IV.--UNE PROPOSITION EXTRAVAGANTE.--LE «CONCUBINAT LÉGAL».

Il est d'habitude chez les féministes de récriminer amèrement contre le

mariage. Leurs doléances sont de fait et de droit; elles accusent à la

fois les moeurs et les lois. Nous les suivrons dans cette double

argumentation lamentable.

I

L'histoire du mariage n'est, paraît-il, que le martyrologe des femmes.

Quoi de plus navrant que la vie d'une femme malheureuse en ménage? Elle

s'est mariée par coquetterie ou par amour, séduite par le brillant

avenir d'un esprit fort ou seulement par l'élégance soignée d'un joli

garçon. Son ignorance du monde ne lui permettait point d'apercevoir

l'insignifiance de l'un ou l'égoïsme de l'autre; et elle s'est laissé

prendre au miel des paroles caressantes et des prévenances attentives.

Et une fois le mariage consommé, l'amoureux a disparu et le maître est

resté. Plus de tendres propos, plus de douces fleurettes. Et après les

désenchantements du coeur et les angoisses de la maternité, sont venus

les soucis journaliers d'une vie médiocre, les regrets de l'indépendance

perdue, les calculs étroits du ménage, mille combinaisons laborieuses

pour «faire durer la livre de beurre un jour de plus ou payer la viande

et le sucre quelques sous de moins.» Et la fraîche beauté de la jeune

mariée s'en est allée et, avec elle, la paix, le contentement et la

gaieté.

Qu'opposerons-nous à ce triste tableau, sinon qu'il serait injuste d'en

conclure que tous les maris sont des tigres ou des ânes? On doit se

dire, après tout, que les femmes mal mariées ne sont pas la majorité,

même en France; que l'homme n'est pas toujours le tyran et qu'il est

souvent la victime; que le cas n'est pas rare où la frivolité prodigue

et la sécheresse cruelle d'une femme ont brisé et avili toute une

existence masculine; qu'ils sont nombreux les commerçants, les employés,

les fonctionnaires que pressent et assiègent les inquiétudes et les

soucis du ménage à soutenir et du budget à équilibrer; bref, que la loi

du travail s'impose à l'homme comme à la femme et que, pour mieux en

supporter l'écrasant fardeau, il n'est que d'associer leurs vies et

d'unir leurs forces et leurs dévouements. S'il y a des femmes

malheureuses, il y a des maris qui souffrent tout autant. A qui la

faute? Ces époux mal assortis devaient s'unir avec plus de

circonspection.

«Vous en parlez d'un coeur léger, me dira-t-on. Vous oubliez que les

infortunes de la femme sont aggravées et sanctionnées par les lois. Les

hommes ayant fait le Code de leur seule autorité, il est inévitable

qu'ils l'aient conçu et fabriqué à leur seul avantage. Au vrai, le Code

Napoléon n'est pas la loi, mais leur loi.»

Rappelons-nous, en effet, la _Loi de l'homme_, cette pièce de M. Paul

Hervieu qui a remporté un si beau succès auprès des dames: on ne saurait

trouver un exemple plus curieux des inégalités et des injustices

accumulées contre la femme par notre législation draconienne. Toute

épouse qui n'a pas en main les preuves flagrantes et brutales requises

pour assurer le divorce, est absolument désarmée. Que si, n'écoutant que

sa dignité, elle se résigne à une séparation amiable, le mari peut s'y

opposer et la contraindre au besoin à réintégrer le domicile conjugal.

Donne-t-il son consentement: à défaut d'un contrat prudent, l'épouse qui

s'éloigne n'a aucun moyen de reprendre sa dot. Et enfin, quand il

s'agira de marier les enfants nés de cette triste union, en cas de

dissentiment entre les époux séparés de fait et non de droit,

l'acquiescement du père l'emportera sur le refus de la mère. Telles sont

les infamies, nous dit-on, qui se peuvent commettre sous le couvert de

la loi de l'homme, en un siècle qui se vante de sa civilisation. Le Code

français livre la femme au mari pieds et poings liés. Et l'on prétend

que le sexe fort ne s'est pas taillé la part du lion?

Nous répondrons que, n'en déplaise aux âmes dramatiques, tout cet

assemblage d'énormités est accidentel et systématique. Qu'à la rigueur,

une femme désolée de s'être mal mariée ou une fille navrée de ne point

l'être, s'en prenne aux lois et à la société, la première du mauvais

ménage qu'elle a fait, la seconde du bon ménage qu'elle aurait pu faire:

rien de plus naturel. Au lieu de s'accuser soi-même, il est bien plus

simple d'accuser tout le monde. Seulement, dans la vie réelle, ces cas

sont de pures anomalies. Ce n'est point par les accidents qu'il faut

juger d'une loi, mais par les situations communes et normales. Rien de

plus simple et de plus injuste que d'imaginer des exceptions cruelles

qui révoltent les coeurs tendres. Et puis, renversez les rôles, donnez à

l'épouse la totalité des droits qui appartiennent présentement à

l'époux: la tyrannie n'aura fait que changer de tête. Comme l'a dit M.

Brunetière à M. Paul Hervieu lui-même, «si la _Loi de la Femme_ se

substituait à la _Loi de l'Homme_, que croyez-vous qu'il y eût de changé

dans le monde[84]?»

[Note 84: Réponse au discours de réception de M. Paul Hervieu à

l'Académie française.]

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 89 / 201 题