Aurélien avait trouvé un moyen sûr d'être exactement informé des pertes
comme des gains du prince Michel.
Avec deux membres du club de la Chasse, il avait parié que le prince
ne changerait rien à ses habitudes et qu'il continuerait de jouer
maintenant comme il avait toujours joué depuis son installation à Rome.
Dans ces conditions, il pouvait interroger tous ceux qui savaient ce qui
se passait au club,--il s'agissait de son pari.
Et, de plus, il prenait ostensiblement la défense de madame de la
Roche-Odon et de Michel, ce qui était une utile précaution en vue de
l'avenir.--N'ayant jamais cru aux infamies qu'on répétait, il était
assez naturel qu'il n'eût pas de répugnance à devenir le gendre de la
vicomtesse.
Ainsi que madame Prétavoine l'avait prévu et annoncé, Michel retourna au
jeu, et comme il n'avait pas pu trouver d'argent auprès d'Emma, ce fut à
Aurélien que de nouveau il s'adressa.
Seulement, comme il commençait à être assez embarrassé pour faire ses
emprunts, il adopta une nouvelle formule.
--Prêtez donc moi mille francs jusqu'à demain, dit-il à Aurélien, j'en
ai besoin pour vingt-quatre heures seulement; je vous promets de vous
les reporter chez vous demain dans la matinée, avant onze heures.
A une pareille demande, il était difficile de répondre par un refus;
Aurélien avait donc lâché les mille francs, et Michel s'était empressé
d'aller les risquer sur le tapis vert du club de la Chasse.
Tout d'abord il avait commencé par gagner, et à six heures du soir
Aurélien, passant dans le Corso pour rentrer chez les demoiselles
Bonnefoy dîner avec sa mère, avait appris que son ami venait de faire
une rafle de trois mille francs sur le baron Kanitz, un jeune Autrichien
contre lequel il jouait le plus souvent.
Aurélien avait tout de suite porté cette nouvelle à sa mère, mais
celle-ci ne s'en était pas tourmentée.
--Nous n'avons qu'à attendre, avait-elle répondu.
D'ailleurs elle n'était pas en disposition de s'inquiéter ou de se
désoler: elle venait de recevoir une dépêche lui annonçant que l'abbé
Guillemittes était nommé à l'évêché de Condé, et que le premier acte du
nouvel évêque serait d'organiser un pèlerinage à Rome.
--Le Dieu tout-puissant est avec nous, avait-elle dit en terminant son
récit, et si le Saint-Esprit nous protége en France, il est impossible
que la sainte Vierge nous abandonne à Rome.
La sainte Vierge ne les avait pas abandonnés: dans la soirée Aurélien
avait rencontré un des deux amis contre lesquels il avait parié, et
celui-ci lui avait raconté que le prince Michel Sobolewski venait de
perdre neuf mille francs sur parole; lesquels neuf mille francs, il
devait payer le lendemain au baron Kanitz.
--Vous voyez bien qu'il joue, dit Aurélien.
--Je vois bien qu'il a joué, mais je ne vois pas qu'il ait payé.
--Vous le verrez demain.
--J'en doute.
Aurélien s'était empressé de rentrer pour prévenir sa mère.
Aux premiers mots, madame Prétavoine l'avait abandonné et s'était
précipitée dans les escaliers comme si le feu était à la maison.
--Si on vient demander mon fils, dit-elle à la femme qui remplissait les
fonctions de portier, vous répondrez qu'il n'est pas rentré.
Et cette précaution prise, elle était remontée près d'Aurélien.
--Dieu est avec nous, dit-elle, le prince ne nous échappera pas; il doit
venir vous rendre demain les mille francs que vous lui avez prêtés,
n'est-ce pas?
--Il m'a promis de venir demain matin avant onze heures.
--Il viendra certainement et, je crois, avant onze heures; seulement
ce ne sera pas pour vous rendre vos mille francs, ce sera pour vous en
emprunter neuf mille; les choses tournent mieux que nous ne pouvions
raisonnablement l'espérer; ce qui vous prouve bien que la Providence
vous protège. Bien entendu vous ne serez pas ici.
--Où voulez-vous que j'aille?
--A Naples, et vous allez partir tout de suite.
--Il n'y a plus de train.
--Peu importe; vous quittez cette maison immédiatement, vous allez
coucher dans un hôtel auprès de la gare et demain matin vous prenez le
premier train; pendant que vous vous promènerez dans Naples j'agirai
ici; quand vous reviendrez nous aurons le consentement de madame de la
Roche-Odon.
--Je vous admire.
--Ce qu'il faut, c'est m'obéir sans retard; pendant que je vais vous
préparer un sac de nuit, mettez-vous à cette table et écrivez au prince.
--Que voulez-vous que j'écrive?
--Quelques lignes pour lui dire que vous partez ce soir pour Naples,
d'où vous ne reviendrez que dans cinq ou six jours, et qu'en conséquence
vous le priez de retarder jusque-là le remboursement qu'il devait vous
faire demain.
Pendant qu'Aurélien écrivait cette lettre, madame Prétavoine entassait
dans un sac le linge et les objets de toilette qui pouvaient être
nécessaires à son fils pour ce court voyage.
Comme Aurélien, ayant achevé sa lettre, allait se lever de devant le
bureau sur lequel il l'avait écrite, sa mère s'approcha de lui.
--A propos, dit-elle, donnez-moi votre cahier de chèques.
Il la regarda avec surprise, car, bien qu'il n'eût jamais fait
d'affaires de banque, il connaissait assez ces sortes d'affaires pour
savoir qu'un cahier de chèques ne peut servir qu'à la personne à
laquelle il appartient, puisque c'est cette personne seule qui doit
remplir le chèque et le signer.
--J'en ai besoin, dit-elle.
Il ouvrit les lèvres pour prononcer le mot «pourquoi?» mais il les
referma sans avoir dit ce mot.
Il baissa même les yeux sous le regard de sa mère, et ouvrant les
tiroirs de son bureau, il lui donna le cahier qu'elle demandait. Sans
deviner ce qu'elle en voulait faire, il sentait vaguement qu'il valait
mieux ne pas la questionner à ce sujet.
--Que devons-nous faire de cette lettre? demanda-t-il.
--Je me charge de faire tout ce qui sera nécessaire, dit-elle sans
répondre directement à la demande de son fils.
Le sac fut bientôt terminé, et Aurélien ayant revêtu un costume de
voyage se trouva prêt à partir.
--A Naples, vous descendrez à l'hôtel de Rome, dit-elle, et vous voudrez
bien y revenir plusieurs fois par jour, car il est possible que j'aie
besoin de vous télégraphier et qu'il faille que votre réponse ne soit
pas retardée.
Ils n'avaient plus qu'à descendre, mais madame Prétavoine n'avait pas
encore pris toutes ses précautions.
--Comme nous pourrions rencontrer le prince en descendant, dit-elle...
--Cela n'est guère probable.
--Enfin cela est possible; pour éviter cette rencontre qui ruinerait
toutes mes combinaisons, je vais envoyer chercher une voiture, elle
stationnera à la porte, vous vous jetterez dedans, et vous vous ferez
conduire à la gare; puis de la gare vous vous ferez ramener à l'hôtel le
plus proche.
Bientôt la voiture fut devant la porte, et pour conjurer tout danger,
madame Prétavoine se mit elle-même en faction sur le trottoir, regardant
à droite et à gauche à la lueur des deux lampes carcel brûlant devant la
madone, si elle n'apercevait point Michel.
Alors elle appela Aurélien qui était resté dans le vestibule, et l'ayant
installé vivement dans la voiture, elle l'embrassa rapidement.
--Remerciez le bon Dieu, dit-elle.
Puis la voiture se mit en route du côté de la place Barberini, et madame
Prétavoine referma elle-même la porte d'entrée.
Mais avant de remonter chez elle, elle appela la portière.
--Il est possible que le prince Sobolewski vienne demain matin pour voir
mon fils, dit-elle; vous lui répondrez que M. Aurélien est sorti et
qu'il a laissé une lettre pour lui.
La portière tendit la main, mais madame Prétavoine ne lui donna pas la
lettre dont elle parlait.
--Vous prierez le prince de monter dans la chambre de mon fils, et vous
lui direz qu'il trouvera cette lettre sur son bureau.
Et comme la portière la regardait surprise de cette façon de procéder:
--Comme le prince aura probablement à répondre à mon fils, il trouvera
là ce qui lui sera nécessaire pour écrire, et cela sera plus commode.
Puis, sans en dire davantage, elle monta à son appartement.
Mais elle ne se coucha point.
Étant entrée dans la chambre de son fils, elle mit en belle place sur le
bureau, de façon à frapper la vue, la lettre qu'Aurélien avait écrite au
prince, puis à côté elle plaça le cahier de chèques tout ouvert, comme
si Aurélien avant de partir l'avait oublié là.
Cela fait, elle disposa une lumière sur le bureau, et allant à la porte,
elle joua le jeu d'une personne qui entre et qui cherche quelque chose.
Elle fut satisfaite de ses dispositions: la lettre tirait bien l'oeil et
il était impossible de la prendre sans remarquer le cahier de chèques.
Alors seulement elle se coucha, après avoir fait une longue prière,
pour remercier le bon Dieu des grâces qu'il lui accordait: l'abbé
Guillemittes, évêque de Condé, Michel endetté de neuf mille francs, la
journée avait été heureuse, Bérengère épouserait Aurélien et serait
comtesse Prétavoine.
Le lendemain matin, au jour naissant, elle se leva, et allant trouver la
chère soeur Sainte-Julienne, elle la chargea de commencer pour elle des
neuvaines dans cinq ou six églises aux quatre coins de Rome, de telle
sorte que la chère soeur, qui devait faire toutes ces courses à pieds,
ne pouvait être de retour qu'après midi.
Pour elle, se trouvant souffrante, elle ne quittait pas sa chambre, et
comme elle ne voulait pas être dérangée, elle priait la portière de dire
aux personnes qui pourraient la demander, qu'elle était sortie.
Et quand la soeur Sainte-Julienne fut partie, elle ferma toutes ses
portes en dedans, celle qui ouvrait sur le vestibule, et celle qui
communiquait avec l'appartement d'Aurélien.
Puis contre cette porte qui, à sa partie supérieure était terminée par
une imposte vitrée, elle plaça sa malle, et sur cette malle elle déposa
une boîte assez haute qu'elle recouvrit d'un tapis.