IV

Tel est le travail de destruction, auquel M. Viviani a prié galamment

les femmes d'associer «leur fine et gracieuse enveloppe.» Mais, arrivé à

ce point d'émancipation, le «mariage libre» touche de si près à l'amour

libre, qu'il est impossible que le premier ne rejoigne pas le second.

Leur principe est le même: la liberté. La discussion ne porte que sur

les plus extrêmes conséquences. Point de doute que la dialectique des

audacieux ne finisse par triompher de la timidité des inconséquents.

Comment résister aux pressions et aux entraînements de la logique?

Déjà un vigoureux théoricien de l'union libre, M. Le Foyer, a proposé au

Congrès de la Gauche féministe deux motions déduites avec vigueur et

précision. Voici la première: «Si l'un des époux se rend coupable

d'inexécution volontaire d'une ou plusieurs des dispositions constituant

le régime légal ou conventionnel du mariage, l'autre époux pourra

demander le divorce.» Du moment, en effet, que la société n'a rien à

voir à la célébration et à la dissolution du mariage, l'adultère n'étant

qu'un délit purement civil et le divorce un accident d'ordre privé, on

est amené à décider que les époux sont maîtres de subordonner la

formation et la résiliation de leur union à telles conditions qu'ils

jugent convenables. Puisque le mariage relève exclusivement de la

souveraineté individuelle, le principe de la liberté des conventions,

qui s'applique à leurs biens, doit être étendu à leurs personnes. C'est

pourquoi il est permis de trouver, qu'en refusant de discuter ce voeu,

le Congrès de 1900 a fait preuve d'illogisme ou de pusillanimité.

Lorsqu'on vient d'admettre que l'inexécution involontaire des

obligations conjugales pour cause de folie peut être un cas de divorce,

il y a inconséquence manifeste à refuser d'attacher le même effet à

l'inexécution volontaire des clauses du contrat, celle-ci constituant

une violation de la foi conjugale mille fois plus grave, puisqu'elle est

consciente et réfléchie.

Poursuivant son idée,--sans succès, d'ailleurs,--M. Le Foyer a soumis au

Congrès le voeu additionnel suivant: «Que la loi ne régisse

l'association conjugale quant aux personnes, conformément à ce qui

existe déjà pour les biens, qu'à défaut de conventions spéciales, que

les époux peuvent faire comme ils le jugent à propos.» A cela le Congrès

n'avait rien à répondre, ayant admis la répudiation, c'est-à-dire la

dissolution du mariage par la volonté d'un seul.

Voici, en substance, l'argumentation de M. Le Foyer. Il est irrationnel

qu'un contrat, qui est l'oeuvre de deux consentements, puisse être

détruit par le caprice de l'un ou de l'autre époux. N'est-il pas plus

sensé de permettre aux futurs conjoints d'insérer dans leur pacte

matrimonial une clause comme celle-ci: «Nous nous reconnaissons à chacun

le droit de demander, à un moment donné, la rupture de notre union, sans

que l'autre puisse y faire opposition?» Une fois admise la liberté des

conventions entre époux, le divorce par volonté unilatérale devient

rationnel, les intéressés y ayant acquiescé par avance. Et voyez de quel

élargissement la liberté conjugale va bénéficier du même coup! Si nous

avons, en France, plusieurs mariages quant aux biens, il n'y en a qu'un

seul quant aux personnes: ce qui ne va pas sans assujettissements

pénibles pour les époux qui diffèrent d'âge ou de caractère, de

mentalité ou de tempérament. Le mariage d'aujourd'hui est un domicile

étroit, «une maison toujours bâtie sur le même modèle, où l'on ne peut

se loger à sa guise.» Et il arrive que plus nous allons, plus nombreux

sont les conjoints qui cherchent à «s'évader de cette prison», plus

nombreux sont les ménages qui préfèrent même «coucher hors des murs». Le

mariage ne sera vraiment l'«association libre» que vous réclamez, que si

elle comprend «plusieurs types de mariages, un certain nombre de maisons

modèles adaptées aux diverses exigences, aux diverses aptitudes, où

chacun puisse s'installer commodément. Au lieu de légiférer pour des cas

particuliers, qu'on nous donne vite une union «souple et libérée». Et la

loi, qui n'a été qu'un instrument de domination pour le passé et qui

doit être un instrument d'émancipation pour l'avenir, aura fondé la

«liberté conjugale».

Ce langage est la logique même. Mais cette logique est effrayante. J'en

atteste ce court dialogue emprunté aux débats du Congrès de 1900: il met

à nu toutes les licences effrénées de l'union libre.

M. VIVIANI.--Supposons que les futurs époux aient le droit de faire tel

contrat qui leur plaira, relativement à leur personne: la femme

pourra-t-elle stipuler qu'elle aura un domicile séparé de celui de

l'homme?

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 137 / 201 题