Depuis lors, les femmes ont sollicité vainement leur inscription sur les
listes électorales. En 1880, quelques fortes têtes refusèrent de payer
leurs contributions, «laissant aux hommes, qui s'arrogent le privilège
de gouverner, d'ordonner et de s'attribuer le budget, le privilège de
payer les impôts qu'ils votent et répartissent à leur gré.» A cette
protestation ironique, le Conseil de préfecture de la Seine répondit, le
plus sérieusement du monde, que les droits politiques n'étaient point le
corrélatif nécessaire de l'obligation fiscale. En 1885 et en 1893,
nouvelles réclamations, nouveaux refus. Une citoyenne entêtée se pourvut
en Cassation, invoquant le principe du suffrage universel et la
Constitution de 1848, aux termes de laquelle, «sont électeurs, tous les
Français âgés de vingt et un ans et jouissant de leurs droits civils et
politiques.» Cette formule masculine, disait-elle, n'est pas exclusive
du sexe féminin, conformément à cette vieille règle d'interprétation:
_Pronunciatio sermonis in sexu masculino ad utrumque sexum plerumque
porrigitur_. La Cour de cassation rejeta le pourvoi, en s'appuyant sur
l'esprit de la loi et la pratique constante du suffrage viril[14].
[Note 14: Cassation: Chambre civile, 16 mars 1885, DALLOZ, 1885, I,
105;--21 mars 1893, DALLOZ, 1893, I, 555.]
Battues devant les autorités judiciaires, les femmes se sont tournées,
de guerre lasse, du côté du pouvoir législatif. Sans obtenir du
Parlement la reconnaissance de leurs droits politiques,--et elles ne
l'obtiendront pas de sitôt!--leur persévérance, toutefois, a été
partiellement récompensée. On a vu, en effet, qu'une loi du 23 janvier
1898 avait conféré aux femmes commerçantes le droit d'élire les juges
des tribunaux de commerce; et en 1901, la Chambre des députés leur a
concédé une faculté analogue pour les élections des conseils de
prud'hommes. Mais il est à craindre que ce projet ne reste en détresse
au Sénat. A part cette double démonstration, dont la dernière est
platonique, les féministes françaises n'ont pas encore,--les
malheureuses,--de victoires positives à inscrire sur leur drapeau.
Comment ne pas les plaindre, quand on songe que certaines femmes
américaines possèdent et exercent les droits politiques depuis un quart
de siècle? Et si heureux ont été les résultats de cette réforme
libérale, que la représentation du Wyoming a décidé d'en faire part au
monde entier. Lisez plutôt: «Attendu que, sans l'aide d'une législation
violente et oppressive, sans causer aucun dommage, le suffrage féminin a
contribué à bannir de l'État la criminalité, le paupérisme et le vice;
qu'il a assuré la paix et l'ordre dans les élections et donné à l'État
un bon gouvernement; que, depuis vingt-cinq ans de suffrage féminin,
aucun comté de l'État n'a dû établir de refuge pour les pauvres; que les
prisons sont à peu près vides, et qu'à la connaissance de tous, aucun
crime n'a été commis dans l'État, si ce n'est par des étrangers:--par
ces motifs, le parlement de Wyoming décide que les résultats de son
expérience seront transmis à toutes les assemblées législatives des
nations civilisées, en les engageant à octroyer à leurs femmes les
franchises politiques dans le plus bref délai possible[15].»
[Note 15: Maurice LAMBERT, _Le Féminisme_, p. 26.]
Ce manifeste est à méditer. Est-il croyable que l'immixtion des femmes
dans les affaires publiques ait eu de si admirables effets, sans que la
pudeur de leur sexe en ait été sérieusement atteinte? Que faut-il donc
penser de la vieille maxime: _Verecundia sexus non permittit mulieres se
virorum immiscere coetibus_? Ce qui fut nécessaire aux femmes
d'autrefois serait-il inutile aux femmes d'aujourd'hui? Après tout, le
temps marche si vite qu'il est difficile d'admettre que le monde reste
en place.
Sait-on qu'à l'heure actuelle, dans la plus grande partie de
l'Australie, les femmes jouissent de l'électorat politique, et que
citoyens et citoyennes y votent sur un pied de complète égalité? que,
plus près de nous, en Angleterre, les femmes sont électeurs pour les
conseils de comté qui correspondent à nos conseils généraux, électeurs
et même éligibles pour les conseils de district qui rappellent nos
conseils d'arrondissement? Sans aller jusqu'au droit de représentation
parlementaire, pourquoi n'admettrait-on pas chez nous, comme de l'autre
côté de la Manche, la coopération de la femme lettrée aux commissions
scolaires, et même la participation de la femme contribuable aux
élections municipales? Bien plus, le mercredi 3 février 1897, le
Parlement anglais s'est prononcé, à une majorité de 71 voix, en faveur
de l'admissibilité des femmes à l'électorat politique.
Je sais bien que l'Angleterre n'est pas un pays de suffrage universel ni
de service militaire obligatoire, et que ces différences de situation ne
permettent pas d'étendre à la France, par simple analogie, l'initiative
qu'ont prise nos voisins d'Outre-Manche. Ajoutons que la Chambre des
Lords ne semble point partager les vues de la Chambre des Communes. Mais
si la question de l'électorat féminin n'est pas encore résolue en
Europe, elle a cessé, du moins, d'être un problème de philosophie
sociale pour entrer dans les réalités vivantes de la politique.