Tel est le travail de destruction, auquel M. Viviani a prié galamment
les femmes d'associer «leur fine et gracieuse enveloppe.» Mais, arrivé à
ce point d'émancipation, le «mariage libre» touche de si près à l'amour
libre, qu'il est impossible que le premier ne rejoigne pas le second.
Leur principe est le même: la liberté. La discussion ne porte que sur
les plus extrêmes conséquences. Point de doute que la dialectique des
audacieux ne finisse par triompher de la timidité des inconséquents.
Comment résister aux pressions et aux entraînements de la logique?
Déjà un vigoureux théoricien de l'union libre, M. Le Foyer, a proposé au
Congrès de la Gauche féministe deux motions déduites avec vigueur et
précision. Voici la première: «Si l'un des époux se rend coupable
d'inexécution volontaire d'une ou plusieurs des dispositions constituant
le régime légal ou conventionnel du mariage, l'autre époux pourra
demander le divorce.» Du moment, en effet, que la société n'a rien à
voir à la célébration et à la dissolution du mariage, l'adultère n'étant
qu'un délit purement civil et le divorce un accident d'ordre privé, on
est amené à décider que les époux sont maîtres de subordonner la
formation et la résiliation de leur union à telles conditions qu'ils
jugent convenables. Puisque le mariage relève exclusivement de la
souveraineté individuelle, le principe de la liberté des conventions,
qui s'applique à leurs biens, doit être étendu à leurs personnes. C'est
pourquoi il est permis de trouver, qu'en refusant de discuter ce voeu,
le Congrès de 1900 a fait preuve d'illogisme ou de pusillanimité.
Lorsqu'on vient d'admettre que l'inexécution involontaire des
obligations conjugales pour cause de folie peut être un cas de divorce,
il y a inconséquence manifeste à refuser d'attacher le même effet à
l'inexécution volontaire des clauses du contrat, celle-ci constituant
une violation de la foi conjugale mille fois plus grave, puisqu'elle est
consciente et réfléchie.
Poursuivant son idée,--sans succès, d'ailleurs,--M. Le Foyer a soumis au
Congrès le voeu additionnel suivant: «Que la loi ne régisse
l'association conjugale quant aux personnes, conformément à ce qui
existe déjà pour les biens, qu'à défaut de conventions spéciales, que
les époux peuvent faire comme ils le jugent à propos.» A cela le Congrès
n'avait rien à répondre, ayant admis la répudiation, c'est-à-dire la
dissolution du mariage par la volonté d'un seul.
Voici, en substance, l'argumentation de M. Le Foyer. Il est irrationnel
qu'un contrat, qui est l'oeuvre de deux consentements, puisse être
détruit par le caprice de l'un ou de l'autre époux. N'est-il pas plus
sensé de permettre aux futurs conjoints d'insérer dans leur pacte
matrimonial une clause comme celle-ci: «Nous nous reconnaissons à chacun
le droit de demander, à un moment donné, la rupture de notre union, sans
que l'autre puisse y faire opposition?» Une fois admise la liberté des
conventions entre époux, le divorce par volonté unilatérale devient
rationnel, les intéressés y ayant acquiescé par avance. Et voyez de quel
élargissement la liberté conjugale va bénéficier du même coup! Si nous
avons, en France, plusieurs mariages quant aux biens, il n'y en a qu'un
seul quant aux personnes: ce qui ne va pas sans assujettissements
pénibles pour les époux qui diffèrent d'âge ou de caractère, de
mentalité ou de tempérament. Le mariage d'aujourd'hui est un domicile
étroit, «une maison toujours bâtie sur le même modèle, où l'on ne peut
se loger à sa guise.» Et il arrive que plus nous allons, plus nombreux
sont les conjoints qui cherchent à «s'évader de cette prison», plus
nombreux sont les ménages qui préfèrent même «coucher hors des murs». Le
mariage ne sera vraiment l'«association libre» que vous réclamez, que si
elle comprend «plusieurs types de mariages, un certain nombre de maisons
modèles adaptées aux diverses exigences, aux diverses aptitudes, où
chacun puisse s'installer commodément. Au lieu de légiférer pour des cas
particuliers, qu'on nous donne vite une union «souple et libérée». Et la
loi, qui n'a été qu'un instrument de domination pour le passé et qui
doit être un instrument d'émancipation pour l'avenir, aura fondé la
«liberté conjugale».
Ce langage est la logique même. Mais cette logique est effrayante. J'en
atteste ce court dialogue emprunté aux débats du Congrès de 1900: il met
à nu toutes les licences effrénées de l'union libre.
M. VIVIANI.--Supposons que les futurs époux aient le droit de faire tel
contrat qui leur plaira, relativement à leur personne: la femme
pourra-t-elle stipuler qu'elle aura un domicile séparé de celui de
l'homme?