D'autres publicistes révolutionnaires ont le mariage en haine, parce
qu'en perpétuant la famille, «il imprime à la classe possédante, comme
dit M. Gabriel Deville, son caractère héréditaire et développe ainsi ses
instincts conservateurs.» Point de révolution effective, point
d'indépendance durable, avec cette pratique des unions consacrées par
les autorités civiles et religieuses, qui discipline et soutient la
société contemporaine. «Si, par contre, on cessait de mépriser les
filles qui se laissent faire un enfant, si on traitait l'enfant né hors
mariage comme l'enfant légitime, la liberté des relations sexuelles
s'étendrait au détriment du mariage.» Et cette barrière emportée,
famille et propriété se dissoudraient facilement dans le collectivisme
de l'amour et des biens.
Comme on peut le voir, le divorce n'est, aux yeux des socialistes et des
anarchistes, qu'une brèche insuffisante faite à la citadelle bourgeoise.
Il n'y laisse tomber qu'un trop mince rayon de lumière. Qu'on se hâte
donc d'en ouvrir les portes toutes grandes. Lorsque deux personnes sont
liées l'une à l'autre par les noeuds multiples des intérêts et des
habitudes, l'amour cessant, beaucoup hésitent à les rompre et n'essaient
même pas de se reprendre. Si l'indissolubilité du mariage n'existe plus
en droit, elle se maintient en fait, assez pour étayer toute notre
organisation sociale. Et c'est un grand malheur[109].
Plus optimiste est M. Jean Grave. Il espère bien que par la fissure du
divorce,--et ceci est la confirmation des craintes que nous avons
exprimées,--le mariage se videra de tout ce qui fait sa force. La
famille légale «a reçu le coup fatal du jour où le législateur a dû
enregistrer les cas où elle pouvait être dissoute.» Quoi de plus
naturel, d'ailleurs? «Deux individus, après s'être aimés un jour, un
mois, deux ans,» peuvent se prendre d'une haine à mort: pourquoi
enchaîner ces malheureux pour la vie, «quand il est si simple de tirer
chacun de son côté[110]?»
[Note 109: GABRIEL DEVILLE, _Le Capital de Karl Marx_, pp. 42 et 43.]
[Note 110: JEAN GRAVE, _La Société future_, chap. XXII: La femme, pp.
332 et 333.]
Mais cette brèche pratiquée dans la prison conjugale ne suffit pas à nos
hardis novateurs: mieux vaut la démolir. Il est vrai que le relâchement
progressif des moeurs en arrache tous les jours quelques pierres, à la
grande joie de M. Jean Grave. Déjà, si nous l'en croyons, la vogue du
mariage religieux est en baisse. M. le Curé perd de son prestige. «Sauf
quelque grue qui veut étaler sa toilette blanche ou l'héritier qui veut
se concilier les bonnes grâces de parents à héritage, peu de personnes
éprouvent le besoin d'aller s'agenouiller devant un monsieur qui se
déguise en dehors des jours de carnaval.» Et après ce gracieux
épanchement d'esprit anticlérical, l'écrivain anarchiste constate avec
la même satisfaction que l'écharpe de M. le Maire n'est pas tenue en
plus grand respect. «Quant à la sanction légale, si l'on voulait faire
le recensement parmi la population de nos grandes villes, on trouverait
bien que tous les ménages ont passé par la mairie; mais, en examinant
d'un peu près, on pourrait s'apercevoir que les trois quarts ont rompu,
sans tambour ni trompette, les noeuds légaux pour en former d'autres
sans aucune consécration officielle.» D'où cette conséquence, dont notre
auteur se félicite; que «l'opinion publique commence à trouver l'union
librement consentie aussi valable que l'autre[111].» Encore un peu de
temps, et elle se fera respecter en pénétrant définitivement dans les
moeurs. Ce jour-là, mariage, héritage et propriété s'effondreront sans
retour. Et la société «nouvelle» sera fondée.
[Note 111: _La Société future_, pp. 331 et 332.]
Laquelle? Qui l'emportera de l'anarchisme ou du collectivisme? On ne
sait. Un point certain, c'est qu'unis pour détruire, les
révolutionnaires auront peine à s'entendre pour reconstruire, les uns
tirant à droite vers l'autonomie absolue de l'individu, les autres
tirant à gauche vers la dictature absolue du prolétariat. Ce
dissentiment irréductible nous présage quelques durs moments à passer.
Et dire que ces gens aperçoivent également le parfait bonheur à
l'extrémité des routes contraires sur lesquelles ils s'efforcent
d'entraîner la multitude!
En attendant, socialisme et anarchisme se disputent la conquête de la
femme. Il est entendu qu'elle ne saurait s'affranchir que par la
révolution sociale. Au nom des anarchistes, M. Jean Grave nous déclare
vertement que «ceux qui lui font espérer son émancipation dans la
société actuelle mentent effrontément[112].» Au nom des socialistes, M.
Benoît Malon nous assure, avec plus de politesse, que «la femme et le
prolétaire, ces deux grands opprimés collectifs de l'ordre actuel,
doivent unir leurs efforts, car leur cause est commune, comme sera
commun leur triomphe[113].»
[Note 112: _Ibid._, chap. XXII, p. 339.]
[Note 113: _Le Socialisme intégral_, t. I, chap. VII, p. 369.]
Mais cette révolution, qui doit faire le bonheur de la femme,
sera-t-elle anarchiste ou socialiste? Cruelle énigme. Dans les deux
camps révolutionnaires, on redouble de prévenances et de promesses à
l'égard du beau sexe. L'anarchisme surtout se met en frais de rhétorique
pour convaincre les jeunes filles et les jeunes femmes. «Eh! ma belle,
écoutez-moi donc. Ce que nous poursuivons, c'est notre bonheur et le
vôtre, c'est l'épanouissement de l'individu tout à la joie de vivre et
d'aimer dans la libre nature, c'est l'avènement de l'Harmonie et de
l'Amour entretenus par la liberté et la mutuelle confiance. Alors, fière
et libre, l'égale de l'homme, non plus femelle, mais femme, tu seras,
dans toute la beauté du terme, sa compagne. Le veux-tu? Eh bien! sois
avec nous[114].» Cet appel lyrique sera-t-il entendu? On peut en douter.
Les femmes vont moins, semble-t-il, à l'anarchie qu'au socialisme. Dans
l'enquête qu'il a menée pour établir la _Psychologie de
l'Anarchiste-Socialiste_, M. Hamon n'a reçu, en réponse à son
questionnaire, que quatre adhésions féminines sur un total de cent
soixante-dix lettres environ,--et pas une n'émanait de femmes
françaises[115]. Cette abstention est peu encourageante.
[Note 114: _La Révolte_, n° 19 du 20 au 27 janvier 1891, p. 1.]
[Note 115: _Psychologie de l'Anarchiste-Socialiste_, p. 23 et p. 273,
note 1.]
Sur un mode non moins lyrique et non moins insinuant, le doux socialiste
Benoit Malon s'adressait de préférence aux «filles non mariées, que le
préjugé cruel et bête croit flétrir du titre de vieilles filles.» Ces
innombrables sacrifiées, victimes des fatalités sociales, ne sont-elles
pas «les plus méritantes»? Qui dira jamais ce que leur célibat fait
perdre «aux hommes, de bonheur, à la société, de dévouement, à la race,
de perfectionnements physiques et moraux?» Et avec émotion, le brave
homme leur criait: «Venez à nous, vous qui souffrez surtout de ne
pouvoir vivre assez pour autrui, venez pour hâter le jour des grandes
réparations où toutes les forces, toutes les beautés affectives de
l'humanité s'épanouiront dans le bonheur et le devoir universalisés;
venez prendre votre place dans l'armée grossissante de l'émancipation
humaine[116].» Mais jusqu'à présent, les vieilles filles préfèrent
entrer en religion.
[Note 116: _Le Socialisme intégral_, t. I, chap. VII, p. 368.]
Au total, quelque séduction que déploient les enjôleurs, l'immense
majorité des femmes résiste à la propagande révolutionnaire. Il faut
pourtant démolir le vieux monde; et comme le mariage est une de ses
colonnes, on s'acharne, de part et d'autre, à l'ébranler. Instrument
d'assujettissement pour la femme, fondement de l'héritage pour la
famille, voilà déjà deux raisons de l'exécrer. Ce n'est pas assez: on le
voue au mépris des grandes âmes, sous prétexte qu'il abreuve les
conjoints de honte et d'ignominie. Il est vénal!
Voulez-vous connaître toutes les conséquences dommageables des unions
actuelles,--ce que Benoît Malon appelait les «nuisances du mariage»: je
les résume.
On ne consulte pas assez les attractions affectives, les affinités de
complexion et de tempérament;--et la sélection de l'espèce en souffre.
Les filles sans dot, condamnées à une virginité solitaire, sont sevrées
de la vie à deux;--et la reproduction de l'humanité en souffre. Les
questions d'argent, de position, de convenance, font généralement du
mariage un maquignonnage plus ou moins déloyal;--et l'honnêteté en
souffre. La femme est domestiquée au profit du mari et maintenue par la
loi dans une infériorité déprimante;--et la liberté en souffre. Les
codes et les moeurs ont creusé entre les enfants naturels et les enfants
légitimes de profondes inégalités de droit, de condition et de
traitement;--et la fraternité en souffre.
Conclusion: il n'est que temps de rendre à l'amour qui console, embellit
et régénère, la souveraineté qu'il doit exercer dans les relations des
sexes;--et la félicité s'épanouira sur le monde.
En toutes ces questions, nos moralistes révolutionnaires sont prodigues
de beaux élans et de saintes colères. On m'en voudrait de n'en point
donner ici quelques échantillons.