SOMMAIRE

I.--RÔLE DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT.--MARIAGE CIVIL ET

MARIAGE RELIGIEUX.--QU'EST-CE QUE L'UNION LIBRE?

II.--CE QU'IL FAUT PENSER DU DEVOIR DE

FIDÉLITÉ.--RÉPRESSION DU DÉLIT D'ADULTÈRE: INÉGALITÉ DE

TRAITEMENT AU PRÉJUDICE DE LA FEMME ET À L'AVANTAGE DU

MARI.--THÉORIE DES DEUX MORALES.

III.--IDENTITÉ DES FAUTES SELON LA

CONSCIENCE.--CONSÉQUENCES SOCIALES

DIFFÉRENTES.--CONVIENT-IL D'ÉGALISER LES PEINES?

IV.--A PROPOS DE L'ARTICLE 324.--S'IL EST VRAI QUE LE MARI

PUISSE TUER IMPUNÉMENT LA FEMME ADULTÈRE.--SUPPRESSION

DÉSIRABLE DE L'EXCUSE ÉDICTÉE AU PROFIT DU MARI.

V.--AUTRES MODIFICATIONS PÉNALES EN FAVEUR DE LA JEUNE

FILLE DU PEUPLE.--LA QUESTION DE LA PROSTITUTION.--RÉFORME

LÉGALE ET RÉFORME MORALE.

I

Une fois l'union décidée et toutes ses conditions de validité remplies,

l'Église et l'État ne doivent apporter à sa célébration ni entraves ni

lenteurs. La solennité du mariage civil et religieux gagnerait même à

être plus simple, plus recueillie, plus égalitaire. Le prêtre et le

maire ne sont, après tout, que des témoins enregistreurs. Les

théologiens n'enseignent-ils pas que les futurs époux s'administrent

l'un à l'autre le sacrement de mariage, en échangeant devant l'autel

l'expression publique de leur consentement irrévocable? A ce compte, le

prêtre, qui bénit les mariés, ne noue pas de ses mains les liens

conjugaux: il en proclame seulement, au nom du Christ, l'inviolabilité

et l'indissolubilité; il reçoit et atteste les promesses échangées; il

solennise et sanctifie le pacte conclu.

Même rôle extrinsèque de la part du représentant de l'État. Il

sanctionne la volonté qu'on lui déclare; il consacre l'engagement qu'il

reçoit; il régularise, il légalise, il socialise (c'est le mot propre)

le mariage consenti par les époux. L'union civile--comme l'union

religieuse, d'ailleurs,--est une garantie prise par la société contre la

faiblesse et l'inconstance humaines, en vue de la consolidation de la

famille et de la filiation des enfants.

De là deux conséquences fort importantes: d'une part, l'État ne peut

s'abstenir d'interposer son autorité dans la législation des mariages;

et d'autre part, cette intervention de la puissance publique n'est

obligatoire pour personne.

Que l'État ne puisse se désintéresser du mariage sans abdiquer le

premier de ses devoirs sociaux, c'est ce qui éclate aux yeux de tous

ceux qui tiennent le foyer familial pour le nid de l'enfant, pour le

véritable berceau de l'humanité, pour la pierre angulaire de l'édifice

social. On peut trouver qu'à cette intervention l'État met trop de

formes et trop de temps; on peut souhaiter qu'à la célébration devant le

maire il substitue quelque déclaration précise, reçue et authentiquée

par l'officier de l'état civil, dans le genre des déclarations de

naissance et de décès; mais on ne saurait supprimer la légalisation, la

socialisation des mariages, sans jeter l'incertitude et la confusion

dans la constitution des familles, ce qui est le plus grand mal social

qui se puisse imaginer.

Si, en revanche, deux êtres veulent s'unir sans l'assistance de

l'État--ou de l'Église,--c'est leur droit. Les mariés ne vont point

demander au maire la permission de se marier. Libre à eux de légaliser,

ou non, leur union devant l'autorité civile; libre à eux de solenniser,

ou non, leur union devant le prêtre, le pasteur ou le rabbin: sauf à

supporter, eux et leurs enfants, toutes les conséquences sociales de

leur abstention. L'amour est libre.

Que veulent donc les partisans de l' «union libre»? Faire du libre amour

une règle normale, alors qu'il n'est présentement qu'une exception assez

mal vue, une condition irrégulière qui ne va pas sans discrédit, sans

infériorité, aux yeux de l'opinion et de la loi, puisque les amants sont

flétris du nom de «concubins» et leurs enfants «naturels» placés

au-dessous des enfants légitimes. L'union libre est donc la négation du

mariage légal. Dans cette doctrine, l'État n'a rien à voir dans le

rapprochement des sexes. Que les gens se marient à l'église, au temple

ou à la synagogue, si le coeur leur en dit, ces «singeries» sont sans

conséquence; car il est à espérer que le progrès des lumières triomphera

aisément des préjugés stupides et des superstitions aveugles. Mais la

puissance publique ne doit pas appliquer aux choses du coeur son

appareil coercitif. Songez donc: réglementer l'amour, c'est le tuer.

La «sécularisation» du mariage, dont tant de libres-penseurs se

félicitent, n'a fait qu'aggraver l'asservissement des mariés, en

alourdissant leurs chaînes de tout le poids des sanctions légales. Il

est urgent de les briser. Plus de procédure pour s'unir, plus de

procédure pour se désunir. Toutes les conséquences juridiques du mariage

civil doivent disparaître,--et le devoir de soumission de la part de la

femme, et le devoir de protection de la part de l'homme, et le devoir de

fidélité que le Code impose à l'un et à l'autre. Plus d'obligations,

plus de pénalités, plus de chaînes, plus de verrous. Tous les enfants

seront «naturels». Cessant d'être un délit, l'adultère cessera d'être

punissable. Et l'union des parents, libérée de toute contrainte sociale,

durera ce que dure l'amour, ce que dure l'immortelle ou la rose,

l'espace d'une vie ou d'un matin. Laissez faire l'instinct; laissez

faire la nature. Pour être heureux, le «commerce» des sexes ne veut

point d'entraves. On voit que l'union libre est une application imprévue

du libre-échange.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 95 / 201 题