Le mariage, nous dit-on, est un reste des violences primitives. Tandis
que la «rapine, prenant assiette et consistance, devint propriété, peu à
peu le rapt se consolida en mariage[106].» Malgré toutes les
atténuations du progrès, l'«oppression» de la femme mariée est une
survivance de l'esclavage antique. «Exagérons-nous, se demande l'auteur
des _Unions libres_, en disant que la femme est toujours une captive? De
par le Code civil, en quoi consiste le mariage, chez nous autres
Français? Devant le public assemblé et les représentants de la lot, par
une déclaration solennelle, la fille met son corps, sa fortune, sa vie
et son honneur en la possession d'un homme, tenu désormais à donner sa
protection,--terme très vague,--en retour de l'obéissance,--terme très
net,--qui lui est acquise. Cette personne n'aura plus la libre
possession de sa personne[107].» L'idée n'est pas neuve. Nous lisons
dans un _Catéchisme du genre humain_ publié au commencement de la
Révolution, que «le mariage est la propriété de la femme par l'homme,
propriété aussi injuste que celle des terres;» et son auteur y réclame,
en conséquence, «le partage des biens et la communauté des femmes.»
[Note 106: _Unions libres_, p. 8-9.]
[Note 107: _Eod. op._, p. 19.]
Il est donc de l'essence du mariage, suivant la doctrine
révolutionnaire, d'assujettir l'épouse à l'époux. Non que cette
institution fasse peser sur toutes les femmes une autorité également et
nécessairement déprimante. L'écrivain libertaire, que nous avons déjà
cité, en convient avec franchise: «Nous reconnaissons hautement que,
dans les mariages contractés sous les auspices de l'autorité civile, il
est des unions qui sont aussi heureuses que possible; il en est
plusieurs qui font notre admiration, plusieurs que nous nous proposons
d'imiter.» Seulement, cette concession faite, il affirme «qu'il n'est
amitié véritable, qu'il n'est grand amour qu'entre égaux; que la
contrainte aboutit à la révolte et la subordination à
l'insubordination.» Et plus loin il ajoute: «Nous supposons comme
démontrée l'entière et complète équivalence des deux facteurs de la
famille[108].»
[Note 108: _Unions libres_, p. 20 et 22.]
Mais qui en doute? Oui, dans le mariage qu'ils contractent et dans la
famille qu'ils fondent, l'homme et la femme, sans jouer le même rôle,
remplissent une fonction d'égale importance. Socialement parlant, ils
équivalent. Et même, selon le plan chrétien, l'équation conjugale doit
se fondre, sous l'action de l'amour mutuel et de l'estime réciproque, en
une véritable unité: _Duo in unum!_
Il est vrai que le Code prescrit l'obéissance à la plus faible, la
protection au plus fort. Mais ceci est la condition et la mesure de
cela. Faites que dans la société conjugale personne ne veuille céder, et
la vie commune devient impossible. Point de ménage, point de famille,
sans une hiérarchie tempérée par la confiance et l'amour. 11 ne faut pas
confondre l'autorité avec la tyrannie, ni la puissance tutélaire du mari
avec le despotisme jouisseur d'un pacha. La loi religieuse et la loi
civile ne permettent point de pareils excès de pouvoir. Que des hommes
indignes s'en rendent coupables, c'est possible.
Mais, de grâce, n'imputons pas à la loi les méfaits de ceux qui la
violent! Lorsqu'un époux outrage ou maltraite l'autre, la justice doit
intervenir en faveur de la victime.
Qu'on ne dise pas davantage que le mari est le «propriétaire» de sa
femme. Malgré leur évolution parallèle, le mariage et la propriété
n'engendrent ni mêmes effets ni mêmes pouvoirs. Si les époux se doivent
l'un à l'autre, en vertu de leurs engagements réciproques, respect,
amour et fidélité, si même la monogamie chrétienne suppose, de conjoint
à conjoint, une obligation contractuelle qui les lie indissolublement
pour la vie, le droit privatif qui s'ensuit, tant au profit du mari sur
la femme qu'au profit de la femme sur le mari, n'a rien de commun avec
le domaine absolu qu'un propriétaire a sur son mobilier ou son jardin.
L'éminente dignité de la personne humaine s'oppose à une aussi
injurieuse assimilation. Toutes les législations chrétiennes distinguent
les droits personnels des droits réels. L'homme et la femme peuvent
s'obliger, mais ils ne sont pas susceptibles de propriété. C'est donc
commettre un grave excès de langage, auquel les lois, les idées et les
usages donnent un égal démenti, que de prétendre, comme l'école
révolutionnaire s'obstine à le faire avec complaisance, que le droit du
mari sur la femme et le droit du chasseur sur son chien sont les
manifestations d'une seule et même _potestas habendi_.
Et puis n'oublions pas que les droits, dont les époux disposent l'un sur
l'autre, sont réciproques. Le mariage est un échange de promesses et
d'obligations. Pas plus que la femme, le mari n'a la libre disposition
de lui-même. Les conjoints sont liés par un mutuel serment. On peut donc
dire, en un certain sens et à défaut de mot plus précis, que, créanciers
et débiteurs l'un de l'autre, ils ne s'appartiennent plus, puisqu'ils se
sont donnés à toujours. Et cette aliénation solennelle, de leur liberté,
de leur corps, de leur vie, est le seul moyen de fonder la famille. Car
c'est par ce don irrévocable de l'époux à un être de son choix, par
cette foi jurée qui les unit à perpétuité, que le bon vieux mariage se
distingue du pur libertinage, où les amants de rencontre se donnent et
se reprennent, sans cérémonie, au hasard des passions du moment.