C'était chose assez délicate pour M. de la Roche-Odon que d'aller
confesser M. de Gardilane.
Heureusement il avait pris en ces derniers temps l'habitude de faire au
capitaine de fréquentes visites, soit chez lui, soit à son bureau des
casernes; et par là se trouvait épargné l'embarras de se présenter de
but en blanc sans avoir une raison ou un prétexte.
De raison ou de prétexte, il n'en avait pas besoin; il venait comme à
l'ordinaire, pour rien, pour le plaisir.
Il ne lui fallait qu'une occasion.
Mais il en était de lui comme des amants jeunes et timides qui ne
trouvent jamais bonne l'occasion qui se présente, tant ils ont peur de
perdre la femme qu'ils aiment passionnément. Cette occasion, ils n'osent
la faire naître, il faut qu'elle s'impose à eux, et encore bien souvent
la repoussent-ils.
Ce fut ainsi qu'il alla trois ou quatre fois chez le capitaine,
parfaitement décidé à parler en quittant la Rouvraye, et cependant
revenant à la Rouvraye sans avoir rien dit de ce qu'il avait
laborieusement préparé, ingénieusement combiné, savamment arrangé.
En route, il disposait son plan: il disait ceci, et puis cela; c'était
bien simple; le capitaine serait forcé de répondre; il prévoyait ses
répliques.
Il arrivait brave et décidé:
--Bonjour, mon cher ami.
Le capitaine s'inclinait.
--J'ai voulu vous voir pour...
Le capitaine fixait sur lui son regard clair et franc.
Et justement la franchise de ce regard troublait le comte; était-il
honnête de tendre un piége à ce loyal garçon?
--J'ai voulu vous voir pour... vous serrer la main, vous allez bien,
n'est-ce pas?
--Mais, parfaitement; et vous-même, monsieur le comte, et mademoiselle
Bérengère?
--Très-bien, je vous remercie; est-ce que vous avez remarqué quelque
chose d'insolite dans Bérengère?
--Qui peut vous faire croire?
--Il m'a semblé que vous m'adressiez votre demande d'un ton singulier.
C'était au tour du capitaine de se troubler: il hésitait; il cherchait
des paroles et les pesait.
--Elle m'a paru un peu plus sérieuse que de coutume, comme si quelque
chose la préoccupait.
--Ah! vous voyez bien.
--Cependant en bonne, en très-bonne santé; rose, fraîche, charmante.
Et l'on parlait de Bérengère; si bien qu'il n'était pas possible
d'aborder la question religieuse.
Le rapport entre les deux sujets eût été trop direct et le capitaine eût
pu avoir des soupçons.
Il valait donc mieux attendre et remettre au lendemain.
Un matin qu'il était venu de bonne heure, plus décidé encore que les
jours précédents, il trouva le capitaine dans son cabinet de travail en
train d'écrire un ordre pressé qu'un entrepreneur attendait, et, pour
passer le temps, il se mit à regarder les uns après les autres les
livres qui étaient entassés çà et là sur la table, sur des chaises et
même sur l'appui des fenêtres.
Pendant ce temps, le capitaine acheva sa besogne, et, ayant congédié
l'entrepreneur, il vint vers le comte en s'excusant.
--Ce sont là vos lectures ordinaires? demanda M. de la Roche-Odon, qui
dans ces livres avait enfin trouvé l'occasion si longtemps cherchée.
--Vous voyez.
--Il y a de tout?
--Ah! certes, non. En dehors de ce qui touche à l'art militaire, je ne
lis guère que des livres d'histoire et de littérature.
--Des récits historiques, des mémoires, des vers, des romans?
--Justement.
--Pas de livres philosophiques?
--Non.
Le comte hésita un moment.
--Pas de livres religieux? demanda-t-il enfin assez timidement.
--Pas davantage.
--Pourquoi?
Le moment était décisif.
Et ce n'était pas seulement pour M. de la Roche-Odon, c'était encore et
tout aussi bien pour le capitaine.
En posant sa question, M. de la Roche-Odon pensait à Bérengère.
Et, en pesant sa réponse, c'était aussi à Bérengère que le capitaine
pensait.
Tous deux en étaient ainsi arrivés au même point, le père et l'amant.
M. de la Roche-Odon avait conscience que ce mot si court qu'il venait de
lancer après l'avoir tant de fois retenu, «pourquoi,» allait décider le
bonheur, l'honneur, peut-être même la vie de sa fille.
Et, de son côté, le capitaine sentait que son amour, que son bonheur
étaient en jeu, dépendant de la réponse qu'il allait faire.
--J'ai peu de temps à moi pour les études sérieuses qui ne se rapportent
pas directement à mon métier, dit-il après une longue hésitation.
--Ces volumes de poésie, ces romans?
--Ces lectures sont un délassement, non un travail.
M. de la Roche-Odon comprit que le capitaine cherchait à ne pas
répondre, et il éprouva un moment d'hésitation.
Mais il était trop engagé maintenant, trop avancé pour reculer.
--Le travail, c'est ce qui nous ennuie, n'est-ce pas? dit-il en
souriant.
--Oh! certes non! en tous cas, pas pour moi; ainsi, je vous assure que
les choses de mon métier me plaisent et que je les aime; néanmoins,
quand je m'en occupe, elles sont un travail pour moi, et elles en sont
si bien un que je ne suis plus en disposition d'en accepter un autre
quand je les abandonne; c'est ce qui explique la présence de ces livres
dans mon cabinet; ils remplacent pour moi les distractions du cercle ou
du café.
Le capitaine était décidé à ne pas répondre; mais, de son côté, le comte
était décidé aussi à aller jusqu'au bout de son interrogatoire.
Alors quittant le ton dégagé qui d'ailleurs ne convenait ni à son âge ni
à son caractère, il redevint lui-même:
--Mon cher capitaine, dit-il d'une voix grave, vous savez quelle est
mon estime pour vous, quelle est mon amitié, si vous ne les avez pas
devinées je tiens à vous affirmer qu'elles sont grandes, très-grandes,
plus je vous vois, plus je m'attache à vous, et bien souvent j'ai
regretté que vous ne soyez pas mon fils.
Le capitaine se sentit perdu; il balbutia quelques paroles de
remerciement.
--Je pense, j'espère que de votre côté, vous ressentez pour moi
quelques-uns des sentiments que j'éprouve pour vous, continua M. de la
Roche-Odon, et, si je m'en rapporte à nos relations, il est bien certain
qu'il existe entre nous une réelle sympathie, non-seulement de coeur,
mais encore d'esprit. Cependant il y a un point sur lequel nous ne nous
sommes jamais expliqués. Je veux parler de nos idées religieuses. Quand
je dis que nous ne nous sommes pas expliqués, c'est une mauvaise façon
de m'exprimer, car il n'est pas nécessaire que je vous fasse une
profession de foi pour que vous sachiez quelles idées sont les miennes.
Comme le capitaine ne répliquait rien, le comte insista:
--Cela est vrai, n'est-ce pas?
--Assurément, et d'une telle évidence, que je ne croyais pas avoir
besoin de répondre à votre interrogation.
--Il vaut toujours mieux s'expliquer.
--Je connais et j'admire votre foi.
--Eh bien! mon cher ami, je voudrais en dire autant de vous; je ne
connais pas vos croyances, je ne sais pas ce qu'elles sont et ne sais
même pas si vous en avez. Dans la conversation et dans les relations de
la vie, je vous ai toujours vu d'une tolérance parfaite pour les
idées des autres, les respectant en tout; et les quelques paroles de
scepticisme ou de raillerie qui vous ont quelquefois échappé étaient
si bénignes, que je me demande ce qu'il faut penser de vous, ou, pour
parler franchement, je vous le demande.
Cette fois il n'y avait plus moyen de s'échapper, il fallait répondre.
Ce fut le coeur serré et la voix presque tremblante que le capitaine fit
sa réponse:
--Il me semble que précisément cette tolérance parlait pour moi.
--Comment cela?
--Qui dit croyant dit absolu dans sa foi, convaincu de l'excellence de
cette foi et plein de mépris pour les erreurs des autres.
--Ah! mépris!
--Pitié, si vous voulez.
--Pas toujours; je vous assure que quant à moi je n'ai ni mépris ni
pitié pour les idées qui ne sont pas les miennes; mais il ne s'agit pas
de moi, il s'agit de vous; ainsi votre tolérance est de l'indifférence?
--Il me semble qu'il faut tout comprendre et tout admettre, la foi aussi
bien que l'incrédulité.
--C'est là ce que j'appelle l'indifférence religieuse.
Le capitaine garda le silence, fort embarrassé, encore plus ému.
S'il avait eu plus de liberté d'esprit il aurait remarqué que M. de la
Roche-Odon n'était pas moins ému que lui, et il aurait été bien certain
que ces questions n'étaient point dictées par une vaine curiosité.