Sur tous les points qui précèdent, nous estimons que les revendications
du féminisme sont d'une parfaite justice et d'une réalisation facile. Où
le dissentiment commence entre lui et nous, c'est lorsqu'il oppose les
époux l'un à l'autre, sans autre but que de séparer leurs intérêts
pécuniaires au risque de désunir leurs coeurs et leurs vies. Si âpres
sont, en de certains milieux, ces pensées de division et d'indépendance,
que plusieurs Cercles d'études féministes ont mis à l'ordre du jour de
leurs délibérations l'évaluation par la loi et la rémunération par le
mari des travaux domestiques de la femme. Il ne s'agit plus de garantir
à celle-ci les gains qu'elle réalise en dehors du ménage, mais de lui
assurer le paiement des services ménagers qu'elle rend au père et aux
enfants.
Cette idée est, sans contredit, la chose la plus neuve et la plus
extravagante qui ait été proposée pour rajeunir et améliorer le mariage.
Renchérissant sur la séparation de biens, jugée sans doute insuffisante,
les congressistes de Londres ont discuté sérieusement, en 1899, «la
question du salaire de la femme par le mari.» On a pu lire, en 1900, au
programme de la Gauche féministe, un article ainsi conçu: «Évaluation du
travail ménager de la femme.» Nous ne rions pas: «Le travail de la femme
dans la famille doit être évalué.» Comment? Les uns prennent pour base
«le taux des salaires professionnels, pour les différents travaux de la
maison;» les autres parlent d'attribuer à la femme, en rétribution de
ses fonctions ménagères, «la propriété exclusive de la moitié des objets
mobiliers qui garnissent le foyer[73].» Mais cette évaluation est
arbitraire, le travail de la femme variant en qualité et en quantité,
selon la situation sociale du ménage. C'est pourquoi, jusqu'ici, la
question a été ajournée, faute de solution pratique.
[Note 73: _La Fronde_ du 7 septembre 1900.]
Je crois bien! Si vous indemnisez la femme de son travail domestique,
refuserez-vous au mari toute récompense pour les besognes qu'il
accomplit à la maison et pour les gains qu'il est seul, en bien des cas,
à réaliser au dehors? Sinon, que deviendrait l'égalité? Conçoit-on qu'en
plus du ménage qu'il soutient, l'homme soit obligé de payer sa femme
comme une mercenaire? Nous avions cru jusqu'à ce jour que le travail
industriel de l'homme et le travail ménager de la femme avaient pour
destination commune de faire vivre la famille; que celui de l'épouse
était la contre-partie et la compensation de celui de l'époux, avec
cette différence que la ménagère fournit sa contribution en prestations
manuelles, tandis que le mari verse à la communauté l'argent de ses
gains professionnels.
Seulement, vous n'évaluerez jamais avec exactitude et, par suite, avec
justice le travail de la femme dans son ménage. A vrai dire, lorsqu'une
ouvrière remplit fidèlement ses devoirs d'épouse et de mère, lorsqu'elle
sait pratiquer, à force d'économie, l'art difficile de partager un sou
en quatre, son travail n'a pas de prix. Et j'ajoute que ce n'est pas à
elle que la pensée serait jamais venue de s'en faire payer par son mari.
D'autre part, il y a de mauvaises ménagères. Dédommagerez-vous le mari
de ce qu'elles n'ont pas fait, ou bien le forcerez-vous à les rémunérer
de ce qu'elles auraient dû faire? Toutes vos évaluations seront
fautives, à moins que la femme ne soit payée par le mari à l'heure ou à
la journée, comme la domestique gagée par le maître. Ce serait plus
logique et plus simple. Mais quel amoindrissement du rôle de l'épouse et
des fonctions augustes de la mère!
Franchement, je ne sais rien de plus fou et de plus dégradant que ce
mercantilisme conjugal. S'imagine-t-on un mari qui abrite, habille et
nourrit sa femme, obligé légalement, par surcroît, à la rémunérer de ses
services quotidiens? A-t-on réfléchi qu'en ce cas la logique et l'équité
réclameraient encore que Monsieur eût le droit et le pouvoir de forcer
Madame à les lui rendre. «Puisque je paye, dira-t-il, servez-moi. Il
m'en faut pour mon argent!» Ce serait la domesticité étendue au mariage.
Et à ce régime de contrainte salariée, la femme aurait plus à perdre
qu'à gagner. Car, si la loi actuelle oblige le mari à subvenir aux
besoins de sa compagne, je ne sais aucun moyen légal de contraindre la
femme à s'occuper convenablement de son ménage. Qu'elle engage une
domestique incapable de faire la cuisine, qu'elle abandonne ses enfants
à une nourrice grossière ou inhumaine, qu'elle coure les magasins ou
pédale sur les grands chemins au lieu de surveiller son intérieur, le
mari ne peut user que de persuasion pour la ramener à une plus juste
conception de ses devoirs.
Et c'est au moment même où l'on dénonce si amèrement les mariages
d'argent, qu'on nous propose de convertir les relations les plus
sacrées, celles des mari et femme, celles des père et mère, en simple
affaire commerciale! Voyez-vous deux époux tenant un compte-courant de
leurs services réciproques et balançant avec ponctualité, l'un contre
l'autre, leurs dépenses et leurs recettes? On ne songe pas qu'il est
impossible de monnayer la tendresse et le dévouement, et que le
dévouement qui ne se donne pas sans compter n'est plus le dévouement, et
que l'amour qui se vend et s'achète au jour le jour n'est qu'une vile
prostitution. Ne parlons donc pas de la rémunération des services que
les époux se rendent réciproquement pour leur bien-être mutuel. Ce
serait la ruine de toutes les vertus conjugales. Ne rabaissons point au
niveau d'un calcul égoïste et d'un marchandage quotidien les
innombrables devoirs domestiques, que mille et mille générations de
femmes nobles et pures se sont honorées de remplir avec une tendre et
courageuse abnégation. Si jamais ce genre de spéculation s'installait au
foyer, l'affection en sortirait bien vite, chassée par les discussions
de salaire. C'est corrompre le mariage que d'en faire une société
marchande et de transformer deux époux solidaires en deux mercenaires
rivaux et soupçonneux.
Le salariat de la femme n'est pas même la contre-façon misérable de la
dot, puisque les apports des époux sont fixés, une fois pour toutes,
avant le mariage et restituables à sa dissolution. Et puis, chose
essentielle, la dot de la femme, comme le travail du mari, dont elle est
l'équivalent et la compensation, est affectée, par définition, à un but
commun qui est le soutien du ménage et l'éducation des enfants. Mais
investir la femme d'un droit de créance destiné à la rémunérer de tous
les soins dont elle condescend à entourer son mari et ses petits, c'est
la regarder comme étrangère à la famille et créer, pour la durée du
mariage, des intérêts contraires et des vues antagoniques là où toute
législation bien inspirée doit tendre à fonder une étroite communauté
d'efforts, de dévouement, de confiance et d'affection.
Revenons, pour conclure, aux réformes sérieuses. D'accord avec les
différents groupes féministes, nous avons revendiqué, sous certaines
conditions, pour la femme mariée: 1° le droit de disposer des salaires
et des gains provenant de son travail; 2° le droit de retirer, à
l'exclusion du mari, les économies qu'elle a déposées à la Caisse
d'épargne; 3° le droit de saisir-arrêter, en certains cas, les salaires
de l'époux coupable.
Mais ces réformes sont-elles suffisantes? Il arrive souvent, dans les
ménages peu fortunés, que sans délaisser le foyer domestique, le mari
plonge les siens dans la misère par son inconduite habituelle ou son
ivresse incurable. En cet état des moeurs ouvrières, est-il admissible
que l'époux indigne conserve intégralement ses droits et ses pouvoirs de
chef de la famille? Cet ordre d'idées nous amène à la grosse question de
l'incapacité légale de la femme mariée.