Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, à l'époque où le marquis
de Girardin publiait un livre sur la _Composition des paysages_ et sur
les _Moyens d'embellir la nature_, un comte de la Roche-Odon, qui était
philosophe et amant de la nature, avait eu l'idée d'embellir sa terre
patrimoniale selon le goût du jour.
Choisissant dans sa forêt de la Rouvraye, à peu de distance du parc
réservé, un monticule isolé, une sorte de petite colline formée de
rochers éboulés, du haut de laquelle on découvrait un immense horizon,
il avait fait élever sur le point culminant un petit temple grec de
forme ronde, surmonté d'un dôme reposant sur une colonnade; un escalier
tracé en pente douce sur les flancs de la colline, à travers les blocs
de grès et les massifs de pins, de genévriers et de bouleaux, conduisait
à ce monument; au bas de cet escalier, on trouvait l'autel de l'Examen,
au milieu l'autel du Doute, et enfin, à son sommet, le temple de la
Philosophie, au milieu duquel était érigée une statue de Montaigne.
Pendant une vingtaine d'années, ce temple avait été une des curiosités
du pays; mais, après 89, les habitants de Condé et les paysans
d'alentour, n'admettant pas qu'on bâtit un temple rien que pour honorer
la philosophie (connais-tu ça, toi, sainte Lisophie?), s'étaient imaginé
que le trésor de la Roche-Odon était caché dans ce temple. Cette
croyance s'était répandue, et, en 93, le club de l'Égalité, présidé par
Fabu (qui plus tard devait devenir Fabu de Carquebut et beau-père du
marquis de Rudemont), avait décidé que des fouilles seraient faites dans
ce temple en vue de restituer à la nation les trésors des ci-devant
comtes de la Roche-Odon.
De trésors, on n'en avait point trouvé; mais la colline avait été si
bien fouillée que le temple s'était écroulé et, dans sa chute, avait
écrasé trois travailleurs patriotes, dont la mort, selon l'opinion d'une
grande partie de la contrée restée fidèle à la religion, avait été
causée par la vengeance de sainte Lisophie.
Quand les la Roche-Odon avaient repris possession de leur domaine, ils
n'avaient eu garde de relever le temple voué à Michel Montaigne, car
leurs croyances s'étaient épurées à l'expérience de 93, et il ne
s'agissait plus pour eux de jouer à la philosophie, au doute, à l'examen
ou autres niaiseries de ce genre.
Pour le présent comte de la Roche-Odon, cette partie de la forêt qui
rappelait une défaillance d'un de ses ancêtres, était un endroit maudit.
Abandonnée aux forestiers, cette colline naguère embellie, était donc
retournée à l'état de nature; les mousses, les lichens, les orseilles,
les fougères avaient recouvert les colonnes couchées sur la terre, les
marches de l'escalier s'étaient effondrées, les autels avaient été
emportés pour devenir des auges à cochons, et partout les broussailles,
les ronces, et la végétation foisonnante des bois sauvages avaient
remplacé les savantes combinaisons de l'amant de la nature.
C'était là que Bérengère avait donné rendez-vous à Richard, certaine à
l'avance de n'y être point surprise.
Toute la difficulté pour elle était de s'y rendre; mais l'amour lui
avait inspiré une hardiesse et une audace qu'elle n'avait pas au
temps où elle avait prié le capitaine de Gardilane de venir dans le
saut-de-loup. Son intention n'était pas d'inventer une combinaison plus
ou moins habile pour se débarrasser de la surveillance de miss Armagh.
Sans raison, sans prétexte, elle quitterait furtivement le château, et
sortant du parc elle se rendrait aux ruines. Si on s'inquiétait d'elle,
ce qui était probable, si on la cherchait, tant pis; l'essentiel était
qu'on ne la trouvât point, et il y avait bien des chances pour qu'on ne
vint pas la relancer jusque dans les ruines du temple.
Vers deux heures elle sortit du château, et tout d'abord elle se dirigea
du côté opposé à celui où se trouvaient les ruines, de façon que si l'on
demandait aux jardiniers où elle était, ils indiquassent une fausse
piste.
Tant qu'on put la voir elle marcha doucement d'un air indifférent comme
si elle se promenait sans trop savoir où elle allait, puis lorsqu'elle
fut arrivée à un massif boisé qui la cachait, elle prit une allée
latérale, et vivement elle se dirigea vers la sortie du parc.
Elle avait bien examiné toutes ses chances, les bonnes comme les
mauvaises, et sa grande inquiétude avait été de trouver chez lui le
garde qui habitait le pavillon élevé à cette porte, car s'il la voyait
passer, il ne manquerait pas de donner des indications dangereuses à
ceux qui la chercheraient; heureusement à cette heure de la journée
il devait être en tournée dans la forêt, ses enfants devaient être à
l'école, et comme il était veuf, il y avait des probabilités pour que la
maison fût inoccupée.
Les choses se réalisèrent ainsi: les portes et les fenêtres du pavillon
étaient fermées, et personne ne se trouva là pour la voir ouvrir et
refermer la porte.
Dans la forêt elle était sauvée.
Elle regarda l'heure à sa montre, la demie était passée de cinq minutes;
comme il fallait un quart d'heure à peine pour atteindre la colline,
elle avait du temps devant elle.
Se disant cela elle voulut respirer, mais ce fut en vain, son coeur
était trop serré par l'émotion.
C'était chose si grave que celle qu'elle faisait.
C'était sa vie, son honneur qu'elle engageait, sans avoir consulté
personne, de son propre mouvement, sinon par un coup de tête au moins
par un entraînement du coeur.
Elle voulut chasser ces idées et se mit à regarder autour d'elle, tout
en marchant à petits pas.
A travers les branches dépouillées de feuilles, l'oeil s'étendait au
loin sous bois et se perdait dans la confusion grise des taillis. La
solitude était profonde, et dans le silence de la forêt, on n'entendait
que la plainte monotone du vent dans les grands chênes, et la chanson
harmonieuse que les sapins murmuraient en se balançant.
Cent fois elle avait parcouru ce chemin, et cependant jamais encore elle
n'avait remarqué la profondeur de ces lointains.
Cent fois elle avait entendu le vent souffler dans ces arbres, et jamais
encore elle n'en avait été émue comme en ce moment.
Que se passait-il donc de mystérieux en elle, d'inconnu?
Ses yeux voyaient plus loin.
Ces bois, ces arbres, ces nuages qui couraient dans la ciel, ces
murmures qui l'enveloppaient, ce silence de la forêt, lui parlaient un
langage qu'elle ne connaissait point.
Comme ces voix étaient douces! elles la transportaient dans un autre
monde que celui où elle avait vécu jusqu'à ce jour, et son âme avec de
délicieux frissons s'ouvrait à des sensations qui étaient nouvelles pour
elle.
De temps en temps elle murmurait un nom:
--Richard.
Et alors s'arrêtant, elle regardait autour d'elle pour voir si elle
n'apercevait point celui que son coeur appelait.
Puis elle reprenait sa marche.
Ce n'était plus à la gravité de son action qu'elle pensait, c'était à
lui, à lui qu'elle aimait, qu'elle adorait.
Elle arriva bientôt au bas de la colline, et là encore elle s'arrêta
pour écouter et regarder autour d'elle.
Elle n'entendit que le bruit du vent, et au loin quelques cris
d'oiseaux.
Elle eût été heureuse de le trouver arrivé avant elle.
Mais peut-être l'était-il.
Et vivement elle gravit le sentier qui avait remplacé l'escalier par
lequel on montait autrefois au temple de la philosophie.
Deux fois seulement elle se retourna pour voir s'il ne montait pas
derrière elle, et s'il n'allait pas la rejoindre.
Mais les tournants de ce sentier étaient assez petits, et la vue, gênée
d'ailleurs par les amas de grès et par les buissons de genévriers
poussés entre leurs fentes, ne s'étendait pas bien loin.
Quelqu'un qui l'aurait rencontrée, n'aurait pas eu besoin d'une grande
pénétration pour deviner où allait cette jeune fille, dont les pieds
foulaient à peine la mousse du chemin, et dont le regard rayonnant était
perdu dans le ciel.
Elle atteignit bientôt le sommet de la colline; mais par suite des
fouilles entreprises pour trouver le trésor des la Roche-Odon, ce
plateau avait été complétement bouleversé, des excavations avaient été
creusées, de sorte que les amas de terre, mêlés aux ruines du temple,
avaient dévoyé l'ancien escalier, et le sentier qui serpentait
maintenant au milieu des amas de terre couverts de buissons et des blocs
de grès.
En sortant de derrière un de ces blocs elle aperçut devant elle, à
quelques pas, debout, au milieu du chemin, l'attendant, Richard, arrivé
depuis longtemps déjà.
Elle ne fut pas maîtresse de retenir le cri qui du coeur lui monta aux
lèvres, le nom qu'elle avait tant de fois prononcé.
--Richard!
Vivement il vint à elle les mains tendues.
Mais il ne fit pas tout le chemin, car non moins vivement que lui, elle
s'avança les mains tendues aussi.
Et ce fut par un même mouvement que ces mains se posèrent les unes dans
les autres et s'étreignirent.
Ils restèrent ainsi les mains dans les mains, les yeux dans les yeux,
sans avoir conscience du temps qui s'écoulait.
Enfin Bérengère se dégagea doucement.
--Et vous étiez-là, dit-elle, tandis que moi je me retournais pour voir
si vous ne veniez pas derrière moi.
--D'ici je vous voyais; vous vous êtes arrêtée là-bas au pied de ce gros
chêne, et puis là encore devant ce sapin.
--Et vous n'avez rien dit.
--Pouvais-je donc élever la voix?
--C'est vrai.
--Et vous avez pu venir.
--C'est-à-dire que j'ai pu m'échapper, car je me suis échappée sans
prévenir personne, et miss Armagh doit me chercher maintenant, mais
avant qu'elle ait la pensée de venir ici, nous avons du temps à nous,
le temps de causer, librement, sans craindre qu'on nous dérange, comme
madame Prétavoine est venue nous déranger dans le saut-de-loup.
Elle parlait précipitamment, entassant les paroles les unes par-dessus
les autres, avec l'assurance voulue de ceux qui ne se sentent pas
maîtres de leur émotion.
Elle se tut, puis elle regarda autour d'elle; une grosse pierre couverte
de mousse était adossée à un énorme bloc de grès, placée là comme pour
faire un siége.
--Voulez-vous que nous nous asseyions là, dit-elle, nous serons bien
pour causer.
Il la conduisit à la pierre qu'elle venait de lui montrer.
Elle s'assit, et de la main elle l'engagea à prendre place près d'elle.
Depuis qu'elle avait écrit à Richard, elle n'avait eu qu'une pensée: ce
qu'elle dirait dans ce tête-à-tête. Elle s'était bien préparée: «Elle
dirait ceci, elle ferait cela.» Sans doute elle serait terriblement
émue, mais enfin quand à l'avance on a bien disposé son plan de conduite
et soigneusement choisi ses paroles, on doit se tirer mieux d'affaire
qu'alors qu'on se livre à l'improvisation.
Mais en comptant sur une émotion terrible, elle était restée au-dessous
de la réalité; celle qui l'étouffa au coeur et la serra à la gorge au
moment où elle voulut prononcer le premier mot de ce qu'elle avait à
dire, fut si violente, qu'elle resta la bouche ouverte sans pouvoir
articuler un son.
Par un effort tout-puissant de sa volonté, elle réagit contre cet effet
physique, mais chose extraordinaire, quand elle chercha dans sa mémoire
ce qu'elle avait si bien préparé, elle ne trouva rien: elle était
emportée dans un tourbillon et incapable de se ressaisir.
Elle leva les yeux sur Richard, mais le regard qu'elle rencontra la
troubla encore plus profondément.
De nouveau elle baissa les yeux et se tut; mais à travers ses paupières
abaissées elle sentait les yeux de Richard, de même que sur ses joues
elle sentait son souffle qui la brûlait.
Dépitée contre elle-même, effrayée aussi, elle se leva vivement et
faisant quelques pas en avant, elle vint sur le bord du plateau à
l'endroit où la vue s'étendait librement sur la forêt.
Le vent qui lui souffla frais au visage calma un peu les mouvements
précipités de son coeur, et ne sentant plus le regard de Richard, ne
respirant plus son haleine, n'étant plus sous l'influence du courant qui
par leurs mains jointes passait de lui en elle, il lui fut possible de
réagir contre l'ivresse qui l'avait gagnée.
Après quelques secondes, elle revint à la pierre et se rasseyant près de
Richard:
--Mon billet a dû bien vous surprendre, dit-elle.
--Dites qu'il m'a rendu bien heureux, après notre entretien
d'avant-hier, après notre dîner, après notre soirée, je...
--Oh! ne parlez pas de cela, je vous en prie, si vous ne voulez pas que
je vous demande pardon de mon attitude pendant ce dîner et cette soirée.
Ce n'est pas pour cela que je vous ai prié de venir ici, et ce n'était
pas de cela que je voulais vous entretenir. Je ne sais comment
ces paroles sont venues sur mes lèvres; ç'a été involontairement,
insciemment. Cette attitude vous sera expliquée plus tard; mais, si je
commençais par là je ne pourrais vous dire ce que je veux... ce que je
dois vous dire.
Elle parlait d'une voix haletante, par mots entrecoupés; mais enfin elle
pouvait parler, et maintenant elle était certaine d'aller jusqu'au bout.
Après une courte pause, elle reprit:
--Vous savez quelles sont les inquiétudes de grand-papa à mon égard.
Vous savez aussi quelles précautions il prend pour conserver sa santé,
c'est-à-dire la vie, jusqu'au jour...
Elle hésita.
--... Jusqu'au jour où je serai libre, soit par l'émancipation, soit par
le mariage.
Elle avait prononcé ces dernières paroles lentement, péniblement,
mettant un silence entre chaque mot, mais cela dit, elle parla avec
volubilité comme si elle venait de débarrasser sa langue du bâillon qui
la paralysait.
--Cette émancipation il l'avait espérée pour une date prochaine; mais,
par suite de formalités légales, mal comprise par lui, il paraît qu'elle
est impossible. Je n'ai pas à vous expliquer cela, c'est inutile,
n'est-ce pas? Il y a un fait, je ne puis pas être émancipée, je ne puis
être que mariée. Mais précisément je ne veux pas qu'on me marie.
--Ah! vous ne voulez pas...
--Non, je veux me marier moi-même; petite fille je disais que je
n'épouserais que l'homme que j'aurais choisi et que j'aimerais; grande
fille je n'ai pas changé de sentiment.
Il se fit un silence.
Le capitaine écoutait avec une anxiété si vive qu'il ne pensait pas à
interrompre ou à interroger.
Quant à Bérengère, elle s'était de nouveau laissé reprendre par
l'émotion qui, quelques instants auparavant, l'avait paralysée.
Cependant après quelques secondes elle continua:
--Vous pensez bien, n'est-ce pas, que je ne suis pas fille à me laisser
donner un mari, même quand ce serait pour assurer le repos et le bonheur
de mon pauvre grand-papa que j'aime tant; dites-moi que vous le pensez.
--Je le pense.
--Alors, puisqu'il en est ainsi, vous ne devez pas être surpris que je
me sois résolue à me marier, et c'est pour vous annoncer mon mariage que
je vous ai demandé ce rendez-vous.
--Vous vous mariez! s'écria-t-il, bouleversé, éperdu.
--Oui, je me marie, heureuse et fière du choix que librement j'ai fait.
Depuis qu'elle parlait, deux pensées absolument opposées l'avaient
alternativement transporté et accablé; mais il n'osait accepter l'une,
et il ne pouvait s'abandonner à l'autre.
Ah! je vous en conjure, s'écria-t-il, parlez sérieusement.
--Sérieusement! Regardez-moi donc et dites-moi si je ne suis pas
sérieuse dans mes paroles.
Elle se pencha vers lui, tandis qu'il s'inclinait vers elle, et pendant
un espace de temps dont ils n'eurent pas conscience, ils restèrent ainsi
face à face, les yeux dans les yeux.
Violemment il leva tout à coup les deux bras pour la prendre et
l'éteindre, mais un dernier effort de volonté et de raison le retint; il
ramena ses bras sur sa poitrine et se cacha la tête entre ses deux mains
pour ne plus voir ces yeux qui l'attiraient irrésistiblement.
--Vous voyez donc bien que je parle sérieusement, dit-elle.
Il balbutia quelques mots qu'elle n'entendit point.
Alors elle attendit un moment, puis elle poursuivit:
--Puisque vous êtes mon confident, il faut que je vous dise qui j'ai
choisi; je m'étais imaginé, en prenant cette résolution, que je n'aurais
pas cet aveu à vous faire, mais je vois que vous êtes si peu brave que
vous ne me viendriez pas en aide. C'est...
Cette fois il ne fut plus maître de lui, et tendant les deux bras vers
elle, il s'écria:
--Bérengère, chère Bérengère!
--Richard, oui, Richard, c'est Richard.
Et, cédant à son émotion, elle se laissa aller vers lui et se coucha la
tête sur sa poitrine.
Il l'avait prise dans ses bras et, penché sur elle, le visage enfoncé
dans ses cheveux, il la serrait passionnément.
Enfin Richard ayant dénoué ses bras pour lui relever la tête et la
regarder, elle se dégagea et se redressa.
Alors il se laissa glisser à ses genoux, et, lui prenant les deux mains,
relevant la tête et la haussant de manière à effleurer presque son
visage:
--Ah! chère Bérengère, dit-il, laissez-moi vous regarder ainsi, ces
beaux yeux dans les miens.
Elle le regarda comme il le demandait; puis, avec un sourire:
--Alors vous ne me connaissez pas encore? dit-elle.
--Mademoiselle de la Roche-Odon? oui, je la connais; mais celle que je
regarde en ce moment, celle que j'admire, celle que j'adore à genoux,
c'est ma femme, ma chère petite femme.
--Oh! Richard, mon Richard bien-aimé!
Il est des heures dans la vie où les yeux parlent un langage plus
éloquent, plus passionné que les lèvres, où les mots sont inutiles et
où, dans leur forme matérielle, ils ont même quelque chose d'incomplet
pour traduire des sentiments qui n'ont rien de matériel.
Pendant longtemps ils restèrent ainsi perdus, ravis dans une muette
extase.
Ce qu'ils avaient à se dire, ils l'avaient dit.
Ils s'aimaient.
Et c'était sa femme qu'il tenait dans ses bras.
Cependant il vint un moment où cette pensée fut emportée dans les
mouvements tumultueux de sa passion, alors de peur de se laisser
entraîner, il voulut prendre la parole.
--Ainsi vous m'aimez!
--Il a fallu vous le dire, puisque, vous mettiez tant de mauvaise
volonté à me comprendre.
--Ah! Bérengère.
--Il paraît que ce qui était difficile à dire pour vous, devait être
facile pour moi.
--Pouvais-je vous dire que je vous aimais, quand j'avais creusé moi-même
par mes paroles un abîme entre nous?
--Et ce sont justement ces paroles, cher Richard, qui ont amené ma
résolution; en vous voyant si plein de loyauté et de franchise avec moi,
alors que vous compreniez tous les dangers de vos paroles, j'ai compris
que, moi aussi je devais être loyale et franche avec vous. C'est vous
qui par votre héroïsme m'avez montré mon devoir. Vous m'aimiez...
--Si je vous aimais!
--Oui, je le savais, je le sentais; vous m'aimiez, et cependant, au
risque de me perdre, vous n'avez pas hésité, quand je vous obligeais à
répondre, à le faire loyalement, sans détours, sans tromperie; cela m'a
dicté ma conduite; puisque, par ma faute, je vous empêchais de jamais
pouvoir me dire que vous m'aimiez, j'ai compris que c'était à moi de
venir à vous pour vous dire: je vous aime.
--Oh! Bérengère encore ce mot, encore et toujours.
--Richard, je vous aime, Richard, je vous aime.
Et comme il voulait l'étreindre de nouveau, elle l'arrêta doucement.
--Maintenant que vous connaissez mes sentiments, à vous, mon cher
Richard, d'agir en conséquence.
--Mais...
--Oh! loyalement, franchement comme vous avez agi avec moi; ce que je
vous dis, c'est un seul mot: «je vous aime». Ce que je veux, c'est une
seule chose: «être votre femme»; maintenant...
Mais tout à coup dans le silence de la forêt éclata l'appel d'une voix
qui vint résonner dans les rochers et se répercuter dans leurs échos.
--On me cherche, s'écria-t-elle.
Et vivement elle courut sur le bord du plateau.
Dans le chemin par lequel elle était venue elle aperçut, au bas de la
colline, un homme, un garde.
--C'est Cornu, dit-elle en revenant vivement vers Richard; il va monter
ici, il faut que je vous quitte, et que j'aille au devant de lui; vous,
restez là assis, afin qu'on ne vous aperçoive pas,--et de la main, elle
le fit se rasseoir sur la pierre;--vous ne partirez que longtemps après
que je serai rentrée. Adieu, mon Richard,--mon bien-aimé,--mon mari!
Et vivement elle lui effleura le front de ses lèvres.
Puis comme une biche effarée, les cheveux au vent, elle se lança en
courant dans le sentier et disparut.