I.--LE PATRIARCAT D'AUTREFOIS ET LA PUISSANCE PATERNELLE
D'AUJOURD'HUI.--L'INTÉRÊT DE L'ENFANT PRIME L'INTÉRÊT DU
PÈRE DANS LES LOIS ET DANS LES MOEURS.--DÉCADENCE FÂCHEUSE
DE L'AUTORITÉ FAMILIALE.--DEUX FAITS
ATTRISTANTS.--IMPRUDENCES FÉMINISTES.
II.--RÉGIME DU CODE CIVIL.--PRÉPONDÉRANCE NÉCESSAIRE DU
PÈRE.--LE FAIT ET LE DROIT.--INDIVISION DE PUISSANCE DANS
LES BONS MÉNAGES.--LA MÈRE EST LE SUPPLÉANT LÉGAL DU
PÈRE.--INÉGALITÉS À MAINTENIR OU À NIVELER.
III.--ENCORE LE MATRIARCAT.--SON PASSÉ, SON
AVENIR.--PRIORITÉ CONJECTURALE DU DROIT DES MÈRES.--LE
MATRIARCAT EST INSÉPARABLE DE LA BARBARIE.--IL SERAIT
NUISIBLE AU PÈRE, À LA MÈRE ET À L'ENFANT.
IV.--HONTE ET MISÈRE DE LA MATERNITÉ NATURELLE.--MORTALITÉ
INFANTILE.--DE LA RECHERCHE DE LA PATERNITÉ NATURELLE:
RAISONS DE L'ADMETTRE; DIFFICULTÉS DE L'ÉTABLIR.--RÉFORMES
PROPOSÉES.--LA CAISSE DE LA MATERNITÉ.
Pour remplir son auguste ministère, la mère est-elle armée de pouvoirs
suffisants sur la personne de ses enfants? Cette question soulève contre
le Code civil les protestations les plus acrimonieuses du féminisme
militant. Voyons donc brièvement comment la loi a compris et a organisé
la puissance paternelle, ce que les moeurs l'ont faite, d'où elle vient
et où elle tend, et surtout les améliorations et les réformes qu'elle
comporte dans l'intérêt de la mère et de l'enfant.
I
Parler aujourd'hui de «puissance paternelle», c'est employer un grand
mot qui n'a pas grand sens. Cette puissance, d'abord, a cessé
d'appartenir exclusivement au père, puisque la mère la possède également
et l'exerce à son défaut. Ensuite, cette puissance n'en est
véritablement pas une; car elle est loin de constituer maintenant ce
qu'on est convenu d'appeler le «patriarcat», sorte de royauté
domestique, sans partage et sans contre-poids, qui jadis faisait du père
le magistrat suprême de la famille. Dans l'esprit de nos lois, les
droits des parents sont la contre-partie nécessaire des lourds devoirs
qui leur incombent. Ils n'ont de puissance que pour faire face aux
obligations dont ils ont la charge et qui tiennent toutes en ce mot:
l'éducation de l'enfant. La puissance paternelle est donc moins un
pouvoir avantageux institué dans l'intérêt du père, qu'une tutelle
onéreuse imaginée dans l'intérêt de l'enfant.
Nos anciennes provinces du midi, qui avaient conservé le droit romain,
et qu'on appelait, pour ce motif, «pays de droit écrit», étaient restées
fidèles à la vieille et rigide _patria potestas_. Il en résultait que,
dans cette partie de la France, la puissance paternelle n'appartenait
jamais à la mère. Les provinces du nord, au contraire, «pays de
coutume», comme on disait, partant de l'idée d'une protection due à
l'enfant, y conviaient également les deux époux. Pour elles, la
puissance paternelle était de fait plutôt que de droit; elle dépendait
des moeurs plus qu'elle ne relevait des lois.
Notre Code civil s'est référé, sans aucun doute, aux principes du droit
coutumier, puisqu'il fait passer l'autorité paternelle aux mains de la
mère, lorsque le père est dans l'impuissance de l'exercer. Et c'est
pourquoi certains rédacteurs voulaient donner pour titre à leur projet:
«De l'autorité des père et mère.» Si le mot «puissance paternelle» est
resté, c'est qu'il avait reçu la consécration de l'usage. Mais qu'on ne
s'y trompe pas: ce vocable exprime des idées moins favorables au père
qu'à l'enfant. Témoin ce passage de l'«Exposé des motifs», où
apparaissent clairement les tendances des hommes qui présidèrent à la
rédaction du Code: «L'enfant naît faible, assiégé par des besoins et des
maladies; la nature lui donne ses père et mère pour le _défendre_ et le
_protéger_. Quand arrive l'époque de la puberté, les passions
s'éveillent, en même temps que l'intelligence et l'imagination se
développent. C'est alors que l'enfant a besoin d'un _conseil_, d'un
_ami_, qui défende sa raison naissante contre les séductions de tout
genre qui l'environnent.»
Depuis lors, notre législation s'est enrichie de lois nouvelles,
inspirées de plus en plus visiblement par l'intérêt de l'enfant; si bien
qu'on a pu dire que l'histoire de la puissance paternelle n'est qu'une
succession d'efforts tentés pour la réduire et la paralyser. Aujourd'hui
le droit des fils et des filles l'emporte sur le droit des pères et des
mères. Après avoir gouverné longtemps la société domestique sans limite
et sans contrôle, la puissance paternelle n'est plus qu'un pouvoir de
protection, la première des tutelles, une autorité instituée par la
nature et corrigée, atténuée, adoucie graduellement par la loi au profit
des enfants.
Et les moeurs conspirent avec les lois pour affaiblir la puissance
paternelle. Nombreuses sont les familles dans lesquelles l'autorité des
père et mère est tombée à rien. Les parents ne savent plus commander;
les enfants se déshabituent d'obéir. Le respect s'en va, tué par
l'individualisme orgueilleux du siècle. Tout ce qui représente une
supériorité personnelle et sociale, même la primauté si naturelle du
père sur son fils, est vu avec défiance ou hostilité. On ne veut plus
être dominé, gouverné, surveillé. Si nous avons encore des
administrateurs et des administrés, des employeurs et des employés, il
n'y a plus de «maîtrise». Nous perdons le sens de l'autorité. L'instinct
d'égalité et d'indépendance ombrageuse nous tient si fort au coeur, que
nous ne savons plus guère supporter--et encore moins honorer,--le
patronat, la tutelle ou même la prééminence de la paternité. Les parents
faiblissent ou abdiquent; les enfants s'émancipent ou se révoltent. Ce
n'est que dans les familles très attachées à la religion de leurs pères,
et qui gardent fidèlement le dépôt des vieilles et fortes traditions,
que le respect se retrouve, avec ce qu'il met de délicatesse dans
l'hommage et de dignité dans la soumission. L'idée d'autorité, si
nécessaire à la société, demeure enracinée dans la vie chrétienne, et
c'est par là seulement qu'elle se prolonge et se perpétue dans la vie
nationale: tant il est vrai que l'esprit chrétien est l'âme et la
suprême sauvegarde de l'esprit social! N'a-t-on pas dit avec raison que
le Christianisme est la plus grande école d'autorité qui soit sur la
terre?
Rien de plus regrettable, à notre sentiment, que l'affaiblissement de
l'autorité dans la famille. La faute en est-elle au Code civil? Du tout.
Ce n'est pas de la loi que les parents tirent la raison première de leur
autorité; encore que le législateur doive en faciliter l'exercice, il
est incapable d'en conférer le principe. Celui-ci a sa racine dans la
nature même des choses, dans le fait de la transmission du sang et de la
vie. Et c'est au relâchement des habitudes familiales, à l'oubli des
traditions du foyer, et surtout à l'exaltation de la liberté de l'enfant
au préjudice des droits du père, qu'il faut s'en prendre de l'anarchie
qui envahit la famille française. Nos moeurs domestiques sont
indulgentes, faibles, molles. On espérait que la tendresse remplacerait
avantageusement le respect. Erreur: le fils s'habitue à traiter le père
comme un vieux camarade affectueux et complaisant. Il faut même oser
dire que, dans bien des cas, ce qu'on aime surtout du père de famille,
c'est sa mort, afin de recueillir son héritage.
Chez les ouvriers, au contraire, la puissance tourne souvent en
brutalité. C'est un autre malheur. Nul doute que l'État n'ait le devoir
de surveiller les parents indignes. En somme, les pères et les mères
marquent une tendance fâcheuse à perdre le sentiment de leur dignité,
tantôt en s'emportant jusqu'à la violence, tantôt en abdiquant jusqu'à
la lâcheté.
Qui en souffre? L'enfant. Pour plus de précision, citons deux faits dont
le féminisme ne manque pas de tirer parti contre la famille actuelle:
l'un concerne la classe riche; l'autre, la classe pauvre. Ce sont des
exceptions, si l'on veut, mais des exceptions trop fréquentes.
«L'enfant de l'émancipatrice,» comme dit Mme la doctoresse
Edwards-Pilliet, n'aura rien de commun avec l'enfant qu'on fait
aujourd'hui. Il sera, nous assure-t-on, un petit être parfait de corps
et d'esprit, beau comme un dieu, le chef-d'oeuvre de l'amour. Sachons
reconnaître, en effet, que la reproduction de l'espèce est abandonnée
aux influences les plus défavorables. Combien d'unions décidées par les
père et mère, où l'inclination mutuelle des futurs époux a peu de part?
Alors, dès qu'un poupon vient au monde, la mère s'en décharge à la
maison sur une nourrice mercenaire, quand elle ne l'expédie pas en hâte
au fond d'une campagne, l'abandonnant sans surveillance à un ménage de
paysans durs, grossiers et malpropres. A deux ou trois ans, lorsque le
bébé devient amusant et décoratif, on le reprend, on le décrasse, on le
pare comme une poupée, on lui obéit comme à un souverain, on l'exhibe
comme une idole. Puis, à sept ou huit ans, lorsque le petit despote,
profitant de la mauvaise éducation qu'il reçoit, devient mauvais et
insupportable, on l'interne bien vite chez les bonnes Soeurs, si c'est
une fille, ou chez les bons Pères, si c'est un garçon. Et les parents ne
s'en occuperont plus que pour lui procurer, en temps voulu, un riche
parti, ce qu'on appelle «un beau mariage».
A cette façon d'élever les enfants,--qui est malheureusement trop
fréquente dans la classe riche,--Mme la doctoresse Edwards-Pilliet
oppose une méthode plus maternelle, qu'elle nous a exposée avec une
hardiesse savoureuse que j'essaierai de ne point trop affaiblir.
N'oublions pas que c'est un médecin qui parle. «D'abord, avant de créer
l'enfant, nous commencerons par y penser et, à cet effet, nous
essaierons de prendre un collaborateur qui soit notre complément, au
point de vue intellectuel et moral. L'enfant, que nous aurons ainsi
obtenu, sera déjà supérieur à l'autre, ayant été fait avec goût et avec
amour. Ensuite, nous lui donnerons le sein nous-mêmes, et nous aurons du
lait, car toutes les femmes en ont qui veulent en avoir. Puis, quand
nous aurons fait cet enfant aussi bien que nous sommes capables de le
faire, nous le garderons sous notre oeil maternel, nous l'élèverons,
nous l'éduquerons aussi complètement que possible. Et cela fait, nous
aurons formé un être utile, homme ou femme, et c'est tout ce que nous
pouvons désirer[160].»
[Note 160: Voir la _Fronde_ du jeudi 13 septembre 1900.]
Très bien. Mais est-il si nécessaire d'émanciper la femme, pour mettre
en action ce programme de maternité tendre et tutélaire? Je sais de très
bonnes chrétiennes qui répugnent, autant qu'il se peut concevoir, aux
idées d'indépendance que professe le féminisme avancé, et dont c'est la
joie de suivre à la lettre, vis-à-vis de leurs enfants, la loi d'amour
et de dévouement. Pas besoin de révolutionner le sexe pour rappeler les
mondaines et les égoïstes, déjà trop complètement émancipées, à la
pratique du devoir maternel. Mieux vaut s'appliquer à réveiller leur
conscience distraite ou assoupie; mieux vaut ranimer en leur coeur la
flamme de tendresse qui couve sous les cendres, afin de leur apprendre à
mieux goûter la grâce et l'orgueil d'être mère.
L'enfant est-il mieux traité dans les ménages ouvriers? Point. On
inculque aujourd'hui aux classes laborieuses une conception si fausse de
la famille, qu'elles en sont venues à professer sans rougir, que, si
l'enfant ne rapporte pas, il doit au moins ne rien coûter. Le rapport de
la Commission supérieure du commerce relatif à l'application, pendant
l'année 1899, de la loi sur le travail des enfants, des filles mineures
et des femmes dans les établissements industriels, nous fait cet aveu:
«Le Gouvernement ne peut pas obtenir l'application stricte de l'article
2 de la loi de 1892, qui interdit l'emploi des enfants au-dessous de 13
ans.» A cela, il est une excuse: la famille ouvrière a souvent besoin,
pour vivre, du concours pécuniaire de tous les siens, même des plus
petits.
Mais voici des chiffres qui éclairent tristement la question: le même
rapport officiel atteste que les 1 458 établissements de bienfaisance,
qui ont été inspectés au cours de l'année 1899, fournissent un total de
56 369 enfants qui ne coûtent rien, ou presque rien, à leurs parents.
Même en faisant la part des orphelins, combien nombreux reste le
contingent des abandonnés! Dans les milieux urbains, trop de ménages
pauvres se déchargent sur les oeuvres d'assistance de leurs devoirs de
paternité. Où l'enfant travaille, et on le surmène; ou il ne travaille
pas, et on le délaisse. Comment s'étonner qu'avec de pareilles moeurs,
l'enfant, devenu grand, refuse de venir en aide à ses vieux parents? Il
traitera leur vieillesse comme ils ont traité son enfance, avec la même
dureté ou la même indifférence. La famille ouvrière offre au féminisme
chrétien une admirable occasion de dévouement et d'apostolat. Saura-t-il
la saisir?
En tout cas, il appartient de rappeler aux parents riches et aux parents
pauvres qui paraissent l'oublier, que la puissance paternelle n'est
autre que l'autorité mise par la loi aux mains des père et mère, afin de
leur permettre d'assurer la formation de leurs enfants. Que nos
législateurs n'oublient pas, de leur côté, que c'est encore prendre les
intérêts de l'enfance et ceux de la société elle-même, que de fortifier
l'autorité des parents qui méritent ce nom. L'enfant gâté est le premier
à souffrir de sa mauvaise éducation, et le fils irrespectueux fait
rarement un bon citoyen. «Plus il y a de liberté dans l'État, remarque
Montesquieu, plus il faut d'autorité dans la famille.» Aussi
trouvons-nous inopportune, sinon même inconsidérée, cette proposition de
la Gauche féministe tendant à remplacer partout, dans nos lois, les mots
_puissance paternelle_ par ceux de _protection paternelle_[161]. Si la
protection de l'enfant est le but, l'autorité des parents est le moyen.
On ne saurait vraiment sauvegarder le droit des faibles en désarmant
leurs défenseurs naturels. C'est à quoi pourtant le féminisme radical
travaille de son mieux, en allégeant peu à peu le lien de sujétion qui
subordonne les enfants aux parents. Nous en donnerons deux exemples.
[Note 161: Congrès de la Condition et des Droits des femmes: séance du
samedi soir 8 septembre 1900.]
Ainsi, la Gauche féministe a demandé «que tout mineur, établissant qu'il
peut vivre du produit de son travail, puisse être émancipé de droit à
partir de sa dix-huitième année, par simple ordonnance rendue sur sa
demande par le juge de paix de son domicile, sans qu'il soit besoin de
remplir d'autres formalités.» Mais pourquoi rompre si vite le lien qui
unit l'enfant à ses père et mère? Pourquoi permettre à ce jeune
individualiste de fuir le toit paternel et d'abandonner les parents qui
l'ont élevé? Car l'enfant émancipé est maître de son salaire; et si
nombreuses sont à cet âge les tentations de dépense et de dissipation,
qu'il est à craindre que la famille ne soit frustrée souvent des gains
de l'enfant prodigue. Combien de fils et de filles, même dans un état
d'aisance relative, laissent aujourd'hui leurs parents mourir
misérablement à l'hôpital, plutôt que d'entourer leurs vieux jours de
soins décents et honorables? Est-ce donc l'indifférence et l'égoïsme des
ingrats que le féminisme veut encourager?
Bien plus, la Gauche féministe a réclamé «qu'un prélèvement, dont la
quotité est à fixer, soit effectué de droit sur le salaire de l'enfant
mineur, pour être déposé, en son nom, à la caisse d'épargne et lui être
remis à son émancipation ou à sa majorité[162].» Sans doute, il peut
arriver que des familles abusent de leurs enfants. Mais plus nombreux
sont les parents qui se saignent aux quatre membres, pour régaler les
mioches d'une douceur ou envoyer cent sous au grand fils qui crie famine
au régiment. Ne laissons pas croire aux enfants qu'ils n'ont aucun
devoir envers leur famille. A vrai dire, dans un grand nombre de ménages
ouvriers, la famille tout entière doit unir ses efforts et ses
ressources contre la misère commune. L'épargne est un luxe qui n'est pas
à portée de toutes les bourses. S'il est facile aux gens qui gagnent
beaucoup d'argent de mettre un louis sur un louis, que de sacrifices
l'ouvrier doit s'imposer pour mettre deux sous sur deux sous! Quand
vient le chômage, notamment, ce n'est pas trop des petits gains de toute
la famille pour arriver à joindre les deux bouts. Parler d'épargne au
profit de l'enfant lorsque le travail manque et que la huche est vide,
c'est porter atteinte à l'esprit de solidarité qui doit unir les enfants
aux parents, surtout dans la mauvaise fortune.
[Note 162: Congrès de la Condition et des Droits des Femmes: séance du
samedi soir 8 septembre 1900.]