LII

Les _amants_ et les _amantes de Jésus_ ne s'étaient pas contentés de

plaintes.

Ils avaient voulu faire des manifestations, et pour cela ils avaient

organisé des processions; le vendredi, en costume, avec croix et

bannières, ils venaient faire le tour du Colisée en chantant.

Mais ils ne pénétraient point dans l'arène, attendu qu'un poste de

police en défendait l'entrée; on stationnait devant ces entrées, on

se groupait, on s'échauffait en paroles plus ou moins violentes, en

lamentations plus ou moins éloquentes; puis, après s'être ainsi bien

excités les uns les autres, on rentrait tranquillement chez soi avec la

conscience satisfaite du devoir accompli. Ce n'est pas d'aujourd'hui

que les Romains ont pris l'habitude de céder à la force, et, pour les

entraîner à quelque acte de violence, il aurait fallu que quelqu'un de

résolu se mit à leur tête, et, jusqu'à ce jour, ce quelqu'un ne s'était

point trouvé parler, oui, agir, non.

Madame Prétavoine décida qu'elle serait ce quelqu'un: où trouver une

plus belle occasion pour confesser sa foi!

Pendant plusieurs jours, elle visita les membres de la confrérie chez

lesquels elle pouvait se présenter, et dans la conversation il ne fut

bien entendu question que du sacrilége qui s'accomplissait en ce moment

dans le Colisée.

--Le laisserait-on s'accomplir ainsi jusqu'au bout!

--Que faire? ils ont la force pour eux.

--A la force opposer la force.

--Ils sont capables de tout.

--Eh bien! nous aussi nous devons être capables de tout, même du

martyre, pour confesser notre foi.

Quelques-uns approuvaient; d'autres blâmaient. «Il fallait être

prudent.» C'était le plus grand nombre; mais qu'on fût pour l'action

ou pour l'attente peu importait. On parlait, et c'était ce que madame

Prétavoine avait voulu.

Cela préparé, elle écrivit à l'abbé Guillemittes ou plus justement, à

Mgr Hubert, le nouvel évêque de Condé, pour le presser d'intervenir:

on se moquait d'elle, notamment l'évêque de Nyda; il fallait qu'il la

soutint énergiquement; elle avait travaillé pour lui, sans s'épargner; à

lui maintenant de travailler pour elle, de même. Ce qu'il avait à faire,

elle n'avait pas à le lui dire; mais ce qu'elle allait faire, elle le

lui expliqua. Ne voudrait-il pas battre L'abbé Fichon?

Quand elle écrivait aux étrangers, elle employait une écriture

illisible, impossible, qui escamotait les difficultés orthographiques;

mais avec lui, son confesseur, elle n'avait point de ces hontes

pudiques, et ce qu'elle voulait dire, elle le disait en toutes lettres,

du moins celles qui lui paraissaient nécessaires.

Si après cet appel le nouvel évêque n'agissait pas, c'est qu'alors, lui

aussi, était un traître; mais cela, elle ne voulait pas le croire; il

aurait encore besoin d'elle; et voulût-il être traître, il ne l'oserait

pas.

Les visites de madame Prétavoine et les commérages qui les avaient

suivies avaient ravivé l'émotion autour de la Croix du Colisée.

Qu'allait-il se passer?

Le vendredi qui suivit ces visites, la réunion des _amants_ et des

_amantes de Jésus_ fut nombreuse; on voulait voir ce qui allait arriver

et ce que ferait cette Française.

On partit en procession croix en tête, chacun ayant revêtu le costume:

longue robe et capuche. Suivie de la soeur Sainte-Julienne, madame

Prétavoine se faufilait de groupe en groupe, excitant le zèle des

fidèles par l'entremise de la soeur qui traduisait ses paroles

enflammées, mais, il faut le dire, en les affaiblissant; car, étant de

caractère doux et d'humeur placide, elle n'était nullement faite pour

prendre le clairon qui sonne la bataille.

On arriva devant le Colisée.

Le mot d'ordre donné par madame Prétavoine était qu'il fallait entrer.

On se présenta à la porte orientale, celle qui s'ouvre vis-à-vis la rue

conduisant à Saint-Jean de Latran; mais devant les gardiens on s'arrêta,

et un mouvement d'hésitation s'étant produit, on continua la procession

en longeant les murs du Colisée comme on l'avait déjà fait les vendredis

précédents.

Contrairement à ce qu'on attendait, madame Prétavoine, ou plus justement

comme on disait «la Française», n'avait fait aucune tentative sérieuse

pour forcer l'entrée de l'arène: bien qu'elle fût aux premiers rangs du

cortége, elle avait suivi l'impulsion donnée sans faire de résistance.

--Elle n'avait donc de l'audace qu'en parole.

Mais elle avait parfaitement prévu ce mouvement, et avant d'intervenir

elle avait voulu qu'il fût bien constaté que personne n'avait osé se

mettre en avant.

Cette constatation faite et bien faite, elle intervint et passant en

tête du cortége, elle prit la croix de bois noir de la confrérie qui

portait d'un côté l'éponge et de l'autre la lance et la couronne

d'épines.

Une fois qu'elle la tint entre ses mains nerveuses, elle releva la tête

et se retournant vers les membres de la confrérie qui la suivaient,

elle leur fit comprendre d'un seul regard que celle qui maintenant les

conduisait ne reculerait pas.

Un frémissement courut dans le cortége, et plus d'une des _amantes de

Jésus_ regrettant déjà d'être venue se demanda quelle bonne raison on

pourrait invoquer pour s'en aller discrètement.

Bientôt on arriva à la porte qui regarde le mont Palatin et madame

Prétavoine tenant la croix droite, se présenta pour passer.

Ce qui s'était produit déjà à la porte orientale se répéta, on barra le

passage au cortége.

Mais cette fois celle qui tenait la tête de ce cortége n'était pas

d'humeur à se retirer docilement. Inclinant la croix en avant comme elle

eût fait d'une lance, elle la présenta à ceux qui lui faisaient obstacle

et ils reculèrent de quelques pas; peut-être eussent-ils foncé sur une

lance, mais pour un Italien mettre la main sur une croix est une grande

affaire.

Profitant de ce moment d'hésitation, madame Prétavoine avança vivement

et celles qui étaient derrière elle enhardies, la suivirent.

Il y eut un mouvement de bagarre et de confusion; malheureusement dans

ce pêle-mêle madame Prétavoine avait redressé la croix; alors l'homme de

police ne voyant plus devant son visage ce signe saint, reprit courage

et en même temps le sentiment de la consigne; s'avançant à son tour il

mit la main sur l'épaule de madame Prétavoine.

D'autres gens de police étaient accourus et l'entrée se trouvait barrée.

--Osez-vous porter la main sur une chrétienne, s'écria madame Prétavoine

en se servant de sa langue maternelle, sur une Française!

--Il est défendu d'entrer, vous n'entrerez pas, répondit en italien

l'homme de la police.

--Que dit-il? demanda madame Prétavoine à la soeur Sainte-Julienne.

Celle-ci traduisit les quelques mots qui venaient d'être prononcés.

--J'entrerai, s'écria madame Prétavoine, de bonne volonté ou de force.

Et se tournant vers son armée:

--Suivez-moi, s'écria-t-elle en brandissant sa croix d'une main.

Mais elle était solidement tenue par le bras, et elle ne put se dégager;

d'autre part l'impulsion qu'elle attendait de sa troupe ne se produisit

pas.

On parlait fort, on gesticulait avec véhémence, mais on ne se

précipitait pas en avant comme elle l'avait espéré.

Un autre homme de police était survenu, et celui-là paraissait avoir un

grade; il entendait et parlait le français.

--Allons, madame, dit-il à madame Prétavoine, retirez-vous, il est

défendu d'entrer, vous ne pouvez pas passer.

--Vous n'avez pas le droit d'arrêter une chrétienne.

--Je ne vous arrête pas, madame, je vous prie de vous retirer.

--C'est un sacrilége, c'est une persécution

--Allons, madame, retirez-vous.

Et de la main il fit signe à son subalterne de lâcher madame Prétavoine.

Celle-ci ne fut pas plus tôt libre qu'elle se précipita en avant, mais

elle ne put pas écarter le barrage vivant qui s'était formé devant elle.

Des bras s'étendirent pour la repousser, alors tombant à genoux:

--Tuez-moi, s'écria-t-elle, sur la terre arrosée du sang des martyrs, je

mourrai pour ma foi.

--Il n'est pas question de mort ni de martyre, retirez-vous, voilà ce

qu'on vous demande; allons, allons, obéissez.

--Je ne me retirerai pas.

--Ne m'obligez pas à la rigueur.

--Oseriez-vous porter la main sur une Française?

--J'ai une consigne, je la ferai respecter.

Tout cela n'était pas bien tragique, cependant l'exaspération commençait

à gagner madame Prétavoine, d'ailleurs il était dans son plan de pousser

les choses à l'extrême.

--La France va bientôt vous mettre à la raison et vous chasser de Rome.

Le patriote italien se fâcha cette fois, et il fit un signe à

ses hommes, qui, prenant madame Prétavoine chacun par le bras,

l'entraînèrent au dehors.

--Vous tous soyez témoins! s'écriait la prisonnière vers son armée.

Mais le moment de la débandade était venu: que faire contre la force?

La soeur Sainte-Julienne, bien qu'épouvantée, n'avait cependant pas

abandonné madame Prétavoine, et elle marchait près d'elle en l'engageant

doucement à se calmer.

Se calmer! il était vraiment bien question de cela. Au contraire elle

résistait.

--Allez prévenir mon fils, dit madame Prétavoine, afin qu'il prévienne

lui-même notre ambassadeur.

Puis, s'adressant aux gens de police:

--Vous savez que c'est à une Française que vous avez affaire?

Assurément les martyrs chrétiens qui dix-huit cents ans plus tôt avaient

passé à cette même place, entraînés vers le cirque où ils allaient être

livrés aux bêtes pour la plus grande joie du peuple romain, n'avaient

pas une attitude plus triomphante que celle de madame Prétavoine

marchant entre ses deux agents de police, la tête haute, les yeux perdus

dans le ciel qui s'entr'ouvrait pour elle; et si la Providence avait

permis que les élèves de l'Académie de France fussent là, ils auraient

certainement vu au-dessus de sa tête ce limbe brillant qu'on appelle

l'auréole des martyrs. Malheureusement ils n'avaient pas été prévenus,

et ils ne jouirent point de ce spectacle curieux qui bien probablement

ne se reproduira pas dans notre siècle d'impiété; il n'y avait que

des Anglais qui, leur Guide à la main, cherchaient les vestiges de

la _maison Dorée_ de Néron, de vulgaires curieux ou des Romains

indifférents qui regardaient passer cette dame que conduisaient des

agents de police.

Ils ne la conduisirent pas bien loin; sur un geste de leur chef, ils

s'arrêtèrent et lâchèrent leur prisonnière:

--Vous êtes libre, madame, dit le chef; je vous engage à rentrer chez

vous.

--Mais...

Mais ils lui avaient déjà tourné le dos, et en riant ils retournaient

vers le Colisée.

Madame Prétavoine pensa à courir après eux, mais elle ne pouvait pas

cependant les arrêter pour qu'à leur tour ils l'arrêtassent.

Au surplus, l'effet qu'elle avait cherché était produit.

Comte du Pape · 第 61 / 62 题