A cinq heures la négociation était terminée, et madame Prétavoine,
sortant de la banque de Rome, se dirigeait vers la maison de madame de
la Roche-Odon, ayant dans les profondeurs de la longue poche de sa robe,
le chèque fabriqué par le prince Michel.
Ce fut Emma qui lui ouvrit la porte:
--Madame la vicomtesse est sortie.
--J'attendrai son retour.
--Je ne sais quand elle rentrera.
--L'affaire est de telle importance que je ne puis la remettre à demain.
Ces quelques mots s'étaient échangés rapidement, mademoiselle Emma
parlant d'un ton sec et raide, madame Prétavoine répondant avec sa
douceur ordinaire.
Depuis la visite qu'Emma lui avait faite, madame Prétavoine n'était pas
venue chez madame de la Roche-Odon, et cette première entrevue était
significative.
Elle disait clairement quels étaient les sentiments de la femme de
chambre de la vicomtesse pour celle qu'elle accusait toujours, ou tout
au moins qu'elle soupçonnait d'avoir perdu sa maîtresse.
Mais présentement madame Prétavoine n'avait pas à prendre souci de cette
hostilité; l'arme qu'elle avait aux mains étant assez puissante pour
vaincre toutes les résistances.
Emma, il est vrai, pouvait avoir répété à sa maîtresse l'histoire
qu'elle lui avait contée, c'est-à-dire l'amour d'Aurélien pour
Bérengère, son projet de mariage et l'abandon de ce projet à la suite du
scandale causé par le départ de lord Harley; mais si ce récit avait
été fait, et si la vicomtesse s'étonnait qu'on vînt lui demander son
consentement au mariage de sa fille quelques jours après qu'on avait
annoncé très haut qu'on ne voulait plus de ce mariage, il n'y aurait
qu'à légitimer ce changement par quelque bonne explication, et cette
explication ne serait nullement impossible à trouver.
Et madame Prétavoine s'installa seule, mademoiselle Emma ne daignant pas
lui tenir compagnie, dans le petit salon, où, à son arrivée à Rome, on
l'avait fait entrer pour attendre madame la vicomtesse de la Roche-Odon.
Que les temps étaient changés!
Alors pour être reçue elle n'avait à présenter timidement, humblement,
qu'une lettre de recommandation d'un petit avoué de province.
Tandis que maintenant elle tenait dans sa poche un talisman qu'elle
n'avait qu'à montrer pour qu'on se prosternât à ses pieds.
Qui l'avait obtenu, ce talisman?
A cette pensée, un mouvement d'orgueil soulevait sa poitrine, et la
légitimité des moyens qu'elle employait lui paraissait d'autant plus
évidente, que le succès jusqu'alors avait récompensé ses efforts: Dieu
la protégeait et la guidait.
Mais si l'orgueil était dans son coeur, il ne se manifestait pas au
dehors dans son attitude ou dans ses paroles.
En pénétrant dans cette maison pour la première fois et en s'installant
dans ce salon, elle avait tiré de sa poche un petit livre de prières, et
discrètement, osant à peine s'asseoir sur le fauteuil qu'on lui avait
avancé, elle avait commencé à lire dans ce petit livre relié en chagrin
noir.
Pouvant se présenter maintenant en maîtresse, elle garda la même
attitude et de nouveau elle tira de sa poche le même petit livre;
seulement avant de commencer sa lecture, elle retira de dedans ce livre
un petit morceau de papier plié en quatre qui pouvait mettre le feu à
cette maison, et la faire sauter; puis cela fait elle se recueillit dans
sa pieuse lecture.
Ce fut à six heures seulement que madame de la Roche-Odon rentra.
Madame Prétavoine qui avait l'oreille fine, entendit qu'un colloque
s'engageait à mi-voix dans l'antichambre entre la vicomtesse et Emma,
mais toutes les paroles de ce colloque n'arrivèrent pas jusqu'à elle.
--Je vais la congédier, disait Emma.
--Non, il faut la recevoir, mais vous auriez bien dû m'éviter ce
supplice.
Madame de la Roche-Odon entra dans le petit salon le sourire sur les
lèvres.
--Que je suis heureuse de vous voir, chère madame.
Mais madame Prétavoine, qui avait pris sa figure du vendredi saint,
arrêta net l'épanouissement de ce sourire.
--Madame, je voudrais vous entretenir en particulier.
--Nous sommes seules.
D'un coup d'oeil madame Prétavoine montra les portes.
--Ce que j'ai à vous dire est d'une extrême gravité.
--Mais, madame...
--Il s'agit de l'honneur de monsieur votre fils.
Madame de la Roche-Odon laissa échapper un geste d'effroi.
--Voulez-vous prendre la peine d'entrer dans ma chambre.
Madame Prétavoine voulait bien entrer dans cette chambre, mais elle ne
consentit pas à passer la première.
--Je vous écoute, madame, dit sa vicomtesse, lorsque la porte fut
refermée.
--Vous savez, madame, que monsieur votre fils et le mien se sont liés
assez intimement; de cette intimité il est résulté différents prêts
d'argent faits par mon fils.
--Je ne m'occupe pas des affaires d'argent de mon fils, qui est
émancipé, dit la vicomtesse avec un certain dédain.
--Vous avez sans doute vos raisons pour agir ainsi; cependant je vous
demande la permission d'insister, et de vous dire que les emprunts
contractés ainsi par le prince Michel s'élèvent aujourd'hui à une somme
totale de 17,000 fr.
--Madame, c'est à mon fils de payer ses dettes; il va rentrer bientôt;
vous lui présenterez votre demande. En attendant, je vous serais
reconnaissante, si vous le voulez bien, de parler d'autre chose.
--C'est que cette dette est le point de départ de l'affaire grave qui
m'amène près de vous.
--Ce qui me paraît grave dans cette affaire, c'est le montant de cette
dette; ne trouvez-vous pas que c'est la facilité du prêteur qui a fait
l'exigence de l'emprunteur?
--Mon Dieu, madame, comment vouliez-vous que le prêteur refusât quelque
chose à l'emprunteur, alors qu'il trouvait en celui-ci un jeune homme
vers lequel il était attiré, non-seulement par une vive sympathie, mais
encore par un sentiment... plus puissant.
--Quel sentiment?
Madame Prétavoine, qui paraissait en proie à une vive émotion, ne disait
pas un mot qui ne fût préparé, qui ne fût pesé, et qui ne conduisît
l'entretien à un but qu'elle visait; cette question de la vicomtesse,
elle l'attendait donc.
Alors elle expliqua ces sentiments par l'amour que son fils avait conçu
pour mademoiselle Bérengère, amour profond, passionné, qui dominait sa
vie et qui lui avait fait voir dans le prince Michel le frère de celle
qu'il adorait.
La surprise avec laquelle la vicomtesse accueillit cette confession,
surprise qui par plus d'un point touchait au dédain et au mépris, montra
à madame Prétavoine que mademoiselle Emma n'avait pas parlé, et alors
elle se trouva plus libre pour continuer.
Elle put ainsi improviser une fin à sa confidence, appropriée aux
besoins du moment.
--Ce serait vous tromper que de vous dire que j'étais favorable à ce
mariage; bien des raisons, dans le détail desquelles il est inutile
d'entrer, m'y rendaient au contraire hostile, et c'était pour empêcher
mon fils de vous adresser sa demande que je l'avais accompagné à Rome.
--Ah! vraiment?
--Mon Dieu, madame, je vous parle avec une entière franchise, je suis
une femme d'argent, je ne trouvais pas que la fortune que mademoiselle
Bérengère recueillerait un jour fût en rapport avec celle dont mon
fils jouira. D'autre part je suis une femme chrétienne, profondément
chrétienne, et de ce côté j'avais aussi des motifs pour ne pas désirer
cette union. Enfin je fis tant, qu'aidée par la protection divine,
j'empêchai mon fils de vous entretenir de son amour et de vous demander
la main de mademoiselle votre fille. J'espérais avoir réussi et j'avais
vu mon fils partir pour Naples, persuadée qu'il avait renoncé à ce
projet de mariage, quand ce matin j'ai reçu de lui une lettre mise à la
poste à Rome avant son départ, et dans laquelle il me signifie qu'il ne
s'éloigne que pour me faire connaître plus librement ses intentions.
Tenez,--elle fouilla dans sa poche, puis tout à coup elle retira sa
main,--mais non, je ne puis pas vous la lire, j'ai tant pleuré que, si
je la lisais de nouveau, je serais incapable de garder ma raison. Enfin
il me dit que ce mariage est sa vie, et que s'il ne devient pas le mari
de mademoiselle Bérengère, il est décidé à aller en Chine se faire le
disciple et le serviteur des pieux missionnaires qui prêchent notre foi
dans ce pays où si souvent ils trouvent le martyre.
Elle se cacha le visage entre ses mains comme pour ne pas voir la croix
sur laquelle son fils serait crucifié un jour.
Puis après ce moment de faiblesse donné à la douleur maternelle, qui
malgré les efforts apparents qu'elle faisait pour se contenir, l'avait
domptée, elle reprit:
--Mais ce n'est pas pour nous entretenir de mon fils que je suis venue,
c'est pour vous parler du vôtre, car si grand que soit mon malheur il
est cependant au-dessous de celui qui vous frappe.
--Que voulez-vous dire, madame?
--Ce que je viens de vous expliquer n'avait qu'un but, vous faire
comprendre comment des affaires d'argent avaient pu s'établir entre nos
deux enfants; mon fils voyant dans le prince un frère, aurait partagé
avec lui sa fortune entière. Mon fils n'a pas été élevé comme moi à
l'école du travail et de l'économie, c'est la générosité même, sa main
est toujours ouverte pour ses amis, et il partagerait avec bonheur tout
ce qu'il possède entre ses parents; avec lui il n'y a qu'à demander.
--Mon fils... interrompit la vicomtesse, impatientée par tous ces
détails.
Mais madame Prétavoine ne parlait pas à la légère, chaque mot qui
tombait de ses lèvres était une semence qui devait produire un fruit; il
importait à son plan que la vicomtesse crût à la générosité d'Aurélien.
--Monsieur votre fils emprunta donc de l'argent au mien qui ne refusa
jamais, et c'est ainsi que fut créée cette dette de 17,500 francs. Mon
fils, je vous le répète, aurait partagé sa fortune avec celui qu'il
regardait comme un frère, et le prince comptait si bien sur lui que,
toutes les fois qu'il avait besoin d'argent, il venait en chercher. Les
choses étaient ainsi lorsque mon fils partit pour Naples comme je vous
l'ai expliqué tout à l'heure. La nuit dernière le prince perdit au jeu
une grosse somme et pour la payer il vint le matin s'adresser à mon
fils, qu'il ne trouva pas, bien entendu. Il monta néanmoins à son
appartement...
Ici madame Prétavoine s'arrêta étouffée par l'émotion; sa voix
tremblait.
--Eh bien! s'écria la vicomtesse.
--Ah! madame, laissez-moi demander à Dieu la force de continuer et le
moyen d'adoucir la violence du coup que je vais vous porter.
Et elle joignit les mains comme si elle s'adressait à Dieu.
--Parlez, mais parlez donc, madame!
--Arrivé dans l'appartement, le prince ne trouva pas mon fils, mais sur
le bureau de celui-ci il trouva, oublié, un carnet de chèques; mon fils
est, en effet, tellement confiant, qu'il laisse à découvert son
argent et les choses les plus précieuses. Le prince déchira un de ces
chèques...
--Madame!
--Déchira un de ces chèques, continua madame Prétavoine d'une voix
assurée, l'emporta, y inscrivit la somme de dix mille francs, et le
signa du nom d'Aurélien Prétavoine.
--C'est impossible.
--Non-seulement il fit cela, mais il présenta ce chèque à la banque de
Rome et toucha les dix mille francs.
--Non, non, mille fois non; c'est une infâme calomnie.
--Direz-vous non à ce carnet,--elle tira le cahier de sa poche--dont une
feuille, vous le voyez, a été enlevée avec la souche; direz-vous non au
caissier de la banque qui a payé les dix mille francs entre les mains du
prince; direz-vous non à ce chèque dont la signature est fausse?
Elle mit le chèque sous les yeux de la vicomtesse, mais en le tenant de
loin solidement à deux mains, de peur qu'on le lui enlevât.
La précaution était superflue, car madame de la Roche-Odon paraissait
atterrée et disposée plutôt à fermer les yeux qu'à les ouvrir, à laisser
tomber plutôt ses mains ballantes qu'à les étendre.
--Je dois vous dire, continua madame Prétavoine, comment ces faits
sont venus à ma connaissance, vous verrez alors qu'ils ne sont
malheureusement que trop vrais. Ayant gardé la chambre pendant toute la
matinée, malade de chagrin à la lettre de mon fils, je suis allée à
la Banque de Rome vers quatre heures, pour une affaire que j'avais à
traiter avec le directeur. En parlant celui-ci m'a appris qu'il avait
le matin payé un chèque de dix mille francs tiré par mon fils, c'était
assez pour me révéler un faux; mon fils ne tire pas des chèques de cette
importance sans que j'en sois informée. De plus, la date confirmait ma
certitude, puisque mon fils était à Naples, il ne pouvait pas dater un
chèque de Rome. On me montra la pièce. Je prouvai qu'elle était fausse.
Alors le directeur me dit qu'il allait déposer une plainte pour faire
arrêter celui qui avait touché ce chèque et qui l'avait fabriqué,--le
prince Michel Sobolewski. Comme vous, madame, mon premier mouvement fut
de m'écrier: c'est impossible! Je dus me rendre à l'évidence. Alors je
suppliai le directeur de ne pas déposer sa plainte. Je lui demandai de
me charger de cette affaire. J'eus le plus grand mal à le décider. Enfin
il me confia cette pièce. Avant de venir vous trouver, je rentrai chez
moi pour voir le carnet de chèques de mon fils. Je le trouvai sur son
bureau, avec cette feuille manquant. De plus, on me dit que le prince
était venu le matin et qu'il était monté chez mon fils. Voilà les faits.
Madame de la Roche-Odon resta sans parler, accablée, écrasée sous ce
coup, car ce n'était pas une mère pleine de confiance en son fils qui
venait de le recevoir, c'était au contraire une mère qui connaissait ce
fils, et mieux que personne savait de quoi il était capable.
Pour madame Prétavoine, elle n'avait plus rien à dire, au moins pour le
moment; elle n'avait qu'à voir venir sa victime.
Comme elles restaient ainsi en face l'une de l'autre sans se regarder,
un bruit de pas retentit dans le salon, et la porte de la chambre
s'ouvrit, brusquement poussée: c'était Michel qui rentrait et qui venait
débarrasser sa mère de cette «vieille sorcière» dont on lui avait
annoncé la présence, afin de dîner au plus vite.
Mais un coup d'oeil lui suffit pour voir que tout était découvert, et il
s'arrêta.
Madame Prétavoine avait baissé les yeux et les tenait attachés sur une
fleur du tapis; madame de la Roche-Odon, au contraire, les avait levés,
et elle regardait son fils, qui restait immobile, le front contracté,
les lèvres serrées, les paupières abaissées et mi-closes, regardant
en-dessous, avouant son crime par son attitude et l'expression de son
visage.
--Alors, cette chose horrible est donc vraie? s'écria la vicomtesse.
Il releva la tête, et, regardant sa mère en face, il haussa les épaules:
--Voilà de bien grands mots, dit-il, pour une chose en réalité toute
simple.
--Simple! s'écria madame de la Roche-Odon.
Madame Prétavoine ne dit rien, mais elle joignit les mains et leva les
yeux au ciel.
--Je comptais sur Prétavoine, continua Michel, je ne l'ai pas trouvé,
son carnet de chèques était sur son bureau, j'en ai pris un, je l'ai
rempli et j'ai touché la somme dont j'avais besoin: voilà tout.
--Et tu en conviens ainsi!
--Parbleu! il n'y a pas à nier.
--Une plainte va être déposée.
--Prétavoine ne fera pas une pareille bêtise; j'allais d'ailleurs lui
écrire pour le prévenir.
--Ce n'est pas mon fils qui doit déposer cette plainte, dit madame
Prétavoine intervenant, c'est la banque de Rome, car c'est elle qui a
été...
Elle s'arrêta.
--Volée, acheva la vicomtesse.
--Encore les grands mots; il n'y a vol que quand il y a préjudice, et
Prétavoine sera remboursé.
--Et le faux, qui l'effacera? demanda madame de la Roche-Odon, pâle et
frémissante; toi, toi, tu as pu faire un faux!
De nouveau Michel haussa les épaules, mais cette fois avec colère; puis
il fit quelques pas à travers la chambre, et, venant se camper devant sa
mère, les bras croisés, la tête haute:
--Il ne faudrait pas cependant, s'écria-t-il, m'obliger à dire ce que je
ne veux pas dire: j'avais besoin de cette somme.
--Il ne fallait pas jouer.
--Il me fallait au contraire jouer, et, ayant perdu, il me fallait
payer, ceci devrait être compris et non demandé.
Il lança ces quelques paroles à la face de sa mère; puis, continuant
avec une violence qui à chaque mot allait croissant:
--Si j'avais eu mon patrimoine, j'aurais pris dessus l'argent nécessaire
pour soutenir cette lutte. Mais qu'est-il devenu? A qui la faute si j'ai
fait arme de tout? Donc, pas de reproches.
--Des reproches!
--Pas d'accusation; chacun a ses vices, et ce n'est que justice d'être
indulgent les uns pour les autres.
Madame de la Roche-Odon s'était affaissée dans son fauteuil, car chacune
de ces paroles l'avait atteinte en plein corps.
Dans leur forme vague elles étaient pour elle d'une terrible précision,
et il n'était rien de ce qu'il avait voulu dire, qu'elle n'eut compris.
Ce justicier c'était son fils, son fils faussaire, rejetant sur elle une
part de son crime.
--Pourquoi ai-je joué?
--Pour qui?
--Pourquoi n'ai-je pas payé?
Les réponses à ces horribles questions elle les trouvait en elle.
Elle leva ses deux mains pour cacher son visage, mais dans ce moment ses
yeux rencontrèrent le visage extatique de madame Prétavoine.
Elle avait oublié qu'ils n'étaient pas seuls; il fallait s'observer
devant elle et contre elle se défendre.
Dans sa vie agitée madame de la Roche-Odon s'était trouvée plus d'une
fois au milieu de situations difficiles et douloureuses, jamais plus
horribles cependant, jamais plus cruelles que celle au milieu de
laquelle elle venait d'être précipitée par la main de son fils;
ce n'était pas seulement le présent, c'était encore le passé qui
accablaient, qui écrasaient la femme et la mère.
Sans répondre à son fils, elle se tourna vers madame Prétavoine:
--Madame, vous aviez un but en venant me dénoncer ce... faux?
--Empêcher le prince de passer en cour d'assises.
--Madame! s'écria Michel menaçant.
Mais on n'intimidait pas madame Prétavoine; sans se troubler, elle
répondit:
--C'est la cour d'assises qui juge les faussaires, et c'est l'intention
des directeurs de la banque de Rome de déposer leur plainte pour que
vous soyez poursuivi.
Sans en avoir l'air elle appuyait sur les mots terribles.
--Et comment comprenez-vous qu'on puisse empêcher ce procès, madame?
demanda la vicomtesse; pour cela je suis prête à tout; ce qu'on
demandera je le donnerai, ce qu'on exigera je le ferai.
--Il n'y a qu'à payer, dit Michel.
--Vous croyez? demanda madame Prétavoine.
--Parbleu!
--Le faux est-il effacé par la réparation du préjudice causé?
--C'est la plainte qui constatera... ce que vous appelez un faux et ce
qui est tout simplement un emprunt.
--Et qui empêchera le dépôt de cette plainte?
Michel ne répondit pas.
--Eh bien, continua madame Prétavoine, vous voyez que les choses ne sont
pas aussi simples que vous dites; aussi, comme vous ne paraissez pas
vouloir comprendre leur gravité, je vous demande de me laisser traiter
cette question avec madame votre mère, qui, elle, en sent toute la
gravité.
--Oh! comme vous voudrez, dit Michel en se dirigeant vers la porte.
Mais d'un geste, madame Prétavoine l'arrêta.
--Je ne sais quelles sont vos vraies intentions, dit-elle, seulement je
vous préviens qu'au cas où vous voudriez quitter Rome, ce serait une
grosse imprudence qui vous exposerait à y être ramené malgré vous.