Les _amants_ et les _amantes de Jésus_ ne s'étaient pas contentés de
plaintes.
Ils avaient voulu faire des manifestations, et pour cela ils avaient
organisé des processions; le vendredi, en costume, avec croix et
bannières, ils venaient faire le tour du Colisée en chantant.
Mais ils ne pénétraient point dans l'arène, attendu qu'un poste de
police en défendait l'entrée; on stationnait devant ces entrées, on
se groupait, on s'échauffait en paroles plus ou moins violentes, en
lamentations plus ou moins éloquentes; puis, après s'être ainsi bien
excités les uns les autres, on rentrait tranquillement chez soi avec la
conscience satisfaite du devoir accompli. Ce n'est pas d'aujourd'hui
que les Romains ont pris l'habitude de céder à la force, et, pour les
entraîner à quelque acte de violence, il aurait fallu que quelqu'un de
résolu se mit à leur tête, et, jusqu'à ce jour, ce quelqu'un ne s'était
point trouvé parler, oui, agir, non.
Madame Prétavoine décida qu'elle serait ce quelqu'un: où trouver une
plus belle occasion pour confesser sa foi!
Pendant plusieurs jours, elle visita les membres de la confrérie chez
lesquels elle pouvait se présenter, et dans la conversation il ne fut
bien entendu question que du sacrilége qui s'accomplissait en ce moment
dans le Colisée.
--Le laisserait-on s'accomplir ainsi jusqu'au bout!
--Que faire? ils ont la force pour eux.
--A la force opposer la force.
--Ils sont capables de tout.
--Eh bien! nous aussi nous devons être capables de tout, même du
martyre, pour confesser notre foi.
Quelques-uns approuvaient; d'autres blâmaient. «Il fallait être
prudent.» C'était le plus grand nombre; mais qu'on fût pour l'action
ou pour l'attente peu importait. On parlait, et c'était ce que madame
Prétavoine avait voulu.
Cela préparé, elle écrivit à l'abbé Guillemittes ou plus justement, à
Mgr Hubert, le nouvel évêque de Condé, pour le presser d'intervenir:
on se moquait d'elle, notamment l'évêque de Nyda; il fallait qu'il la
soutint énergiquement; elle avait travaillé pour lui, sans s'épargner; à
lui maintenant de travailler pour elle, de même. Ce qu'il avait à faire,
elle n'avait pas à le lui dire; mais ce qu'elle allait faire, elle le
lui expliqua. Ne voudrait-il pas battre L'abbé Fichon?
Quand elle écrivait aux étrangers, elle employait une écriture
illisible, impossible, qui escamotait les difficultés orthographiques;
mais avec lui, son confesseur, elle n'avait point de ces hontes
pudiques, et ce qu'elle voulait dire, elle le disait en toutes lettres,
du moins celles qui lui paraissaient nécessaires.
Si après cet appel le nouvel évêque n'agissait pas, c'est qu'alors, lui
aussi, était un traître; mais cela, elle ne voulait pas le croire; il
aurait encore besoin d'elle; et voulût-il être traître, il ne l'oserait
pas.
Les visites de madame Prétavoine et les commérages qui les avaient
suivies avaient ravivé l'émotion autour de la Croix du Colisée.
Qu'allait-il se passer?
Le vendredi qui suivit ces visites, la réunion des _amants_ et des
_amantes de Jésus_ fut nombreuse; on voulait voir ce qui allait arriver
et ce que ferait cette Française.
On partit en procession croix en tête, chacun ayant revêtu le costume:
longue robe et capuche. Suivie de la soeur Sainte-Julienne, madame
Prétavoine se faufilait de groupe en groupe, excitant le zèle des
fidèles par l'entremise de la soeur qui traduisait ses paroles
enflammées, mais, il faut le dire, en les affaiblissant; car, étant de
caractère doux et d'humeur placide, elle n'était nullement faite pour
prendre le clairon qui sonne la bataille.
On arriva devant le Colisée.
Le mot d'ordre donné par madame Prétavoine était qu'il fallait entrer.
On se présenta à la porte orientale, celle qui s'ouvre vis-à-vis la rue
conduisant à Saint-Jean de Latran; mais devant les gardiens on s'arrêta,
et un mouvement d'hésitation s'étant produit, on continua la procession
en longeant les murs du Colisée comme on l'avait déjà fait les vendredis
précédents.
Contrairement à ce qu'on attendait, madame Prétavoine, ou plus justement
comme on disait «la Française», n'avait fait aucune tentative sérieuse
pour forcer l'entrée de l'arène: bien qu'elle fût aux premiers rangs du
cortége, elle avait suivi l'impulsion donnée sans faire de résistance.
--Elle n'avait donc de l'audace qu'en parole.
Mais elle avait parfaitement prévu ce mouvement, et avant d'intervenir
elle avait voulu qu'il fût bien constaté que personne n'avait osé se
mettre en avant.
Cette constatation faite et bien faite, elle intervint et passant en
tête du cortége, elle prit la croix de bois noir de la confrérie qui
portait d'un côté l'éponge et de l'autre la lance et la couronne
d'épines.
Une fois qu'elle la tint entre ses mains nerveuses, elle releva la tête
et se retournant vers les membres de la confrérie qui la suivaient,
elle leur fit comprendre d'un seul regard que celle qui maintenant les
conduisait ne reculerait pas.
Un frémissement courut dans le cortége, et plus d'une des _amantes de
Jésus_ regrettant déjà d'être venue se demanda quelle bonne raison on
pourrait invoquer pour s'en aller discrètement.
Bientôt on arriva à la porte qui regarde le mont Palatin et madame
Prétavoine tenant la croix droite, se présenta pour passer.
Ce qui s'était produit déjà à la porte orientale se répéta, on barra le
passage au cortége.
Mais cette fois celle qui tenait la tête de ce cortége n'était pas
d'humeur à se retirer docilement. Inclinant la croix en avant comme elle
eût fait d'une lance, elle la présenta à ceux qui lui faisaient obstacle
et ils reculèrent de quelques pas; peut-être eussent-ils foncé sur une
lance, mais pour un Italien mettre la main sur une croix est une grande
affaire.
Profitant de ce moment d'hésitation, madame Prétavoine avança vivement
et celles qui étaient derrière elle enhardies, la suivirent.
Il y eut un mouvement de bagarre et de confusion; malheureusement dans
ce pêle-mêle madame Prétavoine avait redressé la croix; alors l'homme de
police ne voyant plus devant son visage ce signe saint, reprit courage
et en même temps le sentiment de la consigne; s'avançant à son tour il
mit la main sur l'épaule de madame Prétavoine.
D'autres gens de police étaient accourus et l'entrée se trouvait barrée.
--Osez-vous porter la main sur une chrétienne, s'écria madame Prétavoine
en se servant de sa langue maternelle, sur une Française!
--Il est défendu d'entrer, vous n'entrerez pas, répondit en italien
l'homme de la police.
--Que dit-il? demanda madame Prétavoine à la soeur Sainte-Julienne.
Celle-ci traduisit les quelques mots qui venaient d'être prononcés.
--J'entrerai, s'écria madame Prétavoine, de bonne volonté ou de force.
Et se tournant vers son armée:
--Suivez-moi, s'écria-t-elle en brandissant sa croix d'une main.
Mais elle était solidement tenue par le bras, et elle ne put se dégager;
d'autre part l'impulsion qu'elle attendait de sa troupe ne se produisit
pas.
On parlait fort, on gesticulait avec véhémence, mais on ne se
précipitait pas en avant comme elle l'avait espéré.
Un autre homme de police était survenu, et celui-là paraissait avoir un
grade; il entendait et parlait le français.
--Allons, madame, dit-il à madame Prétavoine, retirez-vous, il est
défendu d'entrer, vous ne pouvez pas passer.
--Vous n'avez pas le droit d'arrêter une chrétienne.
--Je ne vous arrête pas, madame, je vous prie de vous retirer.
--C'est un sacrilége, c'est une persécution
--Allons, madame, retirez-vous.
Et de la main il fit signe à son subalterne de lâcher madame Prétavoine.
Celle-ci ne fut pas plus tôt libre qu'elle se précipita en avant, mais
elle ne put pas écarter le barrage vivant qui s'était formé devant elle.
Des bras s'étendirent pour la repousser, alors tombant à genoux:
--Tuez-moi, s'écria-t-elle, sur la terre arrosée du sang des martyrs, je
mourrai pour ma foi.
--Il n'est pas question de mort ni de martyre, retirez-vous, voilà ce
qu'on vous demande; allons, allons, obéissez.
--Je ne me retirerai pas.
--Ne m'obligez pas à la rigueur.
--Oseriez-vous porter la main sur une Française?
--J'ai une consigne, je la ferai respecter.
Tout cela n'était pas bien tragique, cependant l'exaspération commençait
à gagner madame Prétavoine, d'ailleurs il était dans son plan de pousser
les choses à l'extrême.
--La France va bientôt vous mettre à la raison et vous chasser de Rome.
Le patriote italien se fâcha cette fois, et il fit un signe à
ses hommes, qui, prenant madame Prétavoine chacun par le bras,
l'entraînèrent au dehors.
--Vous tous soyez témoins! s'écriait la prisonnière vers son armée.
Mais le moment de la débandade était venu: que faire contre la force?
La soeur Sainte-Julienne, bien qu'épouvantée, n'avait cependant pas
abandonné madame Prétavoine, et elle marchait près d'elle en l'engageant
doucement à se calmer.
Se calmer! il était vraiment bien question de cela. Au contraire elle
résistait.
--Allez prévenir mon fils, dit madame Prétavoine, afin qu'il prévienne
lui-même notre ambassadeur.
Puis, s'adressant aux gens de police:
--Vous savez que c'est à une Française que vous avez affaire?
Assurément les martyrs chrétiens qui dix-huit cents ans plus tôt avaient
passé à cette même place, entraînés vers le cirque où ils allaient être
livrés aux bêtes pour la plus grande joie du peuple romain, n'avaient
pas une attitude plus triomphante que celle de madame Prétavoine
marchant entre ses deux agents de police, la tête haute, les yeux perdus
dans le ciel qui s'entr'ouvrait pour elle; et si la Providence avait
permis que les élèves de l'Académie de France fussent là, ils auraient
certainement vu au-dessus de sa tête ce limbe brillant qu'on appelle
l'auréole des martyrs. Malheureusement ils n'avaient pas été prévenus,
et ils ne jouirent point de ce spectacle curieux qui bien probablement
ne se reproduira pas dans notre siècle d'impiété; il n'y avait que
des Anglais qui, leur Guide à la main, cherchaient les vestiges de
la _maison Dorée_ de Néron, de vulgaires curieux ou des Romains
indifférents qui regardaient passer cette dame que conduisaient des
agents de police.
Ils ne la conduisirent pas bien loin; sur un geste de leur chef, ils
s'arrêtèrent et lâchèrent leur prisonnière:
--Vous êtes libre, madame, dit le chef; je vous engage à rentrer chez
vous.
--Mais...
Mais ils lui avaient déjà tourné le dos, et en riant ils retournaient
vers le Colisée.
Madame Prétavoine pensa à courir après eux, mais elle ne pouvait pas
cependant les arrêter pour qu'à leur tour ils l'arrêtassent.
Au surplus, l'effet qu'elle avait cherché était produit.