Pendant que le prince Michel sortait de la chambre, madame Prétavoine
eut une tentation.
Les choses avaient si bien marché qu'elles avaient dépassé ses
espérances.
Pourquoi ne profiterait-elle pas de ses avantages?
Pourquoi ne ferait-elle point payer à madame de la Roche-Odon et les
17,500 fr., montant de la dette contractée par ce jeune coquin au profit
d'Aurélien, et les 10,000 francs, montant du chèque faux?
En réalité, il avait indûment touché 27,500 francs; et c'est une belle
somme, agréable à recouvrer.
Que fallait-il pour cela?
Un peu d'habileté, et la vicomtesse payait ces 27,500 francs.
Devait-elle risquer cette aventure?
Elle avait, il est vrai, fait son deuil de cet argent, qui, ainsi
déboursé, était une simple avance de fonds destinée à s'assurer la main
de Bérengère et l'héritage du vieux comte de la Roche-Odon.
Cette considération financière la détermina à renoncer à cette affaire.
La risquer serait s'écarter de la règle qui avait dirigé sa vie, celle
«du gagne-petit».
--Vous pensez peut-être que j'ai été bien sévère avec monsieur votre
fils, dit-elle d'un ton bénévole.
Sans répondre, madame de la Roche-Odon fit un signe négatif.
--Mon Dieu, poursuivit madame Prétavoine, il faut juger humainement les
choses humaines; il est certain qu'à la faute de ce pauvre jeune homme,
on peut trouver des circonstances atténuantes, et même des excuses.
Ainsi qu'il l'a dit lui-même, si mon fils avait été chez lui, ce faux
n'aurait pas été fabriqué, mon fils aurait prêté ces dix mille francs
comme il en avait déjà prêté dix-sept mille cinq cents.
--Ces dix mille francs et ces dix-sept mille francs vous seront rendus
par moi, madame.
Certes l'occasion était bien tentante, cependant madame Prétavoine la
refusa une fois encore.
--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, au moins pour le moment, dit-elle;
en tout cas, si nous parlons de ce remboursement, que ce soit pour bien
marquer qu'il arrive comme une excuse. Ainsi d'une part, le prince est
certain que si mon fils était à Rome, il lui prêterait ces dix mille
francs; et d'autre part il est certain aussi que ces dix mille francs
seront payés par vous. Ces deux certitudes changent considérablement,
vous en conviendrez, les conditions dans lesquelles s'est accompli le...
je veux dire l'accident. Ce n'est plus du tout le crime dont me parlait
le directeur de la banque de Rome et que par ses yeux j'avais vu tout
d'abord: le prince s'introduisant chez mon fils, dérobant un chèque, le
couvrant d'une écriture et d'une signature fausses, et le présentant
à la banque pour voler une somme de dix mille francs. Où est le vol,
puisqu'il n'y avait plus intention de s'approprier ces dix mille francs?
où est le faux, puisque mon fils, s'il avait été chez lui, aurait
rempli ce chèque et l'aurait signé exactement comme le prince l'a fait
lui-même? Non véritablement, non, je ne puis voir dans tout cela ni un
vol, ni un faux.
Madame de la Roche-Odon buvait ces paroles qui répondaient trop bien
à son propre sentiment, pour qu'elle eût la force de les arrêter au
passage et de les examiner.
S'il était habile de s'engager dans cette voie, il ne fallait cependant
pas aller trop loin, sous peine de dépasser le but; madame Prétavoine
s'arrêta.
--Mes sentiments se sont si bien modifiés en serrant de près cette
question, dit-elle, que j'en reviens à l'idée à laquelle je m'étais
arrêtée ce matin après avoir reçu la lettre de mon fils, et dont je vous
faisais part tout à l'heure.
--Quelle idée?
--Celle qui s'applique aux projets de mon fils.
--C'est de ce malheureux chèque qu'il s'agit.
--Sans doute, et c'est de lui aussi que je veux parler. Ainsi ce chèque
aurait été un faux nettement caractérisé, comme je le croyais en
venant ici, avec la circonstance aggravante d'escroquerie, que bien
certainement j'aurais renoncé à cette idée. Je vous l'ai dit et vous le
savez d'ailleurs, je suis une femme chrétienne, comme mon fils est un
jeune homme sincèrement chrétien, nous ne pourrions donc ni lui ni moi
nous allier à une famille dont un membre aurait commis un crime. Vous me
direz que la charité ordonne de pardonner: assurément; mais c'est
aux autres qu'il faut être indulgent, non aux siens, c'est-à-dire à
soi-même. Le crime auquel je croyais n'existant plus, je puis donc
revenir à mon idée.
--Mais, madame...
--Vous ne comprenez pas que je veuille aujourd'hui ce que j'ai naguère
combattu de toutes mes forces. Cependant le changement qui s'est fait
en moi est, il me semble, bien explicable. Tant que j'ai cru que je
pourrais détourner mon fils de son projet, je n'ai rien épargné pour
lui opposer une vive résistance. Mais je vois aujourd'hui que je suis
vaincue. Aujourd'hui mon fils m'annonce que je ne le reverrai plus
et qu'il s'expatriera en Chine où il recherchera le martyre, s'il ne
devient pas le mari de celle qu'il aime jusqu'à en mourir. Dans ces
conditions désespérées, la mère l'emporte en moi sur la femme d'argent,
et j'ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille
pour mon fils.
--Ma fille! s'écria madame de la Roche-Odon.
Et cette seule exclamation en apprit plus à madame Prétavoine qu'un long
discours: la vicomtesse ne voulait pas marier sa fille et surtout elle
ne voulait pas la donner à M. Aurélien Prétavoine.
Cependant, la situation était telle que madame de la Roche-Odon devait
se contenir et ménager celle qui avait entre les mains ce terrible
chèque.
--Ma fille, dit-elle, mais, madame, je ne sais si elle veut se marier;
je ne sais si elle accepterait monsieur votre fils pour mari; je ne
sais...
--Ce n'est pas que vous me donniez mademoiselle Bérengère que je
demande, c'est que vous me donniez votre consentement à son mariage avec
mon fils. Gagner mademoiselle Bérengère, toucher son coeur, se faire
aimer d'elle, cela regarde mon fils; ce qui me regarde, moi, c'est
d'obtenir votre consentement, et c'est ce seul consentement que je vous
demande.
--Mais, madame, encore une fois, c'est de mon fils qu'il s'agit en ce
moment, non de ma fille; pour elle nous verrons plus tard; je ne puis
vous répondre ainsi.
--Nous nous comprenons mal ou plutôt nous ne nous comprenons pas du
tout; si je vous parle de mademoiselle votre fille, cela n'empêche pas
qu'il s'agisse de monsieur votre fils: ils sont en ce moment solidaires
l'un de l'autre. Vous avez trop d'expérience pour ne pas voir que je
veux en ce moment profiter des avantages que le hasard, disons mieux,
que la Providence divine a mis entre mes mains. Je n'ai qu'un mot à
dire, que cent pas à faire pour que le prince Michel, votre fils, soit
arrêté comme faussaire et passe aux assises. Ce mot, assurément, je
ne le dirai pas, je ne pourrais pas le dire, s'il s'applique au futur
beau-frère de mon fils. Mais ne sentez-vous pas que si ma demande était
accueillie par un refus dédaigneux, mes sentiments pourraient être
changés? De quoi n'est pas capable une mère qui veut assurer le bonheur
de son enfant, et c'est le bonheur, c'est la vie de mon fils qui sont
en jeu en ce moment. Réfléchissez à cela, madame, je vous en prie, dans
votre intérêt, dans celui de votre fils, réfléchissez avant de répondre
à ma demande.
Pour la première fois, madame de la Roche-Odon comprenait ce que pouvait
être cette femme de manières douces à laquelle elle n'avait jamais
daigné prêter attention; mais plus elle était à craindre, plus il
fallait se montrer prudent avec elle.
--Vous avez raison, dit-elle, je réfléchirai, et demain, en vous portant
les 27,500 francs qui vous sont dus, je répondrai à votre demande, que
j'aurai pu examiner.
--Soit, madame, à demain.
Et madame Prétavoine se leva.
La vicomtesse se crut sauvée, mais madame Prétavoine ne sortit pas.
--Si j'accepte demain, dit-elle, c'est pour la réponse et non pour les
27,500 fr. En effet, je ne prendrai pas cette somme.
--Elle vous est due.
--Elle serait due à une étrangère, mais demain, j'en ai la conviction,
vous aurez compris que je ne puis pas être une étrangère pour vous.
J'aurai l'honneur de vous attendre jusqu'à trois heures. Pour ces 27,500
francs, je n'accepterai de vous qu'une seule chose: une reconnaissance
de cette somme payable à présentation. Pour ma demande, je n'accepterai
aussi qu'une seule chose: un consentement à ce mariage passé par vous
devant le chancelier de la légation. Avant demain trois heures, vous
aurez eu tout le temps de réfléchir, et si ce que je vous demande ne
vous paraît pas possible, il sera inutile que vous preniez la peine de
vous déranger. A quatre heures, la plainte en faux sera déposée avec ce
chèque à l'appui. Elle ne le serait avant que si vous jugiez à propos de
quitter Rome ce soir, par exemple, ou demain matin, avec monsieur
votre fils, et vous le comprenez, que le prince Michel Sobolewski soit
condamné pour faux par contumace ou contradictoirement, c'est exactement
la même chose, au moins au point de vue de l'honneur.
--Mais c'est un égorgement! s'écria madame de la Roche-Odon qui se
sentait prise dans un étau dont cette femme à la voix onctueuse
manoeuvrait la vis avec une main de fer.
--Ce qui en serait un, ce serait de faire le malheur de mon fils, qui
adore mademoiselle votre fille, et qui sera pour vous, madame, le gendre
le plus tendre, le plus affectueux, le plus soumis; près de lui, près
de votre fille, vous pourrez continuer la grande existence qui vous est
nécessaire, car sa fortune, je vous l'ai déjà dit, est considérable, et
de plus Sa Sainteté daigne lui conférer dans quelques jours le titre de
comte. Que si dans vos réflexions vous vous préoccupez, comme cela est
naturel, du bonheur de votre fille, vous devez écarter tout souci à
ce sujet. Encore une fois, ce n'est pas vous, madame, qui marierez
mademoiselle votre fille, ce sera son grand-père, le comte de la
Roche-Odon, près duquel elle vit, et qui, vous le pensez bien, ne lui
donnera pas un mari indigne d'elle; ce sera elle-même qui choisira
librement son mari. Tout ce que je vous demande, c'est votre
consentement légal, et après avoir réfléchi, vous verrez, j'en suis
certaine, les avantages qu'il y a pour tous à l'accorder, et les
dangers, au contraire, qu'il y aurait à le refuser.
Et sur ce mot, ayant salué humblement, elle se dirigea vers la porte.
L
En sortant de chez madame de la Roche-Odon, madame Prétavoine retourna à
la banque de Rome, car il fallait prévoir le cas, probable d'ailleurs,
où la vicomtesse voudrait faire une tentative auprès des directeurs de
cette banque afin d'empêcher le dépôt de la plainte en faux.
La banque était fermée, mais madame Prétavoine obtint l'adresse du
directeur à qui elle avait eu affaire dans la journée, et elle alla
immédiatement le relancer à son domicile particulier, via Venti
Settembre.
--Eh bien, madame, demanda le directeur lorsqu'il vit quelle était la
personne qui l'avait dérangé.
--Eh bien, j'ai l'espérance d'être payée demain; seulement je pense que
demain matin on viendra vous demander, vous supplier de ne pas déposer
de plainte, et moi je viens ce soir vous demander de ne pas recevoir
madame de la Roche-Odon.
--Voulez-vous donc que la plainte soit déposée?
Madame Prétavoine comprit que cet homme d'affaires cherchait à deviner
quel intérêt elle pouvait avoir à s'occuper si activement de ce faux,
et elle voulut lui donner une raison qui expliquât et justifiât son
intervention.
--Il faut vous dire, continua-t-elle, que le prince Michel Sobolewski
doit à mon fils une somme de 17,500 francs, et je profite de cet
incident du chèque faux pour me faire payer, en même temps que les
10,000 francs, montant du chèque, cette somme de 17,500 francs.
--Ah! parfaitement, dit le banquier, comprenant alors l'intervention de
madame Prétavoine dans une affaire qui, en apparence, ne la touchait que
d'une façon incidente. Vous avez bien raison de saisir cette occasion,
car vos 17,500 francs seraient perdus, tandis que les 27,500 francs
seront payés.
--Alors?
--Alors, vous pouvez compter sur moi; vous m'avez rendu service en vous
occupant de cette négociation, je vous en rendrai demain un du même
genre en ne m'occupant de rien. Vous avez commencé cette affaire, vous
la terminerez; je n'interviendrais que pour déposer la plainte s'il y
avait lieu. Il faut bien s'entr'aider, que diable! Soyez donc rassurée
pour demain; si madame de la Roche-Odon me cherche, elle ne me trouvera
pas, je serai à chasser dans la forêt de Laurentum, et je ne rentrerai à
Rome que tard dans la soirée; il faudra donc qu'elle s'adresse à vous.
Et madame Prétavoine, pleinement rassurée, rentra dîner de bon appétit:
elle avait bien employé sa journée quoiqu'elle fût restée au lit une
grande partie de la matinée.
Tandis que madame Prétavoine dînait tranquillement, madame de la
Roche-Odon restait livrée à de terribles angoisses, se demandant si elle
devait abandonner son fils pour sauver sa fille ou sacrifier sa fille
pour sauver son fils.
Car il n'y avait pas à se bercer dans l'illusion, cette femme noire
serait implacable; elle voulait ce mariage, et s'il lui échappait alors
qu'elle croyait le tenir, elle se vengerait en déposant cette plainte en
faux.
Les sentiments que madame de la Roche-Odon éprouvait pour sa fille
n'étaient point ceux d'une mère passionnée; elle avait peu vu cette
enfant, et entraînée dans le tourbillon de sa vie de plaisir, elle
l'avait bien souvent oubliée. Mais cette vie de plaisir venait d'être
brusquement interrompue, et le désespoir qu'elle éprouvait avait amolli
son coeur; elle était seule maintenant, car elle ne pouvait pas compter
sur Michel, et l'excès de son propre malheur la rendait plus tendre au
malheur d'autrui qu'elle ne l'eût été quelques semaines auparavant.
Il ne fallait pas, elle ne devait pas consentir à ce mariage.
Il n'y avait qu'un moyen pour ne pas donner ce consentement, c'était de
payer la banque de Rome, afin d'empêcher le dépôt de la plainte.
Elle sonna sa femme de chambre; et lui dit qu'il fallait tout de suite
prendre sur ses diamants ce qui était nécessaire pour se procurer une
somme de vingt huit mille francs.
Mais Emma, qui avait son franc-parler avec sa maîtresse, déclara
nettement qu'elle ne se chargerait pas d'une pareille négociation.
--Je ne peux pas empêcher madame de se réduire à la misère pour son
fils, mais j'aimerais mieux me couper la main que de vendre ses
diamants; d'ailleurs les vendre en ce moment c'est avouer que les bruits
qui ont couru Rome sont vrais; madame n'a pas pensé à cela.
Certes, oui, la vicomtesse avait pensé à cela, mais elle n'avait pas
d'autres moyens pour se procurer cette somme que de vendre ou tout au
moins que d'engager ses diamants, seule épave qui lui restât de son
naufrage et des millions qu'elle avait dissipés.
Il lui en coûtait de dire la vérité à Emma qui détestait déjà Michel si
profondément; cependant comme elle avait besoin de son concours, elle
s'y décida; seulement elle arrangea le faux comme madame Prétavoine
l'avait arrangé lorsqu'elle avait voulu l'excuser.
Emma fut épouvantée, car si dans cette terrible affaire elle ne vit pas
la main de madame Prétavoine, elle la devina, comme elle l'avait devinée
dans l'arrivée de lord Harley.
Elle ouvrit la bouche pour dire ses soupçons, mais la réflexion la
retint; elle ne pouvait pas accuser madame Prétavoine sans s'accuser
elle-même, et son repentir n'allait pas jusqu'à se confesser. Comment la
vicomtesse prendrait-elle cette confession dans l'état de crise où
elle était? D'ailleurs elle avait mieux à faire; c'était de sauver sa
maîtresse.
--Madame pense bien que je ne suis pas sans avoir fait quelques
économies; j'ai quarante mille francs à moi en diverses valeurs; je les
déposerai demain chez un banquier, j'emprunterai dessus les vingt-huit
mille francs, de sorte que madame pourra payer ainsi et les dix mille
francs du chèque et dix-sept mille cinq cents francs réclamés par madame
Prétavoine.
Pendant que ceci se passait entre madame de la Roche-Odon et sa femme de
chambre, le prince Michel se faisait servir à dîner «parce qu'il était
diablement pressé, ayant sa revanche à prendre avec les mille francs qui
lui restaient.»
Cependant il ne put pas sortir aussitôt qu'il en avait l'intention, sa
mère le retint pour lui expliquer les menaces de madame Prétavoine.
--Pourquoi ne pas lui donner ce consentement? dit-il, le Prétavoine est
riche et il est assez bête pour faire un précieux mari; maintenant qu'il
va être comte, rien ne s'oppose à ce qu'on l'accepte; en tous cas, cela
vaudrait mieux que de prendre l'argent de cette gueuse d'Emma, qui est
sûrement de l'argent volé, car enfin on ne me fera jamais accroire
qu'une femme de chambre peut économiser quarante mille francs; pourquoi
payer ces 27,500 francs quand on peut ne pas les payer? donne donc ton
consentement; si Bérengère ne veut pas du Prétavoine elle le refusera.
Et il s'en alla fort satisfait de la tournure que prenait son affaire,
car en aucun cas il n'avait rien à craindre, et que sa mère donnât les
27,500 francs ou qu'elle donnât son consentement, le chèque serait
toujours rendu,--ce qui pour lui était le seul point à considérer.
Le lendemain matin, à dix heures, Emma apportait 28,000 francs à
sa maîtresse, et celle-ci courait à la banque de Rome; mais, à ses
questions, on répondait que le directeur était absent de Rome, pour
toute la journée, sans qu'on sût où il était. A qui s'adresser? Elle
ne pouvait pas parler de ce chèque aux caissiers et aux employés.
D'ailleurs à quoi bon, ils n'auraient pas pu prendre une résolution.
La situation était cruelle.
Si pénible que fût la démarche, il fallait aller demander à madame
Prétavoine d'attendre jusqu'au lendemain.
Elle y alla.
Mais madame Prétavoine ne voulut rien entendre.
--C'est un délai que vous me demandez; je n'en ai jamais accordé un
quand j'étais dans les affaires; pour moi, ce qui est dit une fois l'est
pour toujours.
--Mais, madame...
--Vous voulez voir le directeur de la banque pour obtenir de lui que la
plainte ne soit pas déposée; il n'est pas à Rome, parce que je n'ai pas
voulu qu'il y fût. Si à quatre heures je n'ai pas votre consentement,
c'est moi qui ferai déposer cette plainte; cela me regarde seule.
Madame de la Roche-Odon s'abaissa jusqu'à prier, jusqu'à supplier;
poliment madame Prétavoine lui répondit qu'elle était obligée de sortir
et qu'elle aurait l'honneur de l'attendre à trois heures.
Quand Michel apprit ce résultat, il entra dans une colère terrible.
--Voulez-vous que cette vieille sorcière dépose la plainte?
s'écria-t-il. Elle a raison, la vieille dévote, de tenir à ce qu'elle
a dit: en quoi ce mariage est-il effrayant? ne nous tire-t-il pas
d'embarras, au contraire, non-seulement dans le présent, mais encore
dans l'avenir, puisqu'il paraît que ce vieux gredin de comte ne veut
pas mourir; toi plus que moi encore; les enfants ne doivent-ils pas des
aliments à leurs parents?
Si brutales que fussent ces paroles, elles avaient cependant un fond de
vérité, et madame de la Roche-Odon en était arrivée à le reconnaître.
Oui, cela était vrai, ce mariage les tirait d'embarras, puisque, suivant
le mot de son fils, le comte ne voulait pas mourir.
Cependant elle ne se rendit pas, et jusqu'à deux heures elle resta
hésitante, voulant et ne voulant pas.
Mais à deux heures, ce fut Michel lui-même qui vint l'arracher à ses
angoisses.
--Vas-tu donc laisser déposer la plainte?
Elle fut presque heureuse de céder à cette violence.
Les formalités à remplir à la légation furent plus longues qu'elle
n'avait pensé, et ce fut à trois heures quarante-cinq minutes seulement
qu'elle arriva chez madame Prétavoine.
--J'allais partir pour déposer la plainte, dit celle-ci, qui, ayant vu
madame de la Roche-Odon arriver, s'était dépêchée de mettre son chapeau
et de revêtir son manteau.
Sans rien dire, madame de la Roche-Odon tendit le consentement et les
27,500 francs en billets de banque.
Madame Prétavoine prit le consentement, mais elle repoussa les billets:
--Non, dit-elle, telles ne sont pas nos conventions, j'ai parlé d'une
reconnaissance, et c'est une reconnaissance que je vous prie de
m'écrire, car si ce mariage se fait, comme je l'espère, elle sera
déchirée.
Madame de la Roche-Odon se mit au bureau que lui montra madame
Prétavoine et écrivit cette reconnaissance sous la dictée de celle-ci.
Cela fait, elle se leva et tendit la main à madame Prétavoine pour
recevoir en échange le terrible chèque.
Mais celle-ci ne donna pas le chèque qui lui était ainsi demandé.
--Ce chèque est ma garantie que vous ne reviendrez pas sur ce
consentement.
--Et moi, madame, où est ma garantie que vous ne déposerez pas cette
plainte?
--Dans mon intérêt. Comment voulez-vous que j'accuse de faux le
beau-frère de mon fils, le frère de ma bru; le jour du mariage, ce
chèque vous sera remis; il n'irait aux mains de la justice que si, par
votre fait, ce mariage venait à manquer. Mais cela ne sera pas, j'en
suis certaine; votre présence ici est la preuve que vous avez compris
qu'il doit avoir lieu. Dans quelques jours j'irai vous rendre votre
visite avec mon fils, qui, bien entendu, ignorera toujours comment
votre consentement a été obtenu; et aura pour vous les sentiments de
gratitude, de tendresse et de respect qu'un fils doit à une mère qui a
assuré son bonheur.