II

Ce changement dans les idées et dans les moeurs tient à deux causes: à

la bonté et à la faiblesse de l'homme. Je vous prie, Mesdames, de ne

point jeter les hauts cris: ceci n'est pas un paradoxe.

Avec la meilleure foi du monde, les femmes s'imaginent détenir le

monopole de la bonté. Pure exagération! Nous admettons qu'elles sont

plus tendres que nous, étant plus impressionnables et plus sensibles. Et

en cela, elles marquent sur notre sexe une véritable supériorité. Mais

la bonté n'est pas impossible aux hommes. Il y a mieux: quand un homme

se mêle d'être bon, il l'est pleinement, il l'est sottement. Dites d'un

de vos amis dans un salon: «Ah! quel brave garçon! C'est la crème des

hommes!» Il est rare qu'il ne se trouve pas quelque femme pour vous

répliquer: «Ne m'en parlez pas: il est si bon qu'il en est bête! Sa

femme le mène par le bout du nez.» Ce qui prouve deux choses: d'abord,

que certaines femmes ne sont pas dignes des excellents maris qu'elles

ont et qu'elles bousculent; ensuite, qu'une trop grande bonté chez

l'homme est, aux yeux du beau sexe, un signe de faiblesse et

d'abdication.

On me dira peut-être que le mari est un niais de se laisser régenter par

sa femme.--Pas toujours. Il est des cas où, la lutte étant impossible,

la soumission vaut mieux dans l'intérêt des enfants. Lorsqu'une femme

autoritaire a usurpé irrémédiablement le pouvoir marital et pris, envers

et contre tous, l'habitude du commandement, le mari fait preuve de haute

sagesse et d'abnégation admirable,--tant que cet effacement, bien

entendu, est compatible avec les intérêts et la dignité de la

famille,--en acceptant un rôle modeste et une attitude subalterne. Il

faut que la douceur ait son représentant au foyer. Puisque la mère

tranche du maître, il est désirable que le père joue, auprès des

enfants, le rôle de mansuétude et de conciliation qu'elle abdique

malheureusement. Et même, lorsque cette fonction de paix et d'union est

remplie avec tact par un homme d'esprit, elle donne, aux yeux du public,

à celui qui s'y résigne et s'y dévoue un charme qui rehausse infiniment

sa valeur personnelle. «Bienheureux les doux, car ils posséderont la

terre!»

Mais il arrive souvent que la bonté dégénère en mollesse et en

pusillanimité. Malheur aux maris qui, non contents d'être bons comme le

pain blanc, sont tout en pâte, tout en mie! Ceux-là sont destinés, les

pauvres! à être mangés. Avec l'habitude de l'homme moderne de ne vivre

que pour la femme, de n'agir que par la femme, avec la hantise de la

beauté et l'adoration de la chair qui ont pris possession des têtes les

plus intellectuelles, il faut s'attendre à voir se multiplier le

mari-vassal qui, pris d'une sorte de crainte révérentielle en présence

de son idole, l'interroge du regard, et avant de parler, pour savoir

s'il doit ouvrir la bouche, et avant de se taire, pour savoir s'il doit

la fermer. Et cet innocent est convaincu que la femme n'est pas encore

assez libre, assez souveraine; il a comme un remords de se tenir debout

devant elle; il prosternerait volontiers aux pieds de sa «maîtresse»

toute sa dignité, toute sa volonté, toute sa virilité.

Certes, il est bon d'avoir l'âme chevaleresque et de prendre à coeur les

intérêts de la femme. Mais il ne faudrait pas que, pour remplir cette

galante mission, l'homme renonçât à toute fierté, à toute autorité.

Défendez les droits de la femme, si vous voulez, mais ne sacrifiez pas

les nôtres. N'ayez pas surtout la mauvaise idée de briser son prétendu

joug en nous forgeant des chaînes plus lourdes et plus humiliantes. Ces

exagérations nous aliéneraient les sympathies et le respect des femmes,

au lieu de nous les conquérir.

A qui revient, en effet, la responsabilité du mouvement féministe? A

l'homme, sans doute. Il y a sur ce point une belle unanimité contre

nous. Mais lequel de nos actes l'a motivé? Ici, l'on ne s'entend plus.

Les uns invoquent les progrès de la démocratie hostile à tous les

privilèges et follement éprise d'égalité. D'aucuns avancent qu'appelée à

produire les preuves de sa légitimité, la suprématie de l'homme a paru

aux femmes trop mince et trop discutable pour mériter les droits qu'on

lui confère. Suivant d'autres, enfin, la véritable cause du mouvement

d'émancipation auquel nous assistons, serait moins le mauvais usage de

notre puissance que la volontaire abdication de notre autorité. Et c'est

l'avis de beaucoup de femmes distinguées. «Il n'en coûterait point à

notre sexe d'être soumis, disent-elles, s'il avait l'assurance d'être

efficacement protégé. Mais dans la classe riche comme dans la classe

pauvre, la puissance virile est incapable de nous donner la sécurité ou

l'agrément.» Qu'est-ce à dire?

Depuis que le machinisme a mis fin au vieux système patriarcal,

l'ouvrier a trouvé moins facile de pourvoir à l'entretien de sa femme;

et avouant son impuissance à la faire vivre, il a souffert qu'elle

quitte le ménage et entre à la fabrique. De là, une atteinte grave au

prestige du mari. Dans les milieux bourgeois ou élégants, l'homme n'a

pas mieux su jouer son rôle et soutenir son personnage. Absorbé dans la

préoccupation de ses aises, il s'est laissé envahir par la vulgarité, la

rudesse, la grossièreté; il est sans goût et sans grâce; il est plat,

lourd, maussade, inélégant. Ce pitoyable souverain a renoncé même à

relever son titre par la distinction et l'éclat du costume; il s'habille

d'une façon ridicule. Par une coïncidence digne de remarque, il a perdu

les façons galantes d'autrefois en même temps qu'il perdait le goût des

chamarrures somptueuses. Est-il possible que la femme considère l'homme

comme un héros, s'il renonce aux apparences, aux manières d'un héros?

La guerre des sexes a-t-elle donc pour cause l'invasion de la triste

redingote et du veston déplaisant? Point d'autorité possible, après

tout, si elle n'est rehaussée par le prestige de la couleur et

l'élégance des formes. C'est la loi de nature. Est-ce que, chez nos

frères les animaux, le mâle ne se met pas en frais de coquetterie pour

en imposer à la femelle? Et nous nous étonnons que les femmes marquent

une si vive inclination pour le pantalon rouge et les épaulettes de nos

officiers! Quel malheur que les pauvres civils ne puissent revêtir leurs

anatomies d'étoffes esthétiques et variées! S'ils manquent d'autorité,

c'est qu'ils manquent de panache.

Il n'est qu'une conclusion à ces récriminations mi-sérieuses,

mi-plaisantes: soyons justes, bons, chevaleresques, mais sans faiblesse

et sans platitude. Veillons à garder notre prestige; n'abdiquons point

notre autorité. Les femmes ne nous sauraient aucun gré d'un aussi lâche

abandon. Au surplus, la puissance maritale, bien comprise, peut leur

être utile autant qu'à nous. Il ne s'agit que de s'entendre sur son

principe et ses limites. C'est à quoi nous allons nous appliquer sans

jactance et sans partialité.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 47 / 201 题