Il est d'habitude chez les féministes de récriminer amèrement contre le
mariage. Leurs doléances sont de fait et de droit; elles accusent à la
fois les moeurs et les lois. Nous les suivrons dans cette double
argumentation lamentable.
I
L'histoire du mariage n'est, paraît-il, que le martyrologe des femmes.
Quoi de plus navrant que la vie d'une femme malheureuse en ménage? Elle
s'est mariée par coquetterie ou par amour, séduite par le brillant
avenir d'un esprit fort ou seulement par l'élégance soignée d'un joli
garçon. Son ignorance du monde ne lui permettait point d'apercevoir
l'insignifiance de l'un ou l'égoïsme de l'autre; et elle s'est laissé
prendre au miel des paroles caressantes et des prévenances attentives.
Et une fois le mariage consommé, l'amoureux a disparu et le maître est
resté. Plus de tendres propos, plus de douces fleurettes. Et après les
désenchantements du coeur et les angoisses de la maternité, sont venus
les soucis journaliers d'une vie médiocre, les regrets de l'indépendance
perdue, les calculs étroits du ménage, mille combinaisons laborieuses
pour «faire durer la livre de beurre un jour de plus ou payer la viande
et le sucre quelques sous de moins.» Et la fraîche beauté de la jeune
mariée s'en est allée et, avec elle, la paix, le contentement et la
gaieté.
Qu'opposerons-nous à ce triste tableau, sinon qu'il serait injuste d'en
conclure que tous les maris sont des tigres ou des ânes? On doit se
dire, après tout, que les femmes mal mariées ne sont pas la majorité,
même en France; que l'homme n'est pas toujours le tyran et qu'il est
souvent la victime; que le cas n'est pas rare où la frivolité prodigue
et la sécheresse cruelle d'une femme ont brisé et avili toute une
existence masculine; qu'ils sont nombreux les commerçants, les employés,
les fonctionnaires que pressent et assiègent les inquiétudes et les
soucis du ménage à soutenir et du budget à équilibrer; bref, que la loi
du travail s'impose à l'homme comme à la femme et que, pour mieux en
supporter l'écrasant fardeau, il n'est que d'associer leurs vies et
d'unir leurs forces et leurs dévouements. S'il y a des femmes
malheureuses, il y a des maris qui souffrent tout autant. A qui la
faute? Ces époux mal assortis devaient s'unir avec plus de
circonspection.
«Vous en parlez d'un coeur léger, me dira-t-on. Vous oubliez que les
infortunes de la femme sont aggravées et sanctionnées par les lois. Les
hommes ayant fait le Code de leur seule autorité, il est inévitable
qu'ils l'aient conçu et fabriqué à leur seul avantage. Au vrai, le Code
Napoléon n'est pas la loi, mais leur loi.»
Rappelons-nous, en effet, la _Loi de l'homme_, cette pièce de M. Paul
Hervieu qui a remporté un si beau succès auprès des dames: on ne saurait
trouver un exemple plus curieux des inégalités et des injustices
accumulées contre la femme par notre législation draconienne. Toute
épouse qui n'a pas en main les preuves flagrantes et brutales requises
pour assurer le divorce, est absolument désarmée. Que si, n'écoutant que
sa dignité, elle se résigne à une séparation amiable, le mari peut s'y
opposer et la contraindre au besoin à réintégrer le domicile conjugal.
Donne-t-il son consentement: à défaut d'un contrat prudent, l'épouse qui
s'éloigne n'a aucun moyen de reprendre sa dot. Et enfin, quand il
s'agira de marier les enfants nés de cette triste union, en cas de
dissentiment entre les époux séparés de fait et non de droit,
l'acquiescement du père l'emportera sur le refus de la mère. Telles sont
les infamies, nous dit-on, qui se peuvent commettre sous le couvert de
la loi de l'homme, en un siècle qui se vante de sa civilisation. Le Code
français livre la femme au mari pieds et poings liés. Et l'on prétend
que le sexe fort ne s'est pas taillé la part du lion?
Nous répondrons que, n'en déplaise aux âmes dramatiques, tout cet
assemblage d'énormités est accidentel et systématique. Qu'à la rigueur,
une femme désolée de s'être mal mariée ou une fille navrée de ne point
l'être, s'en prenne aux lois et à la société, la première du mauvais
ménage qu'elle a fait, la seconde du bon ménage qu'elle aurait pu faire:
rien de plus naturel. Au lieu de s'accuser soi-même, il est bien plus
simple d'accuser tout le monde. Seulement, dans la vie réelle, ces cas
sont de pures anomalies. Ce n'est point par les accidents qu'il faut
juger d'une loi, mais par les situations communes et normales. Rien de
plus simple et de plus injuste que d'imaginer des exceptions cruelles
qui révoltent les coeurs tendres. Et puis, renversez les rôles, donnez à
l'épouse la totalité des droits qui appartiennent présentement à
l'époux: la tyrannie n'aura fait que changer de tête. Comme l'a dit M.
Brunetière à M. Paul Hervieu lui-même, «si la _Loi de la Femme_ se
substituait à la _Loi de l'Homme_, que croyez-vous qu'il y eût de changé
dans le monde[84]?»
[Note 84: Réponse au discours de réception de M. Paul Hervieu à
l'Académie française.]