avions vu les temples les plus importants
dans Katmandou même, les temples hindous d’abord, les temples
bouddhiques ensuite, dans les cours d’anciens couvents qui servent
maintenant de logis à ce qu’il y a sans doute de plus pauvre et de plus
pouilleux dans toute la ville. Et cependant quels asiles de paix et de
beauté durent être ces monastères!
Les murs intérieurs sont encore garnis de ces boiseries, de ces fenêtres
sculptées qu’on voit ici par milliers; la cour plantée d’un oranger
enferme les constructions de tout ordre que comporte ici le temple:
devant la porte, ces délicieux piliers surmontés de figures de bronze
doré, depuis le roi prosterné jusqu’au paon et à l’écureuil; à côté le
petit portique supportant la cloche, gloire des fondeurs de ce pays et
dont chaque fidèle agitera le battant au moment de sa prière pour
éloigner les mauvais esprits. Les toits retroussés sont supportés
obliquement par de minces poutrelles ornées d’une des statues de ces
innombrables panthéons, figures divines ou grimaçantes aux bras
multiples, aux gestes consacrés. Comme ornement en bas de la poutrelle,
sous la figure divine, une sorte de bas-relief où l’imagination de
l’artiste s’est laissée librement aller, et jusqu’où elle va, je ne puis
décemment le décrire.
Nous avons été mardi à Harigaon, un village assez près d’ici où des
inscriptions avaient été signalées; mais mercredi nous avons observé la
fête du petit Matsyendra Nath, comme de bons citoyens de la ville. La
divinité est le petit dieu blanc, réplique de la véritable divinité
toute rouge qui est à Patan. C’est le culte d’un grand ascète, très
puissant sur les eaux et les pluies; pendant quatre jours on le promène
à travers la ville, le départ au matin étant fixé par l’astrologue, son
arrêt déterminé par le crépuscule. Le char est une lourde machine, sorte
d’autel à deux étages surmonté par une haute pyramide de feuillage; le
porte-parasol, les deux émouchoirs, rien ne manque pour marquer la
souveraineté. Tout cela traîné à bras, brinqueballant, s’accrochant à
tous les arbres. La ville était pleine de musiques et de cortèges, et
nous nous sommes trouvés à point pour voir installer sous son dais, dans
son palanquin, la petite fille de sept ans environ qui a été choisie
pour représenter une des Koumari, une des Énergies Vierges. Un soldat la
portait, vêtue comme une petite idole, la figure fabuleusement fardée,
les fleurs faisant sur sa tête un véritable petit bosquet; très digne,
elle se prêtait complaisamment à l’adoration populaire.
C’est aussi un des jours de grand sacrifice; nous avons été jusqu’à
l’entrée seulement de la cour où les troupes sacrifiaient devant le
drapeau. Une foule se pressait et suivait silencieusement l’opération:
le silence passionné des gens qui regardent la douleur et la mort. Je ne
sais comment ils s’y prennent pour que les bêtes égorgées, quatre à cinq
cents buffles pour ce seul jour, tombent sans un cri; nous n’avons pas
eu envie d’y aller voir.
Dans les rues, ce ne sont que bêtes décapitées, que des hommes emportent
comme des proies; les jets de sang plus ou moins bien dirigés ont
couvert les images des dieux, giclé sur les murs, une odeur fade se
répand autour des temples. Et où s’arrête-t-on, dans cette fureur de
tuer? Est-on bien sûr que le sacrifice toujours ne demande que des
bêtes? L’élève de S. nous dit qu’il y a quatre ans, au Bengale, une mère
affolée par un sannyasi a sacrifié ses deux enfants. La justice est
intervenue.
Nous sommes revenus sur l’esplanade où toute la ville s’était massée, je
ne dis pas le Tout-Katmandou, car les dames ne sortent pas. C’est
décidément une grande fête. Le char est immobilisé, la voiture de
l’ingénieur électricien voisine avec la nôtre. L’ingénieur suit
anxieusement la procession; les fils qui portent la lumière ont dû être
coupés sur le trajet, ce sont justement ceux qui intéressent le palais
du roi; les ouvriers sont perchés sur les poteaux, attendant le moment
où Matsyendra Nath ayant tourné le coin de la route, la communication
pourra être rétablie, et le soir tombe!
Le fils du Maharaja vient nous saluer; un joli petit prince de treize
ans, à cheval, avec son escorte; il nous dit sa sympathie pour la France
et son désir d’apprendre le français. Un charmant petit homme déjà plein
d’autorité; quel gentil élève il m’aurait fait! Il nous annonce sa
prochaine visite, faveur unique!
Et soudain, grand mouvement, la masse des cavaliers qui se promenaient
sur l’esplanade se précipite: la voiture du Maharaja vient d’apparaître,
un postillon armé, deux soldats sur le siège baïonnette au canon, des
soldats par derrière; l’escorte farouche fonce sur la foule pacifique
qui se presse, mais sans arriver à l’écarter, et un Maharaja bien-aimé
passe au milieu des salutations de ses fidèles sujets, les mains se
portent devant la bouche à petits coups,--le geste du mime qui demande à
manger dans nos pantomimes.
Il nous voit, sa voiture s’arrête; bon toujours, très bon, il s’informe
de nous, de notre bien-être, de notre confort, nous demande la
permission de poursuivre sa route et dans un dernier sourire, ce
Maharaja talon rouge disparaît.
La nuit est presque tombée, le char est décidément arrêté; mais non, les
gens font un suprême effort, il s’ébranle; l’ingénieur regarde, en
suspens, attendant. Le fatal tournant est passé, le roi aura de la
lumière.
* * * * *
_Vendredi 7._--Nous avons été à Déo Patan, un petit coin charmant, plein
de singes; la police du lieu, nos deux soldats, notre sergent,
maintiennent le populaire autour de ce vieux monsieur à genoux par terre
devant de vieilles pierres.
On s’écarte à peine pour laisser passer quatre porteurs avec leur
fardeau suspendu à une longue perche, une sorte de lit: mal recouverte
d’une mince étoffe, une femme mourante qu’on emmène près des bords
sacrés et consacrés de la Bagmati, à l’endroit saint entre tous, la
Bénarès du Népal, les temples et les sanctuaires de Pasoupati, Siva sous
sa forme pastorale. Le petit cortège suit la gauche de la route sans
exciter la moindre attention.
Peu après, nous nous rendions nous-mêmes à la sainte rivière. Un site
charmant: la Bagmati sort d’une gorge rocheuse et prend là figure de
torrent, l’eau court entre les roches; les temples, les autels, les
points consacrés encombrent les degrés, les places, les rives; mais
pourrons-nous approcher? Le capitaine Thapa ne le croit pas, et pourtant
il foule avec ses souliers les pierres vénérées, et toute une multitude
en guenilles y joue et s’y épouille, les fakirs sortent de leurs abris,
les singes par centaines grimpent et escaladent, obscènes et obsédants
avec leurs gestes d’hommes. Sommes-nous réellement plus impurs que ces
gens, que ces bêtes?
Conciliabule. Enfin nous pouvons passer la petite place, traverser le
pont, monter cet escalier, prendre quelques photos. On circule au milieu
des constructions pieuses pressées comme les tombes au cimetière; des
mamans singes, leurs petits sur le dos, traversent la rivière; une tente
mal close abrite les moribonds; les pierres sont encore noires du
dernier bûcher, mais rien qui évoque la tragédie de la mort telle que
l’Occident l’a conçue; l’Oriental l’accepte, placide, comme la vie
elle-même, et la fatalité. Cependant ici on porte le deuil en blanc du
père et de la mère pendant un mois, je crois, et après la mort, comme
dans l’Inde, pendant dix jours la famille couche par terre. Mais il n’y
a pas à Pasoupati cette atmosphère d’intellectualité mystique, si l’on
peut dire, qui impressionne tant à Bénarès.
* * * * *
_Dimanche 9._--Nous avons été, l’après-midi, à Patan, l’ancienne
capitale déchue de son ancienne splendeur. Les quelques travaux de
drainage entrepris à Katmandou dans les principales voies n’existent pas
encore ici, la chaussée chemine entre deux larges ruisseaux où
s’amassent et croupissent toutes les immondices d’une grande ville; il
fait chaud, le soleil cuit tout cela qui sent vraiment mauvais et
cependant les orangers en fleurs arrivent par moments à faire oublier
ces relents.
Je voudrais pouvoir demander au Maharaja de faire prendre seulement une
seule vue cinématographique du Népal, une seule, et, au retour, montrer,
même sans le prestige de la couleur et de la lumière, ce qu’est par
exemple la place du Durbar à Patan.
Le Durbar naturellement est vide, le gouvernement est à Katmandou; mais
cette haute construction en briques rouges, les fenêtres et les portes
de bois sculptées, fouillées, les poutres, les piliers, c’est un monde
d’enchantements; et sur la place les temples innombrables, en pierre, en
bois, en bronze doré, les mille inventions d’un peuple artiste à
l’intarissable imagination, les portiques avec les cloches, les piliers
de toutes grandeurs avec leurs décors imprévus. Il n’y a pas au monde
quelque chose de comparable.
Mais le Maharaja ne m’entendrait pas, le Népal est fermé. Pas de cinéma
d’ailleurs à Katmandou, il y en a bien un au palais, d’autres dans les
maisons de quelques riches particuliers, mais le bon peuple vit encore
dans la simplicité des premiers âges et très heureux, semble-t-il, plus
heureux en tous cas, et sans comparaison possible, que l’Hindou dans
l’Inde.
Il faut se hâter de finir; S. vient de partir retrouver ses deux lamas.
Je les ai vus, le jour de la procession, leurs loques, leur crasse,
leurs tignasses embrouillées, leurs bonnes figures hilares et le salut
qu’ils nous ont fait, amicaux et respectueux, en nous tirant une longue
langue. Non, le pittoresque n’est pas mort.
* * * * *
_Katmandou, 17 avril 1922._--Je vous écris ce matin, toutes fenêtres
closes; le vent souffle en rafales et, entre les nuages noirs qui
s’amoncellent, des pans de montagnes apparaissent livides. Une jolie
petite tempête se prépare; ainsi presque chaque jour depuis que
Matsyendra Nath s’est promené dans sa bonne ville de Katmandou, nous
sommes régalés pour le moins de lointains roulements de tonnerre ou
d’une brusque averse, tant est grand le pouvoir des dieux. Cela nous
vaut de larges éclaircies, des après-midi radieux où, dans l’azur
étincelant, tout un monde surnaturel de glaciers, de pics, de l’est à
l’ouest, barre le nord de la vallée: on ne se lasse pas de les
contempler.
Et voilà que nous avons entamé notre quatrième semaine de séjour
himalayen; on ne peut dire que la faveur qui nous entoure grandit, c’est
vraiment impossible, mais elle trouve chaque jour de nouveaux moyens
d’expression: ce sont des mangues succulentes, des fraises, envoi
particulier de la Maharani, qu’accompagnent de petits messages
charmants.
Le tailleur de la cour, c’est-à-dire l’ouvrier qui travaille à l’année
au palais, est venu prendre mes mesures, ou plutôt, sous sa haute
direction, S. les a prises pour lui,--qui de nous deux souillerait
l’autre?--et le capitaine au joli sourire les a inscrites, mais je reste
ignorante de ce que ce sera: une jupe de trente mètres de tour ou bien
quelque chose de bâtard entre la robe de tout le monde et le sari qu’on
porte chez la Maharani?
Le lendemain, sur l’ordre exprès de Chandra Sham Shere, ce même _darzi_
est revenu pour prendre cette fois les mesures de S., et demander si
notre petit enfant était une fille ou un garçon. Quand nous nous
promènerons tous trois, à Paris, dans ces atours, ce sera
impressionnant.
Mais ce ne sont pas là les faveurs qui touchent le plus le cœur d’un
orientaliste, et l’appui tout-puissant assuré à son travail lui est
infiniment précieux: des hommes sont envoyés pour battre le pays,
rechercher inscriptions et manuscrits; les piliers ou les dalles
enfouies sont déterrés; les estampages sont pris et le directeur
spirituel du palais, le rajgourou, a fait envoyer tout ce qu’il avait
récemment acquis pour la bibliothèque, afin qu’à loisir les vieux
manuscrits puissent être examinés, analysés, identifiés. Mon pauvre
homme travaille comme un fou; tous les matins, séance de tibétain ou de
névari avec deux ou trois pandits et le lama; tous les après-midis nous
courons la ville à la recherche des vieilles pierres.
Dans quels endroits cette chasse particulière ne nous a-t-elle pas
conduits! Ce sont de longs arrêts dans des fonds de fosses à ablutions,
à moitié desséchées et où la boue comporte... Ou plutôt que ne
comporte-t-elle pas?
C’est là-dedans que, depuis huit jours, nous furetons, abandonnant les
grands temples, examinant de préférence ces toutes petites chapelles
construites au ras du sol, pour une seule image, et, tout alentour, les
débris accumulés au cours des siècles, socles, petites statues plus ou
moins abîmées; c’est ce qu’il faut inventorier, sans pouvoir y entrer.
L’événement de la semaine a été la fête du 1er jour de l’an, le premier
du mois de Vaisakha; à cette occasion l’interdiction du jeu, formelle
dans toute la vallée, est levée pour vingt-quatre heures. L’esplanade
est transformée en un vaste terrain de roulette, jeux de cartes et
autres hasards. Toute la population s’y rend et y risque ce qu’elle a ou
n’a pas; nous avons été salués jusqu’à terre par notre personnel à qui
nous avons donné dix roupies pour tenter le sort. La partie ne s’arrête
pas là, elle prend toute son ampleur au palais, où le troisième fils du
Maharaja, général Kaisar, a gagné ou perdu,--la question pour lui-même
n’a pas grande importance,--trois lakhs, 300.000 roupies. Il y a de très
grosses fortunes dans ce petit pays et le Maharaja, nous dit-on, est
riche, fabuleusement. Ses confrères de l’Inde propre le sont aussi, mais
terriblement endettés. Depuis l’an passé l’Angleterre, reconnaissant
l’appui prêté par le Maharaja pendant la guerre, lui verse annuellement
dix lakhs, (un million de roupies).
L’impôt qui, sous les gouvernements précédents, prélevait la moitié du
revenu a été réduit au sixième, et le pays s’enrichit. Entre le vieux
Katmandou et Patan, deux milles environ se sont peuplés de belles
maisons particulières, sans parler d’innombrables palais; chaque fils du
Maharaja a ou aura le sien, car cet homme assure le sort de ses enfants
et bâtit beaucoup. D’ailleurs il sait tout, est au courant de tout, veut
être informé de tout; chaque matin, dès huit heures, audience à portes
ouvertes; tout le monde peut entrer, parler, demander, réclamer. Il sait
ceux qu’il envoie à l’asile des vieillards et des malades, les enfants
qu’il prend dans l’orphelinat, il sait aussi comment nous vivons, ce que
nous mangeons, le travail fait dans l’après-midi, ce qui a été trouvé,
et on n’a rien à lui apprendre quant aux plus menues ficelles de la
comédie universelle. On pense, en le voyant, au Sultan légendaire des
Mille et Une Nuits et le contraste est grand, très amusant aussi, entre
les différents soucis de sa charge, telle que, Oriental traditionaliste
et esprit moderne très averti, il la comprend.
Enfin, après des jours et des jours de visites opiniâtres, nous sommes
presque arrivés à la fin de notre inspection dans Patan; je ne sais si
nous aurons vu exactement tous les cent quatre-vingts temples
bouddhiques avec leurs monastères plus ou moins ruinés et les
innombrables temples, autels, sanctuaires hindous de toutes grandeurs,
de toutes matières, depuis la pagode aux cinq toits retroussés,
superposés, bâtie en haut d’une terrasse à cinq étages d’escaliers,
jusqu’aux simples pierres dressées ou bossuées représentant à
l’imagination populaire le linga de Siva ou la trompe de Ganésa et qui
sont adorées, beurrées, huilées et rougies de minium; au beau milieu de
la rue, il y a même de vieilles pierres inscrites qui reçoivent de
pareils hommages.
Et, parmi tout cela, que de merveilles! Un temple bouddhique par
exemple, un des derniers visités, le plus ancien, disent les prêtres,
assurément le plus riche; la cour est à elle seule une salle de musée:
éléphants de bronze que chevauchent des dieux, lions et dragons dorés,
statues de pierre, de bronze, de donateurs ou de rois adorant, tout un
peuple d’animaux fantastiques; la porte du sanctuaire où nous
n’entrerons pas, et son cadre, sont d’argent ciselé; tout alentour les
vieilles fenêtres, les vieux balcons fouillés, ajourés comme une
dentelle, peints d’éclatantes couleurs et, dans ce petit enclos, plus de
cinq cents personnes qui se pressent et se bousculent, s’écrasant,
étouffant les gosses, pour voir Sahib et Memsahib. Nous avons du succès,
un peu trop à mon goût, car il est des animaux sauteurs...
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