XXX

Elle arriva au bas du sentier au moment où le garde y arrivait lui-même

en sens contraire pour le monter.

En l'apercevant il s'arrêta.

--Eh bien, Cornu, que se passe-t-il donc? demanda-t-elle.

--Je cherchais mademoiselle.

--Parce que?

--Oh! bien sûr que ce n'est pas moi qui ai eu cette idée, c'est miss

Armagh qui a mis tout le monde en mouvement pour chercher mademoiselle,

les autres et moi; alors j'ai fait ce qu'on me disait.

--C'est bien, rentrez au château, dites que je ne suis pas perdue et que

je viens derrière vous.

Elle avait besoin d'être seule.

Parler en ce moment était une sorte de profanation pour elle; elle avait

besoin d'écouter les échos des paroles enchanteresses qu'elle venait

d'entendre, de se recueillir, d'entendre encore, de voir encore par le

souvenir celui qu'elle aimait.

En venant à ce rendez-vous elle avait été sensible au murmure des arbres

et aux beautés de la forêt, mais en retournant au château, elle ne fut

sensible qu'à ce qui se passait en elle, elle ne vit que Richard resté

dans ses yeux, elle n'entendit que la musique de sa voix résonnant dans

son coeur.

Ah! comme ce qui n'était pas son amour, comme ce qui n'était pas lui,

comme ce qui n'était pas elle, était insignifiant ou misérable en ce

moment.

Lorsqu'elle approcha du château elle aperçut miss Armagh qui accourait

au-devant d'elle.

--Eh bien! s'écria celle-ci de loin.

Bérengère la laissa venir jusqu'à elle, et alors d'une voix hautaine:

--Eh bien! dit-elle.

--Vous étiez sortie.

--Sans doute.

--Sans rien dire.

--Aviez-vous peur que je fusse perdue?

Ce n'était pas sur ce ton que Bérengère répondait ordinairement à son

institutrice, aussi miss Armagh resta-t-elle un moment interloquée.

Mais elle se remit bien vite; n'avait-elle pas le droit de son côté?

Alors, le prenant de haut, elle s'adressa à cette petite fille révoltée,

en héritière (sans héritage, hélas!) des rois d'Irlande.

Malheureusement cette petite fille était aussi une héritière, et si son

institutrice descendait des rois d'Irlande, elle descendait, elle, d'un

sang qui avait fait des rois: Rollon, Robert Guiscard et Guillaume le

Conquérant.

Miss Armagh l'ayant pris de haut, Bérengère le prit de plus haut encore.

Elle n'était plus une petite fille.

Stupéfaite de cette résistance, miss Armagh jugea prudent de ne pas

continuer une lutte ainsi engagée.

--Nous nous expliquerons ce soir avec M. le comte, dit-elle.

--Parfaitement; je regrette que vous fassiez cette peine à grand-papa,

mais comme je n'ai rien à lui cacher, j'accepte cette explication. A ce

soir.

Et, la tête haute, le regard assuré, elle monta à son appartement où

elle s'enferma, pour être libre de penser à Richard.

Que lui importait miss Armagh!

Elle ne descendit que lorsque la cloche eut sonné le dîner.

A la façon dont son grand-père la regarda lorsqu'elle entra dans la

salle à manger, elle comprit que miss Armagh avait fait son rapport.

Cependant le comte ne lui adressa pas la moindre observation, mais il

parut préoccupé, et bien que, par suite de son abstinence habituelle, il

eût généralement bon appétit, il mangea ce soir-là moins encore que de

coutume.

Le dîner fut long, car miss Armagh ne desserra les lèvres que pour

manger et boire, le comte ne prononça que quelques mots, et Bérengère

resta perdue dans son rêve.

Ce fut seulement lorsqu'on s'installa dans le salon, que M. de la

Roche-Odon interpella Bérengère.

--Miss Armagh m'a rapporté... dit-il.

--Que j'avais été peu convenable avec elle, interrompit Bérengère.

--Mademoiselle! s'écria l'institutrice.

--C'est parce que je parle de moi que je me sers de cette expression

adoucie, vous auriez pu en employer une plus sévère, cela n'eût été que

justice.

Cela dit en s'adressant à miss Armagh, elle se tourna vers son

grand-père.

--Oui, grand-papa, les plaintes de miss Armagh sont pleinement fondées,

et je suis d'autant plus satisfaite qu'elle ait cru devoir t'en faire

part, que cela me permet de lui en témoigner tous mes regrets devant

toi.

Alors, quittant son siége et allant se placer devant son institutrice:

--Croyez bien, chère miss Armagh, que je n'oublierai jamais ce que vous

avez été pour moi depuis mon enfance, votre bonté, votre indulgence,

votre sollicitude; j'ai eu le tort, le grand tort, tantôt, de répondre à

vos observations...

--Mon enfant... voulut interrompre miss Armagh.

Mais Bérengère ne la laissa pas parler, elle poursuivit vivement:

--Vous m'avez fait une observation parfaitement juste, et au lieu d'y

répondre comme je le devais, je me suis fâchée; acceptez, je vous prie,

mes excuses et donnez-moi la main.

Miss Armagh se leva, ouvrit les bras dans son premier mouvement de

trouble, pour embrasser son élève, puis ramenée aux convenances par la

réflexion, elle lui tendit la main.

Mais si puissant que fût chez elle ce sentiment des convenances, il

ne le fut pas encore assez cependant; si elle avait pu se retenir

d'embrasser Bérengère, elle ne put pas empêcher ses larmes de couler et

de tomber en deux grosses gouttes sur les mains de son élève...

Pour sauver la situation, et en même temps sa dignité, elle voulut

prononcer quelques paroles appropriées à la circonstance.

Mais aux premiers mots son émotion l'entraîna beaucoup plus loin qu'elle

n'aurait voulu aller, et plus elle se débattit, plus elle s'enfonça.

--Oh! mon enfant, ma chère enfant, combien je suis heureuse de vous

entendre reconnaître ainsi un moment d'erreur; rien n'est plus beau,

assurément rien n'est plus beau; mais que penseriez-vous de moi si

j'acceptais vos excuses sans vous adresser les miennes? Car enfin, moi

aussi j'ai eu tort à votre égard, grand tort; je n'aurais pas dû vous

présenter une observation sur ce ton; vous n'êtes plus une enfant; je

me suis oubliée; il était donc légitime que vous fussiez blessée;

pardonnez-moi.

Et au bout de cette période entrecoupée, elle se retourna vers M. de la

Roche-Odon:

--Quelle chère enfant! s'écria-t-elle, ah! quelle noble enfant!

M. de la Roche-Odon avait commencé par être ému des excuses de

Bérengère, mais celles de miss Armagh le touchèrent beaucoup moins, et

il avait même fini, bien qu'il fût l'homme le moins moqueur du monde,

par être pris d'une irrésistible envie de rire, tant étaient drolatiques

les mines que faisait cette pauvre miss Armagh.

Pour ne pas céder à ce rire, il s'adressa à Bérengère:

--Alors tu as été te promener dans la forêt? dit-il.

--Oui, grand-papa.

--Et où as-tu été?

--Aux ruines du temple.

--Idée bizarre.

Et longuement il la regarda.

Elle se sentit rougir, et pour cacher sa confusion elle détourna la

tête.

--C'est auprès des ruines que Cornu t'a retrouvée?

--Non, j'ai entendu Cornu appeler; j'ai pensé qu'il me cherchait

peut-être et je suis descendue.

--Alors tu l'as empêché de monter?

--Il n'avait pas besoin de monter, puisque je descendais.

--C'est précisément ce que je dis, il n'a pas monté aux ruines.

Il se fit un silence.

Mais M. de la Roche-Odon ne cessa pas de tenir ses yeux attachés sur

Bérengère, qui ne savait quelle contenance prendre.

Enfin il reprit:

--Et c'est pour cette promenade aux ruines du temple, que tu n'as pas

voulu venir avec moi?

Elle ne répondit pas.

--Car enfin tu as refusé de m'accompagner, insista le comte.

Elle baissa la tête.

--Tu comprends donc que dans de pareilles circonstances, l'insistance de

cette excellente miss Armagh et ses observations étaient parfaitement

fondées.

--Je l'ai reconnu.

--C'est vrai, et comme miss Armagh je suis satisfait de voir que tu

n'as pas persisté dans ta faute, mais, enfin, malgré tout, tu n'as pas

répondu aux questions que miss Armagh, surprise par cette promenade, a

dû te poser, et que je te pose maintenant à mon tour.

Après un moment d'hésitation, Bérengère fit un signe furtif à son

grand-père, pour lui montrer l'institutrice.

Mais soit que le comte n'eût pas compris ce signe, soit qu'il n'eût pas

voulu le comprendre, il insista:

--Et alors? demanda-t-il.

--Mais je suis prête à te répondre, dit-elle avec résolution, en

soulignant le _te_.

Elle avait relevé la tête et, bien qu'elle eût le visage empourpré, elle

regardait son grand-père en face.

--Eh bien! réponds, mon enfant.

De nouveau elle se leva et, s'approchant de miss Armagh, comme elle

l'avait fait quelques instants auparavant:

--Lorsque je vous ai assuré tout à l'heure de ma tendresse et de ma

reconnaissance, vous n'avez pas douté de moi, n'est-ce pas? dit-elle.

--Assurément non, mon enfant.

--Vous savez donc que j'ai pleine confiance en vous; vous savez aussi

combien je vous aime...

--Mais...

--Mais si grande que soit cette estime, si vive que soit cette amitié,

elles ne peuvent pas faire cependant que vous remplaciez grand-papa dans

mon coeur; il y a certaines choses qu'on dit à son père et qu'on ne dit

pas à d'autres.

--Bérengère! s'écria le comte.

Tout d'abord miss Armagh fut suffoquée par ces paroles, qui disaient si

clairement qu'on ne voulait pas s'expliquer devant elle; sa fierté et sa

dignité furent blessées de ce manque de confiance; mais c'était au fond

du coeur une brave et excellente femme.

--Parlez à monsieur votre grand-père, mon enfant, dit-elle.

Et sans un mot de plus, elle se dirigea vers la porte.

Bérengère courut à elle; miss Armagh lui tendit la main.

--Bonsoir, ma mignonne.

Et avec un sourire sur les lèvres, mais le coeur gros cependant, elle

sortit.

Lorsque miss Armagh fut sortie, Bérengère revint vers son grand-père.

--Oh! grand-papa, dit-elle, comme tu me regardes; jamais je ne t'ai vu

ces yeux irrités.

--Ta conduite avec cette excellente miss Armagh explique, il me semble,

mon mécontentement.

--Écoute-moi d'abord, et tu verras ensuite si j'ai eu tort ou raison de

ne pas vouloir te répondre devant miss Armagh.

--Je t'écoute.

--Oh! pas ainsi, ou bien je ne pourrai pas me confesser, car c'est ma

confession que tu vas entendre.

Elle poussa un siége bas et le plaça devant le fauteuil du comte;

cela fait, elle s'assit vivement et s'accoudant sur les genoux de son

grand-père, elle le regarda longuement.

Puis avec le sourire d'un enfant gâté, qui est sûr de l'indulgence et

même de la faiblesse de son juge:

--J'attends, dit-elle.

--Moi aussi.

M. de la Roche-Odon aurait voulu prononcer ces deux mots avec sévérité,

mais cela lui fut impossible, l'accent démentit le sens des paroles.

Alors Bérengère lui prenant la main et la lui baisant tendrement:

--C'est que tu n'es pas un confesseur comme l'abbé Colombe, toi,

grand-papa, dit-elle. Que l'abbé Colombe ait l'air irrité ou indulgent,

cela n'a pas d'importance; ce n'est pas à lui que je parle quand je lui

adresse la parole, ce n'est pas lui que je regarde, c'est Dieu. Mais

avec toi, c'est toi que je regarde, c'est à toi que je m'adresse,--à

toi, mon cher grand-papa, si bon, si indulgent, si tendre, si doux, si

aimant; alors comme en te regardant, je ne trouve plus cette bonté,

cette tendresse, cette douceur, je suis paralysée, et c'est pour cela

que je te dis: «j'attends.» Est-ce que tu ne veux pas me sourire un peu?

Et, souriant elle-même, elle le regarda jusqu'au moment où elle l'eut

contraint, pour ainsi dire, sympathiquement à sourire en faisant

violence à la sévérité qu'il imposait à son visage, mais qui n'était pas

dans son coeur.

--C'est cela, s'écria-t-elle, comme cela tu me donnes du courage, et si

tu savais combien j'ai besoin d'être encouragée!

--Mais parle, parle donc, cruelle enfant! s'écria M. de la Roche-Odon,

qui commençait à être sérieusement inquiet.

--Certainement je veux parler, je le dois, mais enfin il me semble que

jamais jeune fille n'a dit à son père ce que j'ai à te dire. A sa mère

peut-être, et encore faut-il pour cela une bien grande confiance unie à

la tendresse. Mais tu es une mère pour moi, en même temps qu'un père,

c'est-à-dire tout.

Et se levant vivement, elle lui jeta ses deux bras autour du cou, et à

plusieurs reprises elle l'embrassa.

Un pareil début n'était pas fait pour calmer les craintes du comte, mais

quelque envie qu'il eût de l'entendre, il ne pouvait pas repousser ces

caresses qui remuaient si délicieusement son coeur.

Avant de se rasseoir, elle se recula un peu pour regarder le visage de

son grand-père, puis l'ayant contemplé un moment, elle fit un signe de

la main comme pour dire qu'elle le trouvait tel qu'elle le souhaitait.

Alors s'étant rassise et ayant de nouveau posé ses mains sur les genoux

de son grand-père, elle parla ainsi:

--Si je te dis tout ce que je pense, tout ce que je fais, tout ce que

je désire, tu n'agis pas de la même manière avec moi, il y a bien des

choses que tu penses et que tu désires, et que tu ne me dis pas. Cela me

permet, n'est-il pas vrai, de chercher à deviner et à connaître ce que

tu ne me confies pas, au moins quand cela a rapport à moi. J'ai donc

deviné que tu voulais me marier, et... j'ai compris... au moins à peu

près compris, pourquoi tu voulais ce mariage.

--Tu crois?

--Je suis sûre. D'autre part, tu sais bien que j'ai compris aussi

pourquoi tu t'es imposé ce régime sévère qui fait que tu n'oses même pas

manger quand tu as faim; tu sais bien que je ne suis pas aveugle, et tu

sais bien aussi que je ne suis pas tout à fait bête. Suis-je bête?

M. de la Roche-Odon n'avait pas envie de plaisanter, cependant il ne put

retenir le sourire qui lui vint sur les lèvres.

--Ah! enfin te voilà comme je t'aime, s'écria-t-elle, et je t'assure que

ta bonne figure te va mieux que tes airs sévères. Puisque tu me souris,

tu voudras bien sans doute me répondre maintenant; me suis-je trompée en

devinant que tu désirais me voir mariée?

--Mais...

--Oh! je t'en prie, grand-papa, un oui ou un non: tu ne saurais croire

combien tu faciliteras ma tâche, qui, je t'assure, est pénible; si tu me

dis que je ne me suis pas trompée.

--Dans une certaine mesure, mais dans une certaine mesure seulement,

non, tu ne t'es pas trompée, je...

--Oh! c'est assez, je ne t'en demande pas davantage.

--Cependant...

--Non, c'est assez, pour moi il suffit que j'aie pu penser que tu

désirais me voir mariée, et tu l'as désiré. Pensant cela, j'ai examiné

si de mon côté je désirais me marier; car tu es trop bon pour me marier

contre mon gré, et de mon côté je ne suis pas d'un caractère à accepter

un mariage qui ne me plairait pas. Bien certainement je suis prête à

tout faire pour te contenter, à tout entreprendre, à tout souffrir;

cependant, il y a une chose qui me serait impossible, même quand tu me

la demanderais, ce serait d'accepter un mari que tu aurais choisi et que

je n'aimerais pas.

Où voulait-elle en arriver?

C'était ce que se demandait M. de la Roche-Odon, surpris de cet étrange

langage et du ton avec lequel il était débité.

--De mon examen de conscience, poursuivit Bérengère, il est résulté que

je n'avais pas de répugnance pour le mariage et par suite que je serais

heureuse de te donner la joie de me voir libre, c'est-à-dire, en

t'affranchissant de tes inquiétudes, d'assurer ta santé.

--Chère enfant!

--Oh! crois bien que je pense à toi, grand-papa si j'osais, je dirais

autant que tu penses à moi. Je reviens à mon mariage. Après avoir

examiné la question en théorie, je l'ai examinée pratiquement, car

enfin, pour se marier, il faut un mari.

--Et ce mari?

--C'est celui que tu as choisi toi-même, grand-papa.

--Moi?...

--Le jour où tu as décidé de ramener à notre sainte religion la personne

dont tu m'as parlé.

--M. de Gardilane.

--C'est toi qui l'as nommé.

--Tu aimes M. de Gardilane?

Sans répondre, elle se leva vivement et se cacha le visage dans le cou

de son grand-père.

Alors, après un moment de silence, se haussant jusqu'à son oreille

qu'elle effleura de ses lèvres lèvres:

--Oui, grand-papa, murmura-t-elle, nous nous aimons.

--Vous vous aimez! s'écria M. de la Roche-Odon en lui prenant la tête,

et en la regardant; M. de Gardilane a dit qu'il t'aimait?

--Je n'avais pas besoin qu'il me le dît, je le savais.

--Enfin il a osé...

--Non, grand-papa, il n'aurait jamais osé, c'est pour cela que j'ai osé,

moi; il le fallait bien.

--Toi!

Elle ne répondit pas, mais le prenant dans ses bras, elle l'embrassa

tendrement.

Il la repoussa.

--Ce n'est pas de caresses qu'il s'agit, mais d'une explication franche;

la vérité, toute la vérité?

Il parlait avec une sévérité qu'elle ne lui avait jamais vue.

--Oh! grand-papa, murmura-t-elle.

--La vérité?

Il s'était levé, et s'étant dégagé de son étreinte, il s'était mis à

parcourir le salon à grands pas, le visage pâle, les mains tremblantes.

Comme elle se taisait, il s'approcha d'elle.

--Eh bien, dit-il, me laisseras-tu longtemps encore dans cette affreuse

angoisse? Parle, parle donc.

Son accent était tellement navré qu'elle fut épouvantée; mais bien vite

elle comprit que pour calmer cette émotion de son grand-père et ne pas

la laisser s'exaspérer, le mieux était de faire ce qu'il demandait.

--Il y avait longtemps que je savais que Richard...

--Richard!

--... M. de Gardilane m'aimait, sans qu'il m'eût jamais parlé de son

amour, quand, par ce que tu me dis de lui, je compris que tu regardais

comme chose possible et même favorable un mariage entre lui et moi. Je

savais tout le bien que tu pensais de lui, toute l'estime que tu faisais

de son caractère, toute la sympathie, toute l'amitié qu'il t'inspirait.

Je savais aussi combien étaient vifs les sentiments de respectueuse

affection qu'il ressentait pour toi.

--Passons.

--Non, grand-papa, car tout est là, dans cette estime, dans cette amitié

réciproques que vous éprouviez l'un pour l'autre. Un seul obstacle

pouvait s'opposer à notre mariage; celui-là même que tu avais entrepris

d'aplanir. Comme Ri... comme M. de Gardilane ne connaissait pas tes

intentions, il y avait danger qu'il ne t'écoutât pas, ainsi qu'il l'eût

fait, s'il les avait connues et qu'alors tu renonçasses à ton projet de

mariage, et nous nous aimions, grand-papa; il m'aimait, je l'aimais.

Alors la pensée me vint de prévenir ce danger. J'écrivis à M. de

Gardilane...

--Tu as écrit!

--Deux lignes, pour lui dire que je le priais de se trouver aujourd'hui,

à trois heures, dans les ruines. Il est venu à ce rendez-vous, et là je

lui ai expliqué que j'étais décidée à me marier, pour toi d'abord, pour

assurer ton repos, pour te rendre la santé, pour que tu vives heureux

et tranquille, sans inquiétudes sur mon avenir,--ensuite pour moi-même

parce que j'aimais un honnête homme qui me respectait assez pour ne

m'avoir jamais dit un mot d'amour.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria M. de la Roche-Odon.

Puis, après un moment de silence, il fit signe à Bérengère de continuer.

--Je n'ai rien de plus à te dire, grand-papa.

--Rien?

--Rien.

M. de la Roche-Odon voulut la regarder, en plongeant dans ses yeux,

comme il le faisait souvent mais il n'en eut pas la force, et il

détourna la tête.

--Et ce mariage? demanda-t-il.

--J'ai dit à Richard que maintenant qu'il connaissait mes sentiments,

c'était à lui d'agir en conséquence, loyalement, franchement, dans la

droiture de sa conscience. A ce moment, nous avons été interrompu par

Cornu, qui me cherchait, et nous n'en avons pas dit davantage.

Elle se tut, et, pendant plus d'un grand quart d'heure, éternel pour

elle, elle vit son grand-père marcher en long et en large dans le salon;

de temps en temps il la regardait mais presque aussitôt il détournait la

tête comme s'il avait peur de rencontrer ses yeux.

Enfin il s'arrêta devant elle:

--Je te prie de monter à ta chambre, dit-il. Demain nous reprendrons cet

entretien; pour aujourd'hui, j'ai besoin de me remettre et de réfléchir

à tête posée,--si cela est possible.

Comte du Pape · 第 40 / 62 题