SOMMAIRE

I.--DES POUVOIRS DU MARI SUR LA FEMME.--CE QU'ILS SONT EN

DROIT ET EN FAIT.--L'HOMME S'AGITE ET LA FEMME LE MÈNE.

II.--A QUOI TIENT L'AFFAIBLISSEMENT DU PRESTIGE

MARITAL.--BONTÉ, NAÏVETÉ, VULGARITÉ OU PUSILLANIMITÉ DES

HOMMES.--QU'EST DEVENUE L'ÉLÉGANCE VIRILE?

III.--LA PUISSANCE DU MARI EST D'ORIGINE

CHRÉTIENNE.--DOCTRINE DE LA BIBLE ET DES PÈRES DE

L'ÉGLISE.--ÉGALITÉ SPIRITUELLE ET HIÉRARCHIE TEMPORELLE DES

ÉPOUX.

IV.--DÉCLARATIONS DE LÉON XIII.--LE DOGME CHRÉTIEN A

INSPIRÉ NOTRE DROIT COUTUMIER ET NOTRE DROIT MODERNE.

Sans aller jusqu'à l'union libre qui les écoeure, sans même acquiescer

au divorce qui les effraie, beaucoup de femmes mariées honnêtes et

éclairées, des bourgeoises sérieuses, des mères de famille, des

chrétiennes même, commencent à réclamer à leur profit la revision de

leur constitution matrimoniale. Elles acceptent pleinement le mariage

indissoluble, convaincues que celui-ci est encore la seule source de

bonheur pour leur sexe. Elles se plaignent seulement des pouvoirs

excessifs que la loi accorde au mari sur leur personne et sur leurs

biens; elles protestent contre l'autorité maritale et réclament la libre

disposition de leur fortune. Ces revendications portent, comme on le

voit, sur deux points connexes qui sont: 1° les pouvoirs du mari sur la

femme; 2° les pouvoirs du mari sur la dot. Pour plus de clarté, nous les

discuterons séparément.

I

C'est un propos courant chez les femmes que l'autorité maritale est un

pouvoir abusif; que l'homme, en se mariant, n'a qu'un but: former,

façonner, dresser la compagne de son choix, détruire en elle les

manières et les habitudes qui lui déplaisent, insuffler à son idole une

âme conforme à la sienne, bref, la faire ou la refaire à son image et à

sa ressemblance.

Pour jouer ainsi au créateur, il faut que l'homme puisse traiter la

femme de main de maître. C'est pourquoi les lois, qu'il a faites à son

profit exclusif, l'ont armé des prérogatives redoutables de la puissance

maritale. Si l'on en croyait ces dames, Shakespeare aurait exprimé dans

la «Mégère apprivoisée» le rêve secret de tous les maris, lorsqu'il met

dans la bouche de Petruchio ces paroles impérieuses: «Catherine, allons!

n'ayez pas l'air grognon. Je veux être maître de ce qui m'appartient.

Catherine est mon bien. Elle est ma maison, mon mobilier, mon champ, ma

grange, mon cheval, mon âne, ma chose.» L'esprit masculin rapporte tout

à soi, et l'autorité maritale ramène tout à l'homme. Que devient, à ce

compte, la dignité de la femme? Ainsi compris et pratiqué, le mariage

est la domestication de la femme par le mari.

Cela, je le nie absolument. Prenons le mariage tel qu'il est, dans

l'immense majorité des cas: est-ce que la femme est si asservie et le

mari si despotique? Est-ce que, dans la vie réelle, la toute-puissance

est nécessairement du côté de la barbe? Est-il si rare que l'épouse

fasse la loi à son homme? De fait, en bien des ménages, la femme exerce

tous les attributs du pouvoir et cumule tous les avantages de la

souveraineté. Elle est un maire du palais qui régente, d'une main ferme,

son roi fainéant. Et cela est si vrai que M. Jean Grave,--dont on

connaît l'âme anarchiste si prompte à s'alarmer des moindres abus

d'autorité,--ne prend pas au sérieux la puissance maritale; il la juge

plus nominale que réelle[41]. Combien il a raison!

[Note 41: _La Société future_, chap. XXII, p. 328.]

A qui fera-t-on croire que les «prérogatives masculines» sont

universellement oppressives pour la femme? Le mari d'aujourd'hui est

devenu si conciliant, si débonnaire, son autorité

s'est,--particulièrement dans la classe riche,--si adoucie et si

relâchée, qu'il serait vraiment excessif de prétendre que l'épouse

végète et tremble et plie sous un joug intolérable. En combien de foyers

le mari n'a-t-il gardé que le simulacre du pouvoir, image du monarque

constitutionnel qui règne et ne gouverne pas? Nos moeurs conjugales sont

ainsi faites, en bien des milieux, que les femmes pourraient prendre

officiellement la couronne sans que leur empiétement cause la moindre

révolution. Elles exercent déjà la réalité du commandement. Elles ont

usurpé la place du maître. Elles prennent toutes les décisions, elles

tranchent toutes les questions avec un ton de souveraineté qui n'admet

pas de réplique, ne laissant au père de leurs enfants que la ressource

d'agréer leurs volontés impératives. L'homme s'agite et la femme le

mène.

Oui; l'autorité maritale est, plus souvent qu'on ne pense, une pure

fiction décorative. Savez-vous comment les Normands, qui passent pour

avoir l'esprit fin et clairvoyant, définissent le mariage: «Une femme de

plus et un homme de moins.» Chez eux, l'épouse s'appelle la

«bourgeoise», ou encore la «maîtresse»; et je vous prie de croire

qu'elle ne se laisse pas marcher sur le pied. En général, il n'est plus

guère de Françaises qui se soumettent docilement à l'adoration aveugle

du principe masculin en la personne du fiancé ou du mari. Mme Necker a

eu raison de dire: «Ce qui prouve en faveur des femmes, c'est qu'elles

ont tout contre elles, et les lois et la force, et que, cependant, elles

se laissent rarement dominer[42].»

[Note 42: _Opinions des femmes sur la femme._ Revue encyclopédique du 28

novembre 1896, p. 840.]

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 46 / 201 题