Où la femme contemporaine,--qui n'aime plus guère à filer la laine dans
la paix et l'ombre du foyer,--se plaît encore à dénoncer la «loi de
l'homme», c'est en matière d'élections professionnelles. Ouvrière ou
patronne, elle entend participer à l'élection des prud'hommes qui ont
mission de trancher les différends du travail; industrielle ou
négociante, elle prétend prendre part à l'élection des juges consulaires
qui siègent dans les tribunaux de commerce. Et pourquoi pas?
En cent industries considérables, telles que la couture, la lingerie,
les modes, les fleurs, les confections, il n'y a que des femmes,
ouvrières ou patronnes. En mille autres fabrications, dans les
manufactures de tabac, dans les imprimeries, dans les grands magasins,
la femme travaille en compagnie de l'homme, comme caissière, employée ou
manoeuvre. Obligée de mener à ses côtés une sorte d'existence virile, on
ne comprend plus que la loi civile ou commerciale lui impose une
condition différente. Nous trouvons bon qu'ouvrière, elle vive de son
travail et tienne ses engagements, que patronne, elle supporte la
responsabilité de sa direction et fasse honneur à sa signature et à ses
échéances, que, dans toutes les conditions, elle paie sa part d'impôts:
bref, nous la traitons en homme pour tout ce qui est charge fiscale et
obligation civile. Pourquoi la maintenir, relativement à ses droits, en
une subordination inconséquente?
N'oublions pas que l'expérience de la vie pratique l'a rendue aussi
habile et aussi vaillante, et parfois plus économe, plus ingénieuse,
plus commerçante que bien des hommes. Souvenons-nous encore que
l'instruction l'a dotée d'une culture moyenne que bien des ouvriers ou
des marchands pourraient lui envier. Égale au sexe fort en lumières, en
activité, en responsabilité, pourquoi ne jouirait-elle pas, au point de
vue professionnel, des mêmes prérogatives et des mêmes garanties?
Pourquoi lui refuserait-on les mêmes droits pour agir, les mêmes armes
pour lutter, les mêmes appuis et les mêmes secours pour se défendre?
Disons tout de suite qu'en matière commerciale, l'égalité est faite.
Depuis la loi du 23 janvier 1898, les femmes commerçantes sont admises à
concourir aux élections des tribunaux de commerce. C'est justice. Du
jour où le législateur avait étendu aux élections consulaires le
principe du suffrage universel et considéré le droit de vote comme une
conséquence légale de la patente, la raison exigeait qu'il en accordât
l'exercice aux commerçants patentés des deux sexes, indistinctement.
Plaidant devant des juges, à l'élection desquels elles n'avaient pas
participé, les femmes étaient placées dans un état d'infériorité
choquante. Choisis seulement par les hommes, les magistrats risquaient
même d'être soupçonnés de partialité vis-à-vis de leurs électeurs
masculins. Une fois le principe de l'élection admis, les juges de tous
devaient être élus par tous.
L'égalité entre le commerçant et la commerçante a soulevé pourtant
d'étranges objections. On s'est ému à la pensée que la gardienne du
foyer pût quitter son comptoir, à de rares intervalles, pour déposer
dans l'urne son bulletin de vote. Le scrupule était plaisant. Les hommes
ne tiennent guère à l'honneur d'élire leurs juges: dix pour cent des
électeurs inscrits consentent, non sans peine, à se déranger pour le
renouvellement des tribunaux de commerce. C'eût été tout profit pour la
magistrature consulaire, si l'admission des femmes au scrutin avait
réveillé le zèle endormi des commerçants. Cet espoir a été déçu.
L'expérience toute fraîche de la nouvelle loi a montré que les femmes
préfèrent, autant que les hommes, la maison de famille à la salle de
vote.
D'abord, les commerçantes ont mis bien peu d'empressement à se faire
inscrire sur les listes; puis, au jour du scrutin, l'abstention a été
générale. Même à Paris, il n'est guère que les dames de la Halle qui
aient pris à coeur de déposer leur bulletin dans l'urne: ce qui prouve
qu'en dehors de quelques personnalités bruyantes, pour lesquelles le
féminisme est une profession ou une distraction, les Françaises, qui
sont simplement femmes, se soucient médiocrement des revendications,
même légitimes, autour desquelles on mène si grand tapage.
Ce n'est pas une raison de leur refuser ce qui leur est dû. Créancière,
la femme a le droit de voter dans l'assemblée des créanciers, pour
accorder, ou non, le bénéfice du concordat au débiteur failli;
actionnaire d'une compagnie ou d'une société, la femme a le droit de
participer à l'élection du conseil d'administration; et commerçante,
elle n'aurait pas le droit d'élire les juges qui tiennent en leurs mains
sa fortune et son honneur? Pourquoi trouverait-on si extraordinaire
l'électorat consulaire de la femme, quand on trouve si naturelle la
participation des institutrices à l'élection de leurs assemblées
professionnelles?
Je sais l'objection: l'éligibilité suivra l'électorat. L'un ne va point
sans l'autre. Erreur! Les électeurs qui n'ont pas quarante ans ne sont
pas éligibles au Luxembourg; les électeurs qui n'ont pas vingt-cinq ans
ne sont pas éligibles au Palais-Bourbon. Si tout le monde a le droit
d'être représenté, tout le monde n'a pas le droit d'être représentant.
Et c'est heureux! On sait que la femme magistrat nous inspire peu de
confiance. L'impartialité n'est pas son fort, la justice n'est pas son
fait. Contentons-nous, pour le moment, d'admettre les commerçantes à
choisir leurs juges sans les admettre personnellement à juger.
L'expérience des dernières élections montre que ce droit de vote n'a
rien qui puisse effrayer les hommes.
V
Il y a même raison d'admettre les femmes à la nomination des Conseils de
prud'hommes. Cette juridiction de famille est saisie fréquemment de
litiges qui intéressent les ouvrières. Sur 3858 affaires jugées par
elle, en une seule année, 1360 ont concerné des femmes[6]. Ici donc, les
réclamations féminines sont d'accord avec l'équité, le bon sens et
l'utilité générale; et nous les appuyons de toutes nos forces.
[Note 6: _La Femme devant le Parlement_, par Lucien LEDUC, p. 76.]
Sait-on qu'en 1892, la Chambre des députés, remaniant la loi sur les
Conseils de prud'hommes, s'était laissée aller à voter l'électorat des
femmes? Mais après les avoir admises à élire, concurremment avec les
hommes, les membres de ce tribunal professionnel, certains
parlementaires trop pressés se demandèrent pourquoi les femmes ne
seraient pas aussi valablement élues. A cette question, la majorité
répondit par une distinction prudente et sage: «Électeurs, oui;
éligibles, non.» Toutefois, le motif qui détermina surtout nos députés
est le plus amusant du monde. «Proclamez, fut-il dit, non pas seulement
l'électorat, mais encore l'éligibilité des femmes; faites qu'un beau
jour certaines dames ou demoiselles soient élues: comment
appellerez-vous ces nouveaux juges? Des femmes prud'hommes ou des
prud'hommes femmes? Des prud'femmes ou des femmes prudes?» M. Floquet
lui-même, qui présidait les débats, se déclara très embarrassé pour
trouver un titre à la loi nouvelle. Et l'éligibilité des femmes fut
enterrée sous les plaisanteries. Nos députés ont, vraiment, beaucoup
d'esprit.
L'égalité a pris sa revanche au cours de la législature suivante. Si le
Sénat entre dans les vues de la Chambre des députés, les femmes pourront
bientôt juger les différends qui intéressent le travail. Souhaitons
qu'enfermé dans ces questions d'ordre professionnel, leur esprit de
justice, dont beaucoup d'hommes se méfient, donne pleine satisfaction
aux justiciables des deux sexes!
Quoi qu'il en soit, le Moyen Age, qui fut souvent plus libéral que notre
époque, ne s'était pas arrêté à nos scrupules de fond ou de forme. Les
tisserandes de «couvre-chefs» avaient une représentation
professionnelle, et les patronnes qui la composaient s'appelaient bel et
bien «preudofemmes[7]». Sans même les admettre à juger, il faudrait du
moins les admettre à voter, puisque les femmes employées dans
l'industrie peuvent, depuis la loi du 21 mars 1881, se constituer
librement en syndicats ouvriers ou patronaux. Au moment où l'on
s'apprête à leur ouvrir de plus en plus largement nos bureaux de
bienfaisance, nos commissions scolaires et nos administrations
hospitalières, on ne comprendrait pas qu'on hésitât plus longtemps à
leur concéder le droit d'intervenir dans le choix de leurs juges
professionnels. Nous opposera-t-on que, pour maintenir l'harmonie dans
les familles, il importe de laisser la femme en dehors des luttes
électorales? Mais ce souci de paix sociale n'a pas empêché notre
Parlement d'accorder aux commerçantes l'électorat consulaire; et s'il
n'y a pas d'inconvénient à ce que la patronne exerce le même droit que
le patron, on ne voit point qu'il y ait péril à ce que l'ouvrière exerce
le même droit que l'ouvrier.
[Note 7: LEROY-BEAULIEU, _Le Travail des femmes au XIXe siècle_, pp. 12
et suiv.]
Plus généralement, toutes celles qui apportent à la société leur labeur
quotidien dans l'industrie, le commerce ou l'agriculture, nous
paraissent également qualifiées pour élire les mandataires chargés de
représenter leurs intérêts et de résoudre leurs différends. Il serait
juste autant que rationnel de leur accorder l'électorat aux Conseils de
prud'hommes, et même aux Chambres d'agriculture dont la création est à
l'étude. Sur nos 17 435 000 paysans, on compte 7 500 000 femmes, dont
beaucoup dirigent une exploitation rurale. Dans l'industrie, on trouve
20 patronnes sur 100 patrons, 35 ouvrières pour 100 ouvriers. Pourquoi
ces femmes seraient-elles privées du droit de participer, avec les
hommes, à l'élection de leur représentation professionnelle?
«Faites-leur cette grâce, nous dit-on enfin, et vous éveillerez en elles
d'autres ambitions plus graves.»--Cet aveu nous livre le secret des
résistances, que beaucoup d'esprits timorés opposent aux revendications
les plus légitimes de la femme. A les entendre, l'électorat
professionnel serait la préface et comme l'avant-goût de l'électorat
politique. Les féministes, à vrai dire, y comptent bien. Ces craintes
des uns et ces espérances des autres nous sont une transition à la
grosse question des droits civiques de la femme: et l'étude de ce
problème irritant nous entraînera forcément à d'assez longs
développements.