SOMMAIRE

I.--POSITION DE LA QUESTION.--TRADITIONS JURIDIQUES ET

RELIGIEUSES HOSTILES A L'ÉLECTORAT POLITIQUE DES

FEMMES.--LA RÉVOLUTION A-T-ELLE ÉTÉ FÉMINISTE?--OLYMPE DE

GOUGES ET SA DÉCLARATION DES «DROITS DE LA FEMME ET DE LA

CITOYENNE.»

II.--APPELS DE QUELQUES FRANÇAISES AU POUVOIR JUDICIAIRE ET

AU POUVOIR LÉGISLATIF.--LES EXPÉRIENCES AMÉRICAINES.--LES

INNOVATIONS ANGLAISES.

En ce qui concerne le rôle politique de la femme, j'ai deux idées très

arrêtées que je tiens à énoncer sur-le-champ. C'est d'abord, chez moi,

une conviction solidement assise que la femme devrait être électeur au

même titre que l'homme; ensuite, et si désirable que soit le droit de

voter que je réclame pour elle, j'ai la ferme assurance qu'elle n'est

pas près de l'obtenir en notre libre et galant pays de France.

I

Reconnaissons tout de suite que le suffrage des femmes est une de ces

nouveautés hardies qu'il est naturel de trouver dangereuses et

révolutionnaires, parce qu'elles se heurtent à l'opposition immémoriale

des hommes. «C'est dans l'intérêt de l'ordre et des bonnes moeurs,

lisons-nous dans le beau livre de M. Gide sur la _Condition privée de la

femme_, que tous les législateurs ont, comme d'un commun accord, refusé

à la femme toute participation aux droits politiques. De tout temps,

l'instinct des peuples a senti que la femme, en sortant de l'ombre et de

la paix du foyer pour s'exposer au grand jour et aux agitations de la

place publique, perdrait quelque chose du charme qu'elle exerce et du

respect dont elle est l'objet[8].» Telle est bien, en effet, l'objection

traditionnelle: elle est d'ordre moral. Les stoïciens de l'ancienne Rome

l'invoquèrent unanimement pour fermer aux femmes l'accès de la vie

publique. Le jurisconsulte Ulpien trouvait inconvenant qu'elles

exerçassent des offices virils, _ne virilibus officiis fungantur

mulieres_. Une telle liberté s'accorderait mal avec la pudeur de leur

sexe, _ne contra pudicitiam sexui congruentem alienis causis se

immisceant_[9]. Non qu'elles manquent de jugement, ajoutait le

jurisconsulte Paul, _non quia non habent judicium_; mais la coutume

s'oppose à ce qu'elles remplissent les charges civiques, _sed quia

receptum est ut civilibus officiis non fungantur_[10].

[Note 8: _De la condition privée de la femme_, p. 7.]

[Note 9: Loi 1, § 5, Digeste: _De postulando_, liv. III, tit. I.]

[Note 10: Loi 12, § 5, Digeste: _De judiciis_, liv. V, tit. I.]

Le christianisme n'enseigne pas autre chose. D'après saint Paul, les

femmes doivent être exclues des affaires publiques; elles n'ont point à

élever la voix dans les assemblées: «Qu'elles écoutent en silence et

avec une pleine soumission, leur dit l'apôtre sans le moindre

ménagement. Je ne leur permets pas d'enseigner ni de dominer sur les

hommes; car Adam a été formé le premier, et c'est Ève qui fut cause de

la prévarication[11].» On peut donc opposer au suffrage des femmes et la

tradition romaine et la tradition ecclésiastique. Païens et chrétiens,

juristes et canonistes, professent sur le rôle politique de la femme les

mêmes sentiments peu aimables, les mêmes idées de méfiance et

d'exclusion.

[Note 11: _Ire Épître à Timothée_, II, 11 et suiv.]

Et les modernes ne pensent guère autrement que les anciens. Certes, on

ne peut pas dire que les scrupules juridiques et, encore moins, les

objections religieuses aient embarrassé beaucoup les hommes de la

Révolution; et pourtant, malgré leur fièvre d'émancipation, ils se

montrèrent peu favorables à l'accession des femmes à la vie publique. Je

ne vois guère que le généreux Condorcet qui, dans son _Essai sur la

constitution et les fonctions des Assemblées provinciales_, paru en

1788, ait réclamé le vote politique des femmes. En tout cas, nos

féministes actuels ne peuvent s'autoriser des «grands ancêtres de 93.»

Un décret spécial de la Convention interdit expressément les clubs et

sociétés populaires de femmes. L'excentrique Olympe de Gouges, plus

renommée par sa beauté que par ses oeuvres, avait réuni autour d'elle un

petit cercle de femmes «patriotes», et c'est en leur nom qu'elle

adressait aux représentants de la Nation ses discours et ses brochures.

Cette agitée fut la première des féministes. Elle avait de la bravoure

et aimait la franchise. Elle ne ménageait point ses contemporaines, dont

«la plupart, disait-elle, ont le coeur flétri, l'âme abjecte, l'esprit

énervé et le génie malfaiteur.» Mais elle rêvait justement de les

relever de ces infériorités morales et intellectuelles, en réclamant

pour son sexe l'éducation qu'on donnait aux jeunes gens. «Qu'on nous

mette des hauts-de-chausse, écrivait-elle, dès 1788, en l'un de ses

romans, et qu'on nous envoie au collège: vous verrez si on ne fera pas

de nous des milliers de héros.» Plus tard, elle exposa, dans une

brochure dédiée à la reine, toutes les doléances féminines. En 1791,

s'adressant directement à l'Assemblée nationale, elle l'invita à

compléter son oeuvre par la «Déclaration des Droits de la femme et de la

citoyenne.» Et à ce propos, elle développa, en dix-sept articles, les

«droits naturels, inaliénables et sacrés de son sexe.»

Voici un échantillon de cette profession de foi qui, une fois admis les

principes de la Constitution nouvelle, se recommandait par la plus

parfaite logique: «La femme naît libre et égale à l'homme en droits; les

distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité

commune.--Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans

la nation, qui n'est que la réunion de l'homme et de la femme.--La loi

doit être l'expression de la volonté générale; toutes les citoyennes,

comme tous les citoyens, doivent concourir à sa formation

personnellement ou par leurs représentants.--Elle doit être la même pour

tous. Toutes les citoyennes et tous les citoyens, étant égaux à ses

yeux, doivent être également admissibles à toutes les dignités, places

et emplois publics, selon leur capacité et sans autres distinctions que

celles de leurs vertus et de leurs talents.--La femme a le droit de

monter à l'échafaud; elle doit avoir également celui de monter à la

tribune[12].» La Révolution ne lui accorda que l'égalité devant la

guillotine: arrêtée le 20 juillet 1793, Olympe de Gouges mourut

courageusement.

[Note 12: LAIRTULLIER, _Les Femmes célèbres de 1789 à 1793_, t. II, pp.

98 et suiv.]

En somme, la Constituante seule a fait mention des femmes dans le

dernier article de sa Constitution, et ç'a été pour remettre le dépôt de

son oeuvre à «la vigilance des pères de famille, aux épouses et aux

mères.» Les femmes révolutionnaires se virent rebutées même par la

Commune de Paris. A une de leurs députations le doux Chaumette criait du

haut de la tête: «Depuis quand est-il permis aux femmes d'abjurer leur

sexe, d'abandonner les soins pieux de leur ménage et le berceau de leurs

enfants, pour venir, dans la tribune aux harangues, usurper les devoirs

que la nature a départis à l'homme seul[13]?»

[Note 13: LAIRTULLIER, _op. cit._, t. II, p. 179.]

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 14 / 201 题