IV

Où la femme contemporaine,--qui n'aime plus guère à filer la laine dans

la paix et l'ombre du foyer,--se plaît encore à dénoncer la «loi de

l'homme», c'est en matière d'élections professionnelles. Ouvrière ou

patronne, elle entend participer à l'élection des prud'hommes qui ont

mission de trancher les différends du travail; industrielle ou

négociante, elle prétend prendre part à l'élection des juges consulaires

qui siègent dans les tribunaux de commerce. Et pourquoi pas?

En cent industries considérables, telles que la couture, la lingerie,

les modes, les fleurs, les confections, il n'y a que des femmes,

ouvrières ou patronnes. En mille autres fabrications, dans les

manufactures de tabac, dans les imprimeries, dans les grands magasins,

la femme travaille en compagnie de l'homme, comme caissière, employée ou

manoeuvre. Obligée de mener à ses côtés une sorte d'existence virile, on

ne comprend plus que la loi civile ou commerciale lui impose une

condition différente. Nous trouvons bon qu'ouvrière, elle vive de son

travail et tienne ses engagements, que patronne, elle supporte la

responsabilité de sa direction et fasse honneur à sa signature et à ses

échéances, que, dans toutes les conditions, elle paie sa part d'impôts:

bref, nous la traitons en homme pour tout ce qui est charge fiscale et

obligation civile. Pourquoi la maintenir, relativement à ses droits, en

une subordination inconséquente?

N'oublions pas que l'expérience de la vie pratique l'a rendue aussi

habile et aussi vaillante, et parfois plus économe, plus ingénieuse,

plus commerçante que bien des hommes. Souvenons-nous encore que

l'instruction l'a dotée d'une culture moyenne que bien des ouvriers ou

des marchands pourraient lui envier. Égale au sexe fort en lumières, en

activité, en responsabilité, pourquoi ne jouirait-elle pas, au point de

vue professionnel, des mêmes prérogatives et des mêmes garanties?

Pourquoi lui refuserait-on les mêmes droits pour agir, les mêmes armes

pour lutter, les mêmes appuis et les mêmes secours pour se défendre?

Disons tout de suite qu'en matière commerciale, l'égalité est faite.

Depuis la loi du 23 janvier 1898, les femmes commerçantes sont admises à

concourir aux élections des tribunaux de commerce. C'est justice. Du

jour où le législateur avait étendu aux élections consulaires le

principe du suffrage universel et considéré le droit de vote comme une

conséquence légale de la patente, la raison exigeait qu'il en accordât

l'exercice aux commerçants patentés des deux sexes, indistinctement.

Plaidant devant des juges, à l'élection desquels elles n'avaient pas

participé, les femmes étaient placées dans un état d'infériorité

choquante. Choisis seulement par les hommes, les magistrats risquaient

même d'être soupçonnés de partialité vis-à-vis de leurs électeurs

masculins. Une fois le principe de l'élection admis, les juges de tous

devaient être élus par tous.

L'égalité entre le commerçant et la commerçante a soulevé pourtant

d'étranges objections. On s'est ému à la pensée que la gardienne du

foyer pût quitter son comptoir, à de rares intervalles, pour déposer

dans l'urne son bulletin de vote. Le scrupule était plaisant. Les hommes

ne tiennent guère à l'honneur d'élire leurs juges: dix pour cent des

électeurs inscrits consentent, non sans peine, à se déranger pour le

renouvellement des tribunaux de commerce. C'eût été tout profit pour la

magistrature consulaire, si l'admission des femmes au scrutin avait

réveillé le zèle endormi des commerçants. Cet espoir a été déçu.

L'expérience toute fraîche de la nouvelle loi a montré que les femmes

préfèrent, autant que les hommes, la maison de famille à la salle de

vote.

D'abord, les commerçantes ont mis bien peu d'empressement à se faire

inscrire sur les listes; puis, au jour du scrutin, l'abstention a été

générale. Même à Paris, il n'est guère que les dames de la Halle qui

aient pris à coeur de déposer leur bulletin dans l'urne: ce qui prouve

qu'en dehors de quelques personnalités bruyantes, pour lesquelles le

féminisme est une profession ou une distraction, les Françaises, qui

sont simplement femmes, se soucient médiocrement des revendications,

même légitimes, autour desquelles on mène si grand tapage.

Ce n'est pas une raison de leur refuser ce qui leur est dû. Créancière,

la femme a le droit de voter dans l'assemblée des créanciers, pour

accorder, ou non, le bénéfice du concordat au débiteur failli;

actionnaire d'une compagnie ou d'une société, la femme a le droit de

participer à l'élection du conseil d'administration; et commerçante,

elle n'aurait pas le droit d'élire les juges qui tiennent en leurs mains

sa fortune et son honneur? Pourquoi trouverait-on si extraordinaire

l'électorat consulaire de la femme, quand on trouve si naturelle la

participation des institutrices à l'élection de leurs assemblées

professionnelles?

Je sais l'objection: l'éligibilité suivra l'électorat. L'un ne va point

sans l'autre. Erreur! Les électeurs qui n'ont pas quarante ans ne sont

pas éligibles au Luxembourg; les électeurs qui n'ont pas vingt-cinq ans

ne sont pas éligibles au Palais-Bourbon. Si tout le monde a le droit

d'être représenté, tout le monde n'a pas le droit d'être représentant.

Et c'est heureux! On sait que la femme magistrat nous inspire peu de

confiance. L'impartialité n'est pas son fort, la justice n'est pas son

fait. Contentons-nous, pour le moment, d'admettre les commerçantes à

choisir leurs juges sans les admettre personnellement à juger.

L'expérience des dernières élections montre que ce droit de vote n'a

rien qui puisse effrayer les hommes.

V

Il y a même raison d'admettre les femmes à la nomination des Conseils de

prud'hommes. Cette juridiction de famille est saisie fréquemment de

litiges qui intéressent les ouvrières. Sur 3858 affaires jugées par

elle, en une seule année, 1360 ont concerné des femmes[6]. Ici donc, les

réclamations féminines sont d'accord avec l'équité, le bon sens et

l'utilité générale; et nous les appuyons de toutes nos forces.

[Note 6: _La Femme devant le Parlement_, par Lucien LEDUC, p. 76.]

Sait-on qu'en 1892, la Chambre des députés, remaniant la loi sur les

Conseils de prud'hommes, s'était laissée aller à voter l'électorat des

femmes? Mais après les avoir admises à élire, concurremment avec les

hommes, les membres de ce tribunal professionnel, certains

parlementaires trop pressés se demandèrent pourquoi les femmes ne

seraient pas aussi valablement élues. A cette question, la majorité

répondit par une distinction prudente et sage: «Électeurs, oui;

éligibles, non.» Toutefois, le motif qui détermina surtout nos députés

est le plus amusant du monde. «Proclamez, fut-il dit, non pas seulement

l'électorat, mais encore l'éligibilité des femmes; faites qu'un beau

jour certaines dames ou demoiselles soient élues: comment

appellerez-vous ces nouveaux juges? Des femmes prud'hommes ou des

prud'hommes femmes? Des prud'femmes ou des femmes prudes?» M. Floquet

lui-même, qui présidait les débats, se déclara très embarrassé pour

trouver un titre à la loi nouvelle. Et l'éligibilité des femmes fut

enterrée sous les plaisanteries. Nos députés ont, vraiment, beaucoup

d'esprit.

L'égalité a pris sa revanche au cours de la législature suivante. Si le

Sénat entre dans les vues de la Chambre des députés, les femmes pourront

bientôt juger les différends qui intéressent le travail. Souhaitons

qu'enfermé dans ces questions d'ordre professionnel, leur esprit de

justice, dont beaucoup d'hommes se méfient, donne pleine satisfaction

aux justiciables des deux sexes!

Quoi qu'il en soit, le Moyen Age, qui fut souvent plus libéral que notre

époque, ne s'était pas arrêté à nos scrupules de fond ou de forme. Les

tisserandes de «couvre-chefs» avaient une représentation

professionnelle, et les patronnes qui la composaient s'appelaient bel et

bien «preudofemmes[7]». Sans même les admettre à juger, il faudrait du

moins les admettre à voter, puisque les femmes employées dans

l'industrie peuvent, depuis la loi du 21 mars 1881, se constituer

librement en syndicats ouvriers ou patronaux. Au moment où l'on

s'apprête à leur ouvrir de plus en plus largement nos bureaux de

bienfaisance, nos commissions scolaires et nos administrations

hospitalières, on ne comprendrait pas qu'on hésitât plus longtemps à

leur concéder le droit d'intervenir dans le choix de leurs juges

professionnels. Nous opposera-t-on que, pour maintenir l'harmonie dans

les familles, il importe de laisser la femme en dehors des luttes

électorales? Mais ce souci de paix sociale n'a pas empêché notre

Parlement d'accorder aux commerçantes l'électorat consulaire; et s'il

n'y a pas d'inconvénient à ce que la patronne exerce le même droit que

le patron, on ne voit point qu'il y ait péril à ce que l'ouvrière exerce

le même droit que l'ouvrier.

[Note 7: LEROY-BEAULIEU, _Le Travail des femmes au XIXe siècle_, pp. 12

et suiv.]

Plus généralement, toutes celles qui apportent à la société leur labeur

quotidien dans l'industrie, le commerce ou l'agriculture, nous

paraissent également qualifiées pour élire les mandataires chargés de

représenter leurs intérêts et de résoudre leurs différends. Il serait

juste autant que rationnel de leur accorder l'électorat aux Conseils de

prud'hommes, et même aux Chambres d'agriculture dont la création est à

l'étude. Sur nos 17 435 000 paysans, on compte 7 500 000 femmes, dont

beaucoup dirigent une exploitation rurale. Dans l'industrie, on trouve

20 patronnes sur 100 patrons, 35 ouvrières pour 100 ouvriers. Pourquoi

ces femmes seraient-elles privées du droit de participer, avec les

hommes, à l'élection de leur représentation professionnelle?

«Faites-leur cette grâce, nous dit-on enfin, et vous éveillerez en elles

d'autres ambitions plus graves.»--Cet aveu nous livre le secret des

résistances, que beaucoup d'esprits timorés opposent aux revendications

les plus légitimes de la femme. A les entendre, l'électorat

professionnel serait la préface et comme l'avant-goût de l'électorat

politique. Les féministes, à vrai dire, y comptent bien. Ces craintes

des uns et ces espérances des autres nous sont une transition à la

grosse question des droits civiques de la femme: et l'étude de ce

problème irritant nous entraînera forcément à d'assez longs

développements.

Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femme · 第 11 / 201 题