LIII

Il fut considérable, cet effet, grâce au bruit que firent les journaux

dévoués au Vatican, autour de cette arrestation.

L'_Osservatore romano_, la _Voce della verita_, la _rusta_, le

_Vessilloicattolsco_, partirent en guerre avec un ensemble parfait:

c'était la persécution religieuse qui commençait; à Paris, l'_Univers_,

le _Monde_, l'_Union_, la _Gazette de France_, demandèrent si le

gouvernement n'allait pas enfin se concerter avec les puissances

étrangères afin de rétablir le Souverain Pontife dans les conditions

nécessaires du libre gouvernement de l'Église catholique, qui seul

pouvait protéger la religion menacée. A Rome, à Paris, les journaux

libéraux intervinrent, et dans le _Siècle_ notamment parut un article

du correspondant romain de ce journal, qui racontait tout au long

l'incident avec une ironie douce et une politesse légèrement

dédaigneuse.

Madame Prétavoine avait réussi: elle avait l'auréole et elle n'avait pas

le martyre.

Cependant elle continuait sa vie simple, ne se montrant que dans les

églises et s'enfuyant humblement aussitôt que quelqu'un essayait de lui

parler de sa gloire.

--Dieu ne m'a pas jugée digne de souffrir pour lui, disait-elle

modestement.

Quelques jours après que les journaux eurent commencé leur tapage, elle

reçut la visite de Lorenzo Picconi qui venait lui apprendre que les

choses avaient changé d'aspect et qu'on espérait maintenant obtenir ce

qu'elle avait demandé.

A peine Lorenzo était-il sorti qu'on lui monta une dépêche

télégraphique.

Elle était de l'abbé Guillemittes et ne contenait que six mots; mais

quels mots!

«Tout va bien; voyez notre ami.»

Bien que cette dépêche fût encourageante, madame Prétavoine ne voulut

pourtant pas voir l'évêque de Nyda, comme le lui conseillait le nouvel

évêque de Condé.

Il lui paraissait plus sage d'attendre.

Elle n'attendit pas longtemps.

Le lendemain Baldassare lui apporta une lettre de Mgr de la Hotoie.

«Je suis invité à vous conduire demain au Vatican, j'aurai l'honneur de

vous attendre à midi; veuillez revêtir la toilette d'étiquette pour les

audiences.»

Elle voulut que Baldassare emportât un souvenir pour «cette chère petite

Cécilia»; cependant dans son trouble, de joie, elle eut la force de se

renfermer dans une générosité tempérée par la réflexion: elle allait

bientôt quitter Rome; il n'y avait plus nécessité à gaspiller l'argent;

elle n'en avait que trop dépensé.

Bien entendu elle avait fait revenir Aurélien de Naples, et quoiqu'il

ne pût l'aider à rien, elle voulait qu'il fût là pour jouir du triomphe

qu'elle lui avait ménagé.

Quand elle partit pour se rendre chez l'évêque de Nyda, elle l'envoya au

Vatican.

--Informez-vous dans quelle salle je serai reçue et tenez-vous à la

sortie de cette salle afin que je puisse vous dire tout de suite ce qui

se sera passé.

Quand Mgr de la Hotoie la vit entrer à midi moins cinq minutes, il

l'accabla de compliments.

--Mes félicitations, chère madame; ce n'est pas une action d'éclat,

c'est un coup de maître. Toutes les difficultés sont aplanies.

Vous n'avez plus que des amis; on ne parle que de vous; Mgr le

cardinal-vicaire est vivement touché de vos charités et monseigneur (il

nomma le personnage que Lorenzo Picconi avait mis en action) fait votre

éloge et celui de votre fils avec un feu d'autant plus flatteur pour

vous qu'il ne vous connaît pas personnellement; il me disait encore

hier: «C'est un plaisir rare et délicat de pouvoir servir une personne

méritante qu'on ne connaît pas et qu'on n'a jamais vue»; et je sais de

source certaine que Son Éminence n'a rien négligé pour que vous obteniez

la grâce que vous sollicitez; il faudra l'en remercier.

--Je ne veux devoir qu'à vous, monseigneur, qu'à vous seul.

L'évêque de Nyda avait de la finesse, il comprit ce mot normand, qui

voulait dire: Je m'acquitterai envers ceux qui m'ont servi, mais à vous,

le peu que je dois, je le devrai toujours.

--Vous voyez, dit-il, que le vrai mérite est toujours récompensé.

C'était là une parole bien mondaine pour un évêque; madame Prétavoine le

corrigea:

--Je vois que les prières de ceux qui mettent leur espoir en Dieu sont

toujours exaucées, dit-elle, lorsqu'elles ont pour elles l'intercession

d'un saint.

Mgr de la Hotoie ne répondit que par un discret sourire, mais tout bas

il se dit que cette brave dame était vraiment supérieure à ce qu'il

avait cru en ces derniers temps: elle avait du sens et de l'esprit;

tant il vrai qu'il n'y a pas de gens fins devant une flatterie, si bête

qu'elle soit.

Il se montra plein de déférence pour elle en montant le doux escalier de

marbre qui conduit à la salle Mathilde, et les gardes devant lesquels

ils passèrent purent croire que c'était une grande dame, peut-être même

une princesse, que ce monsignore accompagnait.

Arrivés dans la salle d'audience, il ne la quitta point, restant près

d'elle jusqu'au moment où Sa Sainteté parut.

Quand au bout de vingt-cinq minutes madame Prétavoine sortit de cette

audience, elle était réellement transfigurée; elle n'avait jamais été

belle, même à vingt ans; elle l'était en ce moment.

Aurélien l'attendait comme elle lui avait recommandé, elle se jeta dans

ses bras, tremblante, éperdue.

--Eh bien? murmura-t-il, ne pouvant contenir son impatience.

Elle l'embrassa de nouveau, et pendant qu'elle le tenait ainsi, elle lui

dit vivement, à voix basse, dans l'oreille:

--Comte, camérier de cape et d'épée, chevalier de l'ordre de

Saint-Sylvestre.

Quelle joie! Quel triomphe! quand ils purent s'entretenir librement.

Mais madame Prétavoine ne s'endormit pas dans son ivresse.

--A quelle heure part ce soir le train pour la France? demanda-t-elle.

--A dix heures trente-cinq minutes.

--Alors cela me donne neuf heures.

--Eh quoi! voulez vous donc partir?

--Assurément, ce soir même: nous n'avons pas de temps à perdre, nous

n'en avons déjà que trop perdu; il faut que je rentre à Condé pour voir

ce qui s'y passe, surtout ce qui se passe à la Rouvraye. Maintenant il

s'agit de réussir auprès du vieux comte de la Roche-Odon, comme nous

venons de réussir auprès du Saint-père; heureusement l'abbé Guillemittes

est évêque de Condé, et il nous servira. Pour vous, bien entendu vous

restez à Rome. Le pèlerinage de notre diocèse arrivera dans dix jours;

il faut que vous soyez ici pour qu'on vous voie dans votre gloire;

c'est la place que vous occuperez dans la maison du Saint-Père qui

vous imposera comme candidat politique dans les élections prochaines.

Maintenant, mon cher enfant, votre fortune est faite, vous n'avez plus

qu'à marcher seul.

--Et vous ne voulez pas rester près de moi?

--J'ai été à la peine, il n'est pas nécessaire que je sois à l'honneur;

et puis pour vous, dans votre intérêt, il vaut mieux que vous paraissiez

seul; je n'ai que trop agi jusqu'à ce jour; désormais il sera bon que

vous agissiez vous-même, il faut qu'on prenne confiance en vous, et pour

cela je dois m'effacer.

Neuf heures pour tout ce que madame Prétavoine avait à faire, c'était

peu: prendre congé des personnes chez lesquelles elle avait été reçue;

faire ses adieux à Mgr de la Hotoie; porter un dernier cadeau à

Baldassare et à Cécilia; régler avec Lorenzo Picconi les honoraires du

service rendu par lui et ses protecteurs; enfin se présenter chez madame

de la Roche-Odon, pour toute autre que pour elle, il y avait de quoi

employer plusieurs journées. Mais madame Prétavoine connaissait l'art

d'économiser les mouvements et les paroles inutiles; à cinq heures du

soir il ne lui restait plus à faire que la visite à la vicomtesse de la

Roche-Odon: il est vrai que ce n'était pas la partie la plus agréable et

la plus facile de sa tâche.

Elle n'avait revu la vicomtesse qu'une fois depuis la remise du

consentement au mariage, et cette entrevue dans laquelle madame la

Roche-Odon avait accueilli Aurélien comme un futur gendre, avait été

plus que froide.

Devant cette grande dame, madame Prétavoine n'avait jamais été à son

aise, et une seule fois, ayant aux mains le faux de Michel, elle l'avait

dominée; mais chose bizarre, puisqu'elle possédait toujours cette arme,

c'était la vicomtesse maintenant qui la dominait: elle avait notamment

une manière de la regarder de haut en relevant la tête qui la troublait

et soulevait en elle comme un sentiment de malaise, et cependant, si

une de ces deux femmes devait rougir devant l'autre, madame Prétavoine

croyait bien sincèrement que c'était madame de la Roche-Odon et non

elle-même.

Cette seconde entrevue ne fut pas plus expansive que ne l'avait été la

première; au récit que fit madame Prétavoine des insignes faveurs que

daignait leur accorder le Saint-Père, madame de la Roche-Odon répondit

seulement par quelques signes de tête et, quand ce récit fut terminé,

par un mot de félicitation adressé à Aurélien; encore ce mot fût-il une

blessure:

--Cette récompense était bien due aux vertus de madame votre mère,

dit-elle; ce sont elles que Sa Sainteté a voulu anoblir.

Heureusement Michel, qui était là, intervint pour sauver la situation:

il n'avait pas gardé rancune à madame Prétavoine, lui, et même il

trouvait que c'était bien joué. Au point où en étaient les choses

maintenant, le prompt mariage de sa soeur lui paraissait une bonne

affaire, et puisque «l'imbécile de Prétavoine» se présentait, autant lui

qu'un autre; il y avait de la ressource en lui, et quand il serait un

beau-frère pour de bon, on pourrait en tirer quelque chose.

--Ne m'invitez-vous pas à aller en déplacement de sport chez vous, ma

chère madame Prétavoine? dit-il gaîment. Je serai bien aise de voir

vos courses. On dit que le saut de votre rivière est curieux pour les

chevaux qui courent mieux qu'ils ne sautent.

--Ne serez-vous pas chez votre soeur, chez vous, mon prince?

--C'est entendu. D'ailleurs, je commence à en avoir assez de Rome, ça

pue la ruine.

A neuf heures et demie, madame Prétavoine se sépara des soeurs Bonnefoy

en les embrassant, et, à la porte, sous la madone, elle embrassa aussi

la soeur Sainte-Julienne, qui pleurait, la pauvre fille, désolée de ne

pas pouvoir la conduire jusqu'au chemin de fer, mais madame Prétavoine

avait voulu être seule avec son fils.

Lorsqu'ils furent ensemble dans la voiture qui les conduisait à la gare,

elle ne dit rien cependant, et elle resta à le regarder, perdue dans une

muette admiration. Tout à coup elle lui prit la main, et, comme si elle

suivait sa pensée intérieure:

--Comte! monsieur le comte! s'écria-t-elle.

L'épisode qui suit _Comte du Pape_ et termine les _Batailles du Mariage_

a pour titre: _Marié par les Prêtres_.

Comte du Pape · 第 62 / 62 题