Comme tous les joueurs, Michel s'était trouvé entraîné malgré lui.
Après avoir perdu son gain et les mille francs prêtés par Aurélien, il
avait voulu s'arrêter.
Un mot de son adversaire l'avait retenu sur sa chaise.
--Comment, vous ne jouez plus?
--Je suis décavé.
--Je jouerai avec vous sur parole tant que vous voudrez.
Dans son apparente courtoisie le mot était un défi et une insolence; au
moins Michel l'avait compris ainsi.
--Alors continuons, avait-il dit, les dents serrées et les lèvres pâlies
par la rage.
Ils avaient continué, et Michel avait d'autant plus perdu qu'il voulait
plus ardemment gagner, car au jeu le succès est à celui des adversaires
qui domine les autres par le sang-froid, la raison et le calcul.
Michel, hors de lui, pouvait avoir quelques coups heureux, mais
finalement il devait être battu.
Il le fut, et il sortit du club, devant neuf mille francs au baron
Kanitz.
Comment les payer le lendemain?
Il n'avait qu'une ressource, celle qu'il trouverait près de cet imbécile
de Prétavoine.
Était-il idiot ce grand dadais de Normand! Et l'on disait que les
Normands étaient rusés! Quelle blague! où était-elle la ruse de
celui-là, où était sa finesse?
Et Michel s'alla coucher assez tranquille quant à son échéance, exaspéré
seulement d'avoir perdu, et contre cette brute de Kanitz encore.
Car, devant lui, tous ceux qu'il fréquentait, amis ou simples
connaissances, étaient des imbéciles ou des idiots, des individus d'une
espèce inférieure à la sienne, pour lesquels il professait le plus
profond mépris.
Cependant, malgré cette tranquillité relative, il s'éveilla de bonne
heure, car il faudrait peut-être un certain temps à cet imbécile de
Prétavoine pour qu'il trouvât ses neuf mille francs.
La somme était grosse pour un crétin de bourgeois; il pousserait des
holà, des hélas, et dans ces conditions il était sage de prendre ses
précautions à l'avance.
Quelle tête il allait faire quand, au lieu de recevoir les méchants
mille francs sur lesquels il comptait, il serait obligé d'en prêter à
nouveau neuf mille.
Heureusement il était riche, très-riche même, disait-on; au moins sa
mère l'était; quel malheur qu'il ne fût pas titré, car on pourrait alors
en faire un mari pour Bérengère; il était assez bête pour être un bon
mari, surtout un excellent beau-frère, et le titre disposerait ce vieux
gâteux de comte de la Roche-Odon à lâcher une bonne dot; mais ce titre
il ne le possédait pas. Madame Prétavoine! On ne s'appelle pas madame
Prétavoine; c'est honteux! pour lui il ne pourrait se résigner à dire:
«Je vous présente M. Aurélien Prétavoine, mon beau-frère», ah! non, par
exemple.
Et cependant il avait du bon le Prétavoine, et dans les circonstances
présentes, il était politique d'être aimable avec lui.
Où trouver ces neuf mille francs s'il ne les donnait pas? Nulle part.
Les demander à cette rosse d'Emma était inutile: elle ne se laisserait
toucher par aucune raison, et puisque sa mère était assez bête pour se
laisser mener par cette voleuse, il n'y avait rien à espérer de ce côté.
Si le Prétavoine ne lâchait pas les neuf mille francs, il serait
impossible de payer cette brute de Kanitz.
Et alors?
Alors c'était l'expulsion du club; c'était la honte; c'était l'aveu que
les soupçons de toutes ces canailles d'Italiens étaient fondés.
Et pendant un grand quart d'heure, M. le prince Michel Sobolewski, qui
avait été élevé dans l'intimité des cochers et des palefreniers de sa
mère, égrena tout son chapelet de jurons.
Puis il se calma, en se disant qu'il était impossible que la vanité de
cet imbécile de Prétavoine ne fût pas glorieuse de lui prêter ces neuf
mille francs.
Et ce fut sur cette idée consolante qu'il quitta la via Gregoriana.
Grande fut sa surprise quand la portière des demoiselles Bonnefoy
l'arrêta au passage pour lui dire que M. Aurélien Prétavoine était
sorti.
--Comment! sorti le Prétavoine, au lieu de m'attendre, quand je lui ai
donné rendez-vous! qu'est-ce que cela signifie?
La portière, se conformant à la consigne qu'elle avait reçue, ajouta que
M. Aurélien Prétavoine avait laissé dans sa chambre une lettre pour le
prince Sobolewski, au cas où celui-ci viendrait pour le voir.
--Pourquoi ne vous l'a-t-il pas donnée?
--Cela, je n'en sais rien.
--Quand doit-il revenir?
--Je ne sais pas; la lettre le dit sans doute, et c'est peut-être pour
que M. le prince puisse attendre que cette lettre est dans la chambre de
M. Prétavoine.
C'était là une raison, et jusqu'à un certain point rassurante.
--Il va rentrer, se dit Michel en montant l'escalier, et j'aurai tout
simplement l'ennui de l'attendre; c'est égal, il ne se gêne pas avec
moi cet imbécile-là; il a besoin d'être remis à sa place; demain je lui
réglerai son affaire.
Et pour commencer ce règlement, Michel se promit de lui demander dix
mille francs au lieu de neuf mille; neuf mille francs, cela ne faisait
pas un compte; et ce n'était pas trop que mille francs pour payer son
attente.
En entrant dans la chambre d'Aurélien et dès la porte, il aperçut la
lettre telle qu'elle avait été disposée par madame Prétavoine; et pour
la prendre il fut obligé de déranger le cahier de chèques.
Que pouvait bien lui dire cet imbécile-là pour s'excuser: quelque messe,
quelque cérémonie religieuse sans doute.
Et tout en décachetant la lettre, il haussait les épaules par un geste
de pitié.
Mais à la première ligne qu'il lut, il devint singulièrement attentif et
ne haussa plus les épaules.
«Mon cher prince,
«Forcé de partir pour Naples, à l'improviste, je ne puis vous faire
prévenir de ne pas vous déranger demain. Et comme je ne sais où vous
envoyer ce mot (passerez-vous la nuit via Gregoriana ou au Corso), je
prends le parti de le laisser ici pour vous prier d'agréer mes excuses.»
--Stupide bête! s'écria le prince, je m'en fiche bien de tes excuses.
Mais sans se laisser emporter par la colère, il continua sa lecture.
«Quand je serai de retour, j'aurai le plaisir d'aller vous faire ma
visite et nous réglerons alors l'affaire pour laquelle je suis désolé
que vous ayez pris la peine de vous déranger aujourd'hui; et si par
malheur vous n'avez pas été sage, eh bien! nous attendrons.
«Encore une fois pardonnez-moi et, avec mes regrets, agréez l'assurance
de mes sentiments dévoués.
«Aurélien PRÉTAVOINE.»
Michel resta un moment abasourdi.
Parti pour Naples!
Et instinctivement il chercha au bas de la lettre l'adresse «de cet
imbécile.»
Mais il ne la trouva pas.
D'ailleurs qu'en eût-il fait?
Il faut huit ou dix heures, selon les trains, de Rome à Naples: dix
heures pour aller, dix heures pour revenir, cela faisait déjà vingt
heures en admettant que le Prétavoine se trouverait en descendant de
chemin de fer; or, c'était ce jour même qu'il devait payer ces neuf
mille francs «à cette brute de Kanitz».
Maintenant où les trouver, ces neuf mille francs?
Il fallait qu'il les trouvât, qu'il se les procurât n'importe comment,
n'importe à quel prix.
Il était resté devant le bureau d'Aurélien, tenant sa lettre dans sa
main; ses yeux tombèrent sur ce bureau et virent le cahier de chèques
grand ouvert.
Si cet imbécile avait été là, comme il devait y être, il n'aurait eu
qu'à remplir un de ces chèques et les neuf mille francs étaient trouvés;
Kanitz était payé, quel triomphe!
Tandis que, parce que cette triple brute avait eu la fantaisie d'aller
se promener à Naples, ce serait une chute honteuse qui se produirait au
lieu de ce triomphe.
Évidemment si ce bon garçon était là, il ne refuserait pas de mettre sa
signature au bas d'un de ces petits morceaux de papier.
Car enfin si c'était un imbécile, c'était aussi un bon garçon;
assurément il avait des qualités.
Que fallait-il pour que ce petit morceau de papier devint le salut?
trois mots: «neuf mille francs» et une signature.
Il étendit la main vers le cahier de chèques.
Mais comme il allait le prendre, un craquement ébranla la muraille.
Michel fit un bond en arrière et regarda autour de lui avec épouvante.
Il ne vit rien.
Personne n'était entré dans la chambre, la porte qu'il avait refermée
lui-même était restée close.
D'ailleurs ce n'était pas de ce côté qu'avait éclaté ce craquement, mais
du côté opposé à la porte d'entrée; au moins il l'avait cru.
Mais il avait dû se tromper, car après avoir écouté en retenant sa
respiration et les battements de son coeur, il n'avait plus rien
entendu; la porte qui ouvrait dans cette muraille était close aussi.
Pour plus de sûreté, il tourna le bouton: elle était fermée en dehors, à
clef ou à verrou.
C'était le bois qui avait produit ce craquement.
Et alors il haussa les épaules.
--Suis-je bête! dit-il à mi-voix.
Et, revenant au bureau d'un pas assuré, il déchira un des feuillets du
cahier, enlevant la souche avec le chèque.
Puis l'ayant plié en quatre, il le mit dans sa poche et sortit.
Cependant, s'il s'était retourné, et si au lieu de promener son regard
autour de lui à la hauteur d'un homme, comme il l'avait fait lorsqu'il
avait cherché d'où pouvait venir le bruit qui l'avait surpris et
épouvanté, il l'avait levé vers le plafond, il aurait vu à travers le
carreau de l'imposte qui terminait la porte dont il avait tourné le
bouton, deux yeux ardents qui suivaient tous ses mouvements,--les yeux
de madame Prétavoine.