Il fut considérable, cet effet, grâce au bruit que firent les journaux
dévoués au Vatican, autour de cette arrestation.
L'_Osservatore romano_, la _Voce della verita_, la _rusta_, le
_Vessilloicattolsco_, partirent en guerre avec un ensemble parfait:
c'était la persécution religieuse qui commençait; à Paris, l'_Univers_,
le _Monde_, l'_Union_, la _Gazette de France_, demandèrent si le
gouvernement n'allait pas enfin se concerter avec les puissances
étrangères afin de rétablir le Souverain Pontife dans les conditions
nécessaires du libre gouvernement de l'Église catholique, qui seul
pouvait protéger la religion menacée. A Rome, à Paris, les journaux
libéraux intervinrent, et dans le _Siècle_ notamment parut un article
du correspondant romain de ce journal, qui racontait tout au long
l'incident avec une ironie douce et une politesse légèrement
dédaigneuse.
Madame Prétavoine avait réussi: elle avait l'auréole et elle n'avait pas
le martyre.
Cependant elle continuait sa vie simple, ne se montrant que dans les
églises et s'enfuyant humblement aussitôt que quelqu'un essayait de lui
parler de sa gloire.
--Dieu ne m'a pas jugée digne de souffrir pour lui, disait-elle
modestement.
Quelques jours après que les journaux eurent commencé leur tapage, elle
reçut la visite de Lorenzo Picconi qui venait lui apprendre que les
choses avaient changé d'aspect et qu'on espérait maintenant obtenir ce
qu'elle avait demandé.
A peine Lorenzo était-il sorti qu'on lui monta une dépêche
télégraphique.
Elle était de l'abbé Guillemittes et ne contenait que six mots; mais
quels mots!
«Tout va bien; voyez notre ami.»
Bien que cette dépêche fût encourageante, madame Prétavoine ne voulut
pourtant pas voir l'évêque de Nyda, comme le lui conseillait le nouvel
évêque de Condé.
Il lui paraissait plus sage d'attendre.
Elle n'attendit pas longtemps.
Le lendemain Baldassare lui apporta une lettre de Mgr de la Hotoie.
«Je suis invité à vous conduire demain au Vatican, j'aurai l'honneur de
vous attendre à midi; veuillez revêtir la toilette d'étiquette pour les
audiences.»
Elle voulut que Baldassare emportât un souvenir pour «cette chère petite
Cécilia»; cependant dans son trouble, de joie, elle eut la force de se
renfermer dans une générosité tempérée par la réflexion: elle allait
bientôt quitter Rome; il n'y avait plus nécessité à gaspiller l'argent;
elle n'en avait que trop dépensé.
Bien entendu elle avait fait revenir Aurélien de Naples, et quoiqu'il
ne pût l'aider à rien, elle voulait qu'il fût là pour jouir du triomphe
qu'elle lui avait ménagé.
Quand elle partit pour se rendre chez l'évêque de Nyda, elle l'envoya au
Vatican.
--Informez-vous dans quelle salle je serai reçue et tenez-vous à la
sortie de cette salle afin que je puisse vous dire tout de suite ce qui
se sera passé.
Quand Mgr de la Hotoie la vit entrer à midi moins cinq minutes, il
l'accabla de compliments.
--Mes félicitations, chère madame; ce n'est pas une action d'éclat,
c'est un coup de maître. Toutes les difficultés sont aplanies.
Vous n'avez plus que des amis; on ne parle que de vous; Mgr le
cardinal-vicaire est vivement touché de vos charités et monseigneur (il
nomma le personnage que Lorenzo Picconi avait mis en action) fait votre
éloge et celui de votre fils avec un feu d'autant plus flatteur pour
vous qu'il ne vous connaît pas personnellement; il me disait encore
hier: «C'est un plaisir rare et délicat de pouvoir servir une personne
méritante qu'on ne connaît pas et qu'on n'a jamais vue»; et je sais de
source certaine que Son Éminence n'a rien négligé pour que vous obteniez
la grâce que vous sollicitez; il faudra l'en remercier.
--Je ne veux devoir qu'à vous, monseigneur, qu'à vous seul.
L'évêque de Nyda avait de la finesse, il comprit ce mot normand, qui
voulait dire: Je m'acquitterai envers ceux qui m'ont servi, mais à vous,
le peu que je dois, je le devrai toujours.
--Vous voyez, dit-il, que le vrai mérite est toujours récompensé.
C'était là une parole bien mondaine pour un évêque; madame Prétavoine le
corrigea:
--Je vois que les prières de ceux qui mettent leur espoir en Dieu sont
toujours exaucées, dit-elle, lorsqu'elles ont pour elles l'intercession
d'un saint.
Mgr de la Hotoie ne répondit que par un discret sourire, mais tout bas
il se dit que cette brave dame était vraiment supérieure à ce qu'il
avait cru en ces derniers temps: elle avait du sens et de l'esprit;
tant il vrai qu'il n'y a pas de gens fins devant une flatterie, si bête
qu'elle soit.
Il se montra plein de déférence pour elle en montant le doux escalier de
marbre qui conduit à la salle Mathilde, et les gardes devant lesquels
ils passèrent purent croire que c'était une grande dame, peut-être même
une princesse, que ce monsignore accompagnait.
Arrivés dans la salle d'audience, il ne la quitta point, restant près
d'elle jusqu'au moment où Sa Sainteté parut.
Quand au bout de vingt-cinq minutes madame Prétavoine sortit de cette
audience, elle était réellement transfigurée; elle n'avait jamais été
belle, même à vingt ans; elle l'était en ce moment.
Aurélien l'attendait comme elle lui avait recommandé, elle se jeta dans
ses bras, tremblante, éperdue.
--Eh bien? murmura-t-il, ne pouvant contenir son impatience.
Elle l'embrassa de nouveau, et pendant qu'elle le tenait ainsi, elle lui
dit vivement, à voix basse, dans l'oreille:
--Comte, camérier de cape et d'épée, chevalier de l'ordre de
Saint-Sylvestre.
Quelle joie! Quel triomphe! quand ils purent s'entretenir librement.
Mais madame Prétavoine ne s'endormit pas dans son ivresse.
--A quelle heure part ce soir le train pour la France? demanda-t-elle.
--A dix heures trente-cinq minutes.
--Alors cela me donne neuf heures.
--Eh quoi! voulez vous donc partir?
--Assurément, ce soir même: nous n'avons pas de temps à perdre, nous
n'en avons déjà que trop perdu; il faut que je rentre à Condé pour voir
ce qui s'y passe, surtout ce qui se passe à la Rouvraye. Maintenant il
s'agit de réussir auprès du vieux comte de la Roche-Odon, comme nous
venons de réussir auprès du Saint-père; heureusement l'abbé Guillemittes
est évêque de Condé, et il nous servira. Pour vous, bien entendu vous
restez à Rome. Le pèlerinage de notre diocèse arrivera dans dix jours;
il faut que vous soyez ici pour qu'on vous voie dans votre gloire;
c'est la place que vous occuperez dans la maison du Saint-Père qui
vous imposera comme candidat politique dans les élections prochaines.
Maintenant, mon cher enfant, votre fortune est faite, vous n'avez plus
qu'à marcher seul.
--Et vous ne voulez pas rester près de moi?
--J'ai été à la peine, il n'est pas nécessaire que je sois à l'honneur;
et puis pour vous, dans votre intérêt, il vaut mieux que vous paraissiez
seul; je n'ai que trop agi jusqu'à ce jour; désormais il sera bon que
vous agissiez vous-même, il faut qu'on prenne confiance en vous, et pour
cela je dois m'effacer.
Neuf heures pour tout ce que madame Prétavoine avait à faire, c'était
peu: prendre congé des personnes chez lesquelles elle avait été reçue;
faire ses adieux à Mgr de la Hotoie; porter un dernier cadeau à
Baldassare et à Cécilia; régler avec Lorenzo Picconi les honoraires du
service rendu par lui et ses protecteurs; enfin se présenter chez madame
de la Roche-Odon, pour toute autre que pour elle, il y avait de quoi
employer plusieurs journées. Mais madame Prétavoine connaissait l'art
d'économiser les mouvements et les paroles inutiles; à cinq heures du
soir il ne lui restait plus à faire que la visite à la vicomtesse de la
Roche-Odon: il est vrai que ce n'était pas la partie la plus agréable et
la plus facile de sa tâche.
Elle n'avait revu la vicomtesse qu'une fois depuis la remise du
consentement au mariage, et cette entrevue dans laquelle madame la
Roche-Odon avait accueilli Aurélien comme un futur gendre, avait été
plus que froide.
Devant cette grande dame, madame Prétavoine n'avait jamais été à son
aise, et une seule fois, ayant aux mains le faux de Michel, elle l'avait
dominée; mais chose bizarre, puisqu'elle possédait toujours cette arme,
c'était la vicomtesse maintenant qui la dominait: elle avait notamment
une manière de la regarder de haut en relevant la tête qui la troublait
et soulevait en elle comme un sentiment de malaise, et cependant, si
une de ces deux femmes devait rougir devant l'autre, madame Prétavoine
croyait bien sincèrement que c'était madame de la Roche-Odon et non
elle-même.
Cette seconde entrevue ne fut pas plus expansive que ne l'avait été la
première; au récit que fit madame Prétavoine des insignes faveurs que
daignait leur accorder le Saint-Père, madame de la Roche-Odon répondit
seulement par quelques signes de tête et, quand ce récit fut terminé,
par un mot de félicitation adressé à Aurélien; encore ce mot fût-il une
blessure:
--Cette récompense était bien due aux vertus de madame votre mère,
dit-elle; ce sont elles que Sa Sainteté a voulu anoblir.
Heureusement Michel, qui était là, intervint pour sauver la situation:
il n'avait pas gardé rancune à madame Prétavoine, lui, et même il
trouvait que c'était bien joué. Au point où en étaient les choses
maintenant, le prompt mariage de sa soeur lui paraissait une bonne
affaire, et puisque «l'imbécile de Prétavoine» se présentait, autant lui
qu'un autre; il y avait de la ressource en lui, et quand il serait un
beau-frère pour de bon, on pourrait en tirer quelque chose.
--Ne m'invitez-vous pas à aller en déplacement de sport chez vous, ma
chère madame Prétavoine? dit-il gaîment. Je serai bien aise de voir
vos courses. On dit que le saut de votre rivière est curieux pour les
chevaux qui courent mieux qu'ils ne sautent.
--Ne serez-vous pas chez votre soeur, chez vous, mon prince?
--C'est entendu. D'ailleurs, je commence à en avoir assez de Rome, ça
pue la ruine.
A neuf heures et demie, madame Prétavoine se sépara des soeurs Bonnefoy
en les embrassant, et, à la porte, sous la madone, elle embrassa aussi
la soeur Sainte-Julienne, qui pleurait, la pauvre fille, désolée de ne
pas pouvoir la conduire jusqu'au chemin de fer, mais madame Prétavoine
avait voulu être seule avec son fils.
Lorsqu'ils furent ensemble dans la voiture qui les conduisait à la gare,
elle ne dit rien cependant, et elle resta à le regarder, perdue dans une
muette admiration. Tout à coup elle lui prit la main, et, comme si elle
suivait sa pensée intérieure:
--Comte! monsieur le comte! s'écria-t-elle.
L'épisode qui suit _Comte du Pape_ et termine les _Batailles du Mariage_
a pour titre: _Marié par les Prêtres_.