Quelle déception, pour M. de la Roche-Odon!
Depuis trois années il vivait dans l'attente de cette émancipation,
comptant les mois, comptant les jours, comptant les heures qui le
séparaient du moment où Bérengère atteindrait ses dix-huit ans.
La mort en tant que mort n'avait rien d'effroyable pour lui; avec ses
idées chrétiennes c'était le simple passage de cette vie dans un monde
meilleur, où il espérait voir le Tout-Puissant, et chanter éternellement
sa gloire; pour lui nulle horreur de l'enfer, mais seulement le profond
regret de n'avoir pas mieux servi Dieu.
Ce qui l'épouvantait, c'était la crainte de laisser Bérengère seule et
sans défense.
Avec lui s'éteignait le jugement qui avait remis Bérengère sous sa
garde.
Lui mort, la vicomtesse s'emparerait de sa fille; non-seulement de
la fortune que celle-ci viendrait de recueillir, mais ce qui était
autrement terrible, autrement effroyable, de sa personne même, de son
esprit, de sa chair, de son âme.
Que deviendrait l'honnête et pure enfant qu'il avait élevée, au contact
de cette mère indigne?
A côté de cette question, combien petite était celle qui s'appliquait à
la fortune?
Bérengère, flétrie par les exemples qu'elle aurait sous les yeux,
exposée à tous les dangers, à toutes les corruptions, à toutes les
séductions!
Bérengère devenue un sujet à exploiter entre les mains cupides et
ambitieuses de sa misérable mère!
Cette image qui se dressait devant lui le rendait lâche.
Mariée par cette femme!
Sa vie sacrifiée, sa pureté ternie, son honneur perdu, sa foi menacée!
Elle résisterait, oui, elle combattrait courageusement, mais quelle
lutte, quelles souffrances elle aurait à supporter, la chère mignonne,
quels supplices et quelles hontes!
Et pour que tout cela n'arrivât pas, il suffisait qu'il pût vivre
jusqu'au jour où les dix-huit ans de sa fille seraient accomplis.
Alors il exagérait les précautions déjà si méticuleuses qu'il avait
adoptées.
Un jour il diminuait de quelques grammes sa portion de pain, se figurant
qu'il avait trop mangé; le lendemain il ajoutait un légume à sa
côtelette, se demandant si ce n'était pas la faiblesse qui avait causé
le malaise dont il avait souffert.
Pour l'affaire la plus importante, il n'eût pas retardé son coucher ou
son dîner de dix minutes.
Et il eût traité en ennemi quiconque l'eût fait mettre en colère.
S'il avait accepté les propositions de madame Prétavoine, ç'avait été
malgré les conseils de Painel, et aussi malgré sa propre répugnance,
pour se débarrasser des tracas journaliers qui troublaient sa digestion
et son sommeil.
Et cela non pour mieux dormir ou pour mieux manger, mais pour se garder
en bonne santé, en éloignant de lui tout ce qui pouvait déranger la
régularité de sa vie.
Et à sa prière du matin ainsi qu'à celle du soir, il en ajoutait une
spéciale qu'il avait composée pour demander à Dieu de prolonger ses
jours jusqu'au moment décisif: «O mon Dieu! envoyez-moi sur cette terre
toutes les souffrances physiques et morales, humiliez-moi, frappez-moi
dans ce qui m'est le plus agréable et le plus doux, mais, je vous en
supplie, laissez-moi vivre assez pour sauver mon enfant.»
Pendant trois années il avait tout ramené à cette espérance.
Et voilà que tout à coup la parole du vieux notaire la démolissait
brusquement.
Il tombait dans le vide.
Était-ce possible?
Et bien qu'il eût lu le code avec le bonhomme Painel, il voulut le
relire encore en rentrant à la Rouvraye.
--Art. 477. Le mineur resté sans père ni mère, pourra aussi, mais
seulement à l'âge de dix-huit ans accomplis, être émancipé, si le
conseil de famille l'en juge capable.
«Sans père _ni_ mère,» le texte était formel.
Comment n'avait-il pas vu ce _ni_ toutes les fois qu'il avait lu cet
article?
Mais non, l'esprit plein de son idée d'émancipation, il n'avait prêté
attention qu'aux dix-huit ans.
Pour lui tout avait été dans cette date, sur laquelle il avait bâti son
système et arrangé l'avenir de sa fille.
Parmi les personnes auxquelles il avait parlé de son projet, il en
était cependant qui étaient en état de lui en montrer l'inanité et
l'absurdité.
Comment ne l'avaient-elles pas fait?
Il voulut s'en expliquer avec le président Bonhomme de la Fardouyère.
Il savait comme tout le monde le cas qu'on devait faire des
connaissances et de l'intelligence du président, mais enfin c'était un
homme du métier.
Le président eut une réponse simple et digne, comme il en avait toujours
d'ailleurs.
--Est-ce qu'un homme comme moi se permet de présenter des objections à
un homme comme vous? sans doute j'ai été surpris de vous entendre dire
que vous émanciperiez mademoiselle Bérengère à dix-huit ans, mais je ne
laisse jamais paraître ma surprise; d'ailleurs en y réfléchissant je
me disais qu'il y avait sans doute accord entre vous et madame la
vicomtesse à propos de cette émancipation, qui s'opérerait par la
déclaration de la mère; l'usufruit légal au profit des père ou mère
cessant lorsque l'enfant accomplit ses dix-huit ans, je ne voyais
pas quel intérêt madame la vicomtesse pouvait avoir à différer cette
émancipation, puisque, d'autre part, elle n'a pas la garde de sa fille.
Un accord entre lui et la vicomtesse, c'était là assurément ce que
chacun avait pensé en l'entendant parler d'émancipation.
Malheureusement cet accord n'existait pas, et il n'était même pas
possible, au moins à l'amiable.
Maintenant, il était bien certain qu'il n'y avait qu'un moyen pour
émanciper Bérengère et la soustraire à sa mère, au cas--probable,
d'ailleurs,--où il mourrait avant qu'elle eût atteint sa majorité.
Ce moyen, c'était celui que la loi lui mettait sous les yeux chaque fois
qu'il ouvrait le code pour relire le chapitre de l'_Émancipation_. «Le
mineur est émancipé de plein droit par le mariage.»
Cela était clair et précis.
Sur sa fille mariée, la vicomtesse ne pouvait rien, pas plus sur sa
personne que sur sa fortune.
Par le mariage, Bérengère était donc sauvée; mais elle ne pouvait l'être
que par le mariage.
Il fallait qu'il la mariât.
Et il n'y avait pas de temps à perdre pour faire ce mariage, puisque
d'un jour à l'autre, le lendemain peut-être, la mort pouvait le frapper.
Il est vrai que pour ce mariage, de même que pour l'émancipation, le
consentement de la mère était indispensable, mais on s'arrangerait pour
qu'elle ne le refusât pas, c'est-à-dire qu'adoptant l'idée du vieux
notaire, on l'achèterait.
Mais où était-il, le mari digne de ce choix?
Celui qu'elle pouvait aimer?
Celui qui la protégerait et qui assurerait son bonheur?
Car cette nécessité d'un mariage immédiat, déterminante pour lui,
grand-père, ne serait d'aucun poids sur une jeune fille de dix-huit ans
telle que Bérengère. Assurément, ce ne serait pas parce qu'il faudrait
qu'elle se mariât qu'elle accepterait un mari; ce serait parce qu'elle
aimerait l'homme qu'on lui proposerait.
Et quel homme pouvait-elle aimer? Un seul: Richard de Gardilane.
C'était ainsi que M. de la Roche-Odon avait été, par la seule force des
circonstances, ramené au capitaine, et dans des conditions telles, qu'il
devait souhaiter maintenant que le capitaine aimât sa petite-fille et
que celle-ci aimât le capitaine.
Une seule chose restait inquiétante: la religion du capitaine.
Et cette inconnue, il fallait maintenant l'examiner au plus vite.